Photo : Image tirée du film Palestine 36
Le dernier film de la cinéaste chevronnée Annemarie Jacir, Palestine 36, est un tour de force cinématographique, un drame historique épique qui sert d’antidote opportun à Exodus, le film hollywoodien.
Avec ce troisième long métrage, la célèbre scénariste et réalisatrice palestinienne à l’origine de When I Saw You et Wajib présente la candidature officielle de la Palestine pour l’Oscar du meilleur film international, réaffirmant ainsi son statut de figure incontournable du cinéma dans la région.
Se déroulant pendant le soulèvement palestinien de 1936 contre la domination coloniale britannique, le film a été tourné pendant les violences qui ont suivi le 7 octobre et le conflit entre l’Iran et Israël.
Le film semble incroyablement opportun, tant à la lumière du génocide perpétré par Israël depuis deux ans que du plan néocolonialiste bizarre rédigé par Trump visant à faire de Tony Blair le « roi » ou vice-roi de facto de Gaza.
« Oui, nous sommes toujours dans une période coloniale », déclare Annemarie à The New Arab. « Nous ne sommes malheureusement jamais sortis de la période coloniale. Les gens utilisent toujours le terme « postcolonialisme », ce qui me laisse perplexe. J’aimerais qu’il y ait un postcolonialisme, mais non, nous sommes toujours dans cette période. »
Ce puissant drame historique suit les histoires très personnelles de Palestiniens emportés par la grève générale et la résistance contre le colonialisme britannique. Le film, tourné en Palestine et en Jordanie, comprend des images d’archives rares.
Le casting international exceptionnel comprend Hiam Abbas (Succession), Jeremy Irons (Reversal of Fortune) et Liam Cunningham (Game of Thrones), aux côtés d’une impressionnante brochette de talents palestiniens.
Saleh Bakri livre une performance émouvante dans le rôle d’un docker désabusé de Jaffa qui rejoint le mouvement rebelle, tandis que Karim Daoud Anaya incarne Yusuf, un agriculteur d’un village près de Jérusalem qui travaille en ville le jour et retourne sur ses terres ancestrales la nuit pour les défendre contre la confiscation par les colons sionistes. Pour ses débuts à l’écran, Yafa Bakri incarne une jeune femme qui cache un fusil hérité de ses ancêtres, déterminée à protéger sa famille des raids militaires britanniques.
Les échos de 1936
Parlant davantage de son inspiration initiale pour réaliser ce film, Annemarie explique : « Je suis une passionnée d’histoire et je suis tout simplement fascinée par le soulèvement palestinien de 1936. Je pense que c’est un moment critique de notre histoire dont on ne parle presque jamais, car pour une raison quelconque, on commence toujours par la Nakba. Il est vraiment important que nous parlions de ce moment qui a précédé de plus d’une décennie 1948, car il a bien sûr préparé le terrain pour tout ce qui a suivi et la perte de la Palestine. »
Selon elle, les Britanniques « faisaient ce que font aujourd’hui les Israéliens ». Elle souligne qu’il ne s’agissait pas seulement d’actes de torture et de waterboarding, mais aussi de formes de punition collective telles que la destruction des maisons, l’envoi de personnes dans des camps de détention et même la construction d’un mur.
Le cerveau derrière la construction du mur était un homme nommé Charles Tagart, et Annemarie a créé un personnage du même nom, interprété par Liam Cunningham.
Dans une scène, il présente le projet de mur : sa longueur, sa hauteur et son étendue. Selon Annemarie, sa fonction principale était de séparer la Palestine du Liban et de la Syrie.
« Nous sommes très fiers d’avoir mené ce qui fut sans doute la plus longue et la plus grande révolte et grève (d’avril à octobre) contre le colonialisme britannique à cette époque », raconte Annemarie.
« C’était une grève générale. Tout le monde y participait, des dockers aux cheminots en passant par les journalistes. »
« Les choses pourraient être très différentes aujourd’hui »
Il est intéressant de noter que dans le film, il n’y a aucun contact entre les Palestiniens et les colons juifs, à l’exception d’une violente confrontation au cours de laquelle l’un des personnages palestiniens est abattu.
Au contraire, l’interaction se fait uniquement entre les Palestiniens et les Britanniques. Une réplique clé du capitaine Wingate, qui dit : « Les sionistes sont la clé pour préserver l’empire », souligne l’idée que les deux peuples étaient des outils de l’empire.
Annemarie explique à The New Arab qu’il s’agissait d’un choix délibéré.
