Ce 3 juin, le président de la République a célébré aux Invalides la mémoire d’Edgar Morin, décédé cinq jours plus tôt, à cent quatre ans. Emmanuel Macron s’est plu à rappeler l’engagement dans la Résistance, dès 1942, à 20 ans, d’Edgar Nahoum, né juif, devenu Edgar Morin dans la clandestinité ; sa quête de compréhension de ce qui put enfanter la barbarie nazie et l’affirmation de la nécessaire pensée complexe ; ou encore son engagement dans la défense de Messali Hadj et en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Comme si l’éloge de cette part de l’homme, du chercheur, à la fois sociologue, historien, cinéaste, documentariste, philosophe, pouvait rejaillir en miroir sur celui qui le prononce. Mais il a surtout choisi d’oblitérer des parts majeures des combats d’Edgar Morin lesquels se sont pourtant inscrits dans la cohérence d’une vie : son attachement à la culture populaire et surtout son combat pour le droit contre la loi du plus fort, pour le droit en Palestine.
L’expérience de l’horreur
Pour Edgar Morin, l’expérience de l’horreur ne rend pas forcément meilleur mais constitue pourtant une raison supplémentaire d’intervenir pour qu’elle n’en affecte pas d’autres.
Comment passer sous silence, notamment, sa longue tribune, coécrite avec le député européen Sami Naïr et l’écrivaine Danièle Sallenave, publiée dans Le Monde le 3 juin 2002, intitulée « Israël-Palestine : le cancer », faisant analyse d’une histoire, de ses conséquences, de ses perceptions dans les deux sociétés palestinienne et israélienne ? [1]
« Au départ du sionisme, la formule "un peuple sans terre pour une terre sans peuple" a occulté le peuplement palestinien antérieur. Le droit des juifs à une nation a occulté le droit des Palestiniens à leur nation. », écrivaient-ils. Et de mettre en cause une « fausse symétrie [qui] masque la totale inégalité dans le rapport des forces et l’évidence simple que le conflit oppose des occupants qui aggravent leur occupation et des occupés qui aggravent leur résistance [et] […] occulte l’évidence que le droit et la justice sont du côté des opprimés. » Les auteurs mettaient en garde contre « cette logique du mépris et de l’humiliation », qui « n’est pas le propre des Israéliens » mais « de toutes les occupations où le conquérant se voit supérieur face à un peuple de sous-humains. Et dès qu’il y a signe ou mouvement de révolte, alors le dominant se montre impitoyable. »
Comment oublier le procès pour antisémitisme [2] que leur intentèrent à ce sujet les associations Avocats sans frontières et France-Israël, parce que les auteurs interrogeaient comment « une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité […] [est] capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui » et comment « les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens ». Dans un article du Monde diplomatique d’octobre 2005 [3], Esther Benbassa analysait : « Un Morin ne pourrait que se sentir à l’étroit dans l’amour exclusif et aveugle d’Israël et du peuple juif où voudraient nous enfermer activistes communautaires et intellectuels juifs organiques. Lui se contente de dire : "Parce que je suis d’origine juive, je suis sensible à l’humiliation." »
Comment taire sa sidération et sa dénonciation du silence accompagnant le carnage actuel à Gaza ?
Reléguer cet engagement dans l’oubli semble comme l’écho de la tentative israélienne d’effacer l’existence d’un peuple, ses moyens de survie, son organisation en société, son histoire, sa culture, sa mémoire, sa présence sur sa terre. Comme l’écho des dénis par certains de la guerre génocidaire en Palestine et du bannissement des solidarités.
« Réveillons-nous ! » [4]écrivait Edgar Morin en 2022, invitant à comprendre les crises de notre humanité commune, qu’il s’agisse d’écologie ou de Droit des peuples remis en cause par des discours et des politiques réactionnaires. Il nous lègue une démarche qui invite à tisser sur le même métier la curiosité intellectuelle, la lucidité critique, sachant que « la connaissance progresse en intégrant en elle l’incertitude, non en l’exorcisant », et l’engagement humaniste dans la cité, c’est-à-dire dans le monde, en paroles et en actes, fidèle à une éthique plutôt qu’à l’illusion d’une identité forclose ou à l’attirance pour des « néofondamentalismes » [5] qui « prétendent rompre avec l’aventure du devenir ».
Isabelle Avran
Photo : Des véhicules palestiniens circulent sur la rocade orientale, à Az Za’ayyem, en Cisjordanie. Cette route comporte des voies séparées pour les conducteurs palestiniens et israéliens, délimitées par un mur de béton de huit mètres de haut. © Ahmad Al-Bazz/Activestills





