Photo : Logo de la compagnie israélienne de l’eau Mekorot.
Depuis 100 jours, les Palestiniens de la ville occupée d’Idna, en Cisjordanie, survivent sans eau courante. Cette ville d’environ 40 000 habitants dépend des réservoirs d’eau de pluie et des réservoirs d’eau vendus par des marchands ambulants. La crise de l’eau dans la ville a été provoquée par la décision prise en avril par la compagnie nationale israélienne des eaux Mekorot de réduire l’approvisionnement quotidien en eau de la province d’Hébron, dans le sud de la Cisjordanie. L’approvisionnement en eau est passé de 32 000 mètres cubes à 26 000, ce qui a entraîné la fermeture complète de la conduite d’eau de Mekorot pour Idna.
Cette crise de l’eau n’est pas nouvelle et ne se limite pas à Idna. Chaque été, plusieurs régions de Cisjordanie subissent des coupures d’eau prolongées pouvant durer jusqu’à un mois, principalement en raison du manque d’approvisionnement en eau de Mekorot, qui contrôle la plupart des ressources en eau en Palestine.
À Idna, les habitants se sont réunis lundi à la mairie pour discuter de la crise. Le maire de la ville a relayé l’argument avancé par la société israélienne pour justifier la coupure d’eau : certains habitants "volaient illégalement de l’eau".
"Le maire a déclaré qu’il n’appartenait pas à la municipalité de rechercher ceux qui volent l’eau, mais de fournir de l’eau aux habitants, ce qui est rendu impossible" a déclaré Rami Nofal, journaliste local et habitant d’Idna, à Mondoweiss. "Chaque été, nous subissons des coupures d’eau, et l’argument selon lequel certaines personnes volent l’eau de la conduite principale n’est pas une excuse pour laisser 40 000 personnes sans eau pendant trois mois" a-t-il déclaré.
Le maire a ensuite assuré à la foule que l’Autorité palestinienne s’efforçait de résoudre la crise avec Mekorot, mais aucune solution n’était en vue. "À Idna, comme dans le reste de la Cisjordanie, nous recevons de l’eau certains jours de la semaine, et le tour de mon quartier était prévu en avril, quelques jours avant la coupure totale" a poursuivi Nofal. "J’ai acheté un réservoir d’eau de 13 mètres cubes pour 180 shekels, et c’est l’eau que ma famille et moi économisons pour survivre."
Des réservoirs de ce type parsèment les toits de tous les bâtiments de Cisjordanie, car les pénuries d’eau sont chroniques. "Nous devons surveiller chaque consommation d’eau" explique Nofal. "Chaque fois que mes enfants ouvrent le robinet, je leur dis de le refermer dès que possible. Nous économisons l’eau lorsque nous nous lavons et même lorsque nous tirons la chasse d’eau."
Comment fonctionne le système d’approvisionnement en eau en Cisjordanie
Mekorot a été fondée dans les années 1930 sous le mandat britannique. Après la création de l’État d’Israël, la société s’est vu accorder le droit exclusif d’explorer et d’exploiter les ressources en eau du pays. Après 1967, cela incluait les territoires de Cisjordanie et de Gaza, occupés par Israël. Mekorot a étendu ses activités et s’est vu confier la construction du réseau national, une série de canalisations qui transportent l’eau depuis le nord du pays, autour de la Cisjordanie, à travers le territoire israélien de 1948, jusqu’aux zones arides du sud du désert du Néguev. Une grande partie de cette eau alimentait le Jourdain avant la construction du réseau dans les années 1960.
Ihab Sweiti, de l’autorité palestinienne de l’eau, a déclaré à Mondoweiss que "les sources d’eau naturelles en Palestine sont principalement souterraines et se classent en quatre réservoirs naturels : les aquifères est et ouest de part et d’autre de la région montagneuse centrale, le bassin de la vallée du Jourdain et l’aquifère côtier, qui est la principale source d’eau pour Israël et la bande de Gaza. Les réservoirs est et de la vallée du Jourdain se trouvent principalement en Cisjordanie, et le réservoir ouest s’étend également en Israël."
"Depuis l’occupation de 1967, Mekorot a creusé davantage de puits en Cisjordanie, finissant par contrôler environ 25 puits, qu’elle utilise pour approvisionner en eau les colonies israéliennes et vendre de l’eau à de nombreuses municipalités palestiniennes, comme Idna" a poursuivi M. Sweiti.