« Je m’intéressais vraiment à l’histoire entre les Britanniques et les Palestiniens », explique-t-elle. « Il était important pour moi de montrer que les réfugiés juifs venaient ici pour se mettre en sécurité, comme l’avaient fait tant d’autres communautés, telles que les Arméniens et les Bosniaques (au XIXe siècle). Je voulais pointer du doigt le fascisme en Europe, montrer que les Juifs fuyaient cette horreur et que cela n’avait rien à voir avec nous. »
Lorsqu’on lui demande pourquoi tant d’historiens – palestiniens, israéliens et britanniques – sont obsédés par la révolte de 1936, elle répond : « Je pense que c’est aussi ce qui m’attire dans cette période, car elle offrait de nombreuses possibilités. Les choses pourraient être très différentes aujourd’hui si les événements avaient pris une autre tournure. »
Tournage difficile
Dire que le tournage après le 7 octobre 2023 a été difficile est un euphémisme. La production a dû s’arrêter à quatre reprises alors que le génocide perpétré par Israël faisait rage à Gaza et que la situation en Palestine se détériorait.
Les producteurs, qui avaient bien sûr des obligations financières, devaient livrer le film. Des propositions ont donc été faites pour tourner dans d’autres endroits, notamment à Malte, en Grèce, au Maroc et à Chypre.
Mais Annemarie a continué à refuser. « J’étais très obstinée à ce sujet », confie-t-elle. « Je ne pouvais tout simplement pas supporter le fait que nous devions déplacer autant de scènes hors d’ici. C’était dévastateur, car le film était tellement lié à cette terre que je ne pouvais pas imaginer tourner des scènes se déroulant à Jérusalem ou à Jaffa ailleurs et prétendre que c’était réel. »
Malgré les pertes financières et la réduction de l’équipe de production, la cinéaste palestinienne est restée ferme dans sa conviction de tourner autant que possible en Palestine.
De plus, certains acteurs se sont vu refuser l’entrée par les Israéliens, et les agents des stars internationales étaient réticents à les laisser voyager alors que la situation empirait.
« Nous avons tourné en Jordanie, puis nous sommes revenus en Palestine en novembre », raconte Annemarie.
« Mais nous devions arrêter la production lorsqu’il y avait des missiles ou des alertes, et nous devions courir nous réfugier dans les abris. Obtenir une assurance était un cauchemar. Mais même lorsque nous avions une assurance, ce n’était pas sûr. »
L’équipe a restauré tout un village près de Naplouse avant de tourner les principales scènes dans le village, mais a dû partir ailleurs car des colons armés ont envahi toute la région.
Une grande partie des scènes du village ont donc été tournées dans le nord de la Jordanie, où la végétation est très luxuriante et à proximité des frontières syrienne, libanaise et palestinienne.
« En fait, ces frontières semblent très artificielles, car le territoire est le même », explique Annemarie à The New Arab.
Les scènes tournées en Palestine comprenaient celles à Jérusalem et à Jaffa, ainsi que certains intérieurs à Bethléem. Les prises de vue extérieures de la maison des personnages principaux (Khouloud et Amir) à Jérusalem ont été tournées à Katamon (autrefois un quartier à majorité chrétienne palestinienne à l’ouest de Jérusalem, qui a subi un nettoyage ethnique en 1948).
La production a été éprouvante pour la plupart des acteurs et des membres de l’équipe, dont beaucoup avaient de la famille à Gaza. De nombreux jeunes membres de l’équipe vivant en Cisjordanie sont restés en Jordanie par crainte d’être arrêtés par les forces d’occupation israéliennes à leur retour.
« Émotionnellement, cela a été très difficile », explique Annemarie, « et je pense que je ne suis toujours pas capable de tout assimiler, car une partie de moi a dû mettre des œillères. Je ne pouvais pas consulter les réseaux sociaux, sinon je n’aurais pas pu me lever le matin.
La scène dans le village – sans dévoiler la fin – avec l’armée britannique, était très réelle pour les acteurs. La femme qui jouait la mère d’Afra, Yafa Bakri, en était à son premier rôle. Mais elle ne jouait pas. Elle était tellement émue par ce qui se passait autour de nous que c’était très difficile pour elle, elle était vraiment bouleversée et, à un moment donné, elle s’est même évanouie sur le plateau. »
D’un autre côté, la réalisation du film a également été essentielle à la survie émotionnelle d’Annemarie.
« Nous devions tous continuer parce que nous nous sentions désespérés, et la réalisation du film était quelque chose de concret que nous pouvions faire. C’était une façon de maintenir notre présence, de montrer que nous sommes là, que nous agissons avec amour et que nous ne disparaîtrons pas. »
Traduction : AFPS