"Lorsque la société Mekorot nous a informés qu’elle coupait l’approvisionnement en eau dans la région ouest d’Hébron, y compris Idna, elle a déclaré que la raison était qu’il y avait trop de raccordements illégaux effectués par les Palestiniens le long de la conduite d’eau."
Sweiti affirme que la société israélienne prétend que le vol d’eau pour les villes et villages de la région a réduit la part d’eau destinée aux colonies israéliennes. Sweiti admet que les Palestiniens réalisent des raccordements irréguliers le long de la conduite de Mekorot, mais les données contredisent l’affirmation selon laquelle la part des colonies israéliennes aurait été réduite.
Selon le Groupe palestinien d’hydrologie, les Palestiniens consomment en moyenne 70 litres d’eau par personne et par jour, tandis que les Israéliens en consomment 300. Pour les colons israéliens de Cisjordanie, cependant, la moyenne s’élève à 800 litres par personne et par jour.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, la consommation quotidienne moyenne d’eau recommandée pour être en bonne santé est de 100 à 120 litres par personne et par jour, ce qui est bien supérieur à la consommation moyenne des Palestiniens et bien inférieur à la consommation quotidienne moyenne des colons israéliens. Selon les chiffres du Bureau central palestinien des statistiques de mars 2023, la part individuelle d’eau des colons israéliens en Cisjordanie par rapport à celle des Palestiniens est de sept pour un.
En vertu du droit international, tant les colonies israéliennes en Cisjordanie que l’exploitation par Israël des ressources en eau de la Cisjordanie sont illégales. La quatrième Convention de Genève, qui régit les cas d’occupation, interdit explicitement tant le transfert de citoyens de la puissance occupante vers le territoire occupé que l’exploitation des ressources naturelles du territoire occupé, sauf si cela profite à la population occupée.
Lorsque les accords d’Oslo ont été signés en 1993 entre l’OLP et Israël, les droits sur l’eau ont été classés comme faisant partie de la phase stratégique des négociations sur le "statut final", au même titre que les réfugiés palestiniens, les frontières, le statut de Jérusalem et les colonies israéliennes. Les négociations sur le statut final devaient s’achever à Camp David en 2000, mais les accords ont échoué. Depuis lors, la gestion de la distribution de l’eau continue de se faire selon le mécanisme provisoire des accords d’Oslo : une distribution très inégale et un contrôle total par Israël.
Ce mécanisme repose sur la création d’un comité mixte au sein duquel les autorités israéliennes et palestiniennes chargées de l’eau examinent et actualisent régulièrement le nombre de puits que les Palestiniens sont autorisés à creuser ou à exploiter, ainsi que la quantité d’eau qu’ils peuvent extraire et distribuer en fonction de la croissance démographique.
Cette réunion régulière du comité mixte est censée avoir lieu tous les deux ou trois ans. Selon Ihab Sweiti, la dernière réunion s’est tenue en 2023, avant le début de la guerre à Gaza. "Nous, l’Autorité palestinienne de l’eau, avions plusieurs nouveaux puits à l’ordre du jour pour lesquels nous souhaitions obtenir l’accord d’Israël afin de les creuser et de les exploiter, et deux autres puits avaient déjà reçu l’accord d’Israël, notamment à l’ouest d’Hébron."
Il ne restait plus que des discussions techniques, explique M. Sweiti, mais la guerre à Gaza a tout paralysé. "Tout est encore en suspens."
"Les gens vont littéralement souffrir de la soif"
À Idna, même le prélèvement irrégulier d’eau par les Palestiniens a été interrompu par l’armée israélienne. "Dimanche, les forces d’occupation ont fait une descente dans la zone située à l’extérieur d’Idna où passe la conduite d’eau, ont creusé le sol et détruit toutes les extensions irrégulières réalisées par certains Palestiniens" a noté Rami Nofal. "En conséquence, même les réservoirs d’eau ne sont plus disponibles. Si cela continue, dans deux semaines, la crise deviendra incontrôlable."
"Les habitants d’Idna vont littéralement souffrir de la soif" a souligné Nofal.
Sweiti soutient que les extensions irrégulières de la conduite principale constituent un problème pour les Palestiniens, et pas seulement pour les colonies israéliennes. "L’eau extraite, qui n’est pas comptabilisée, est finalement déduite de la part des Palestiniens" explique Sweiti. "Mais la zone traversée par la conduite se trouve dans la zone C, où Israël n’autorise aucune présence de l’Autorité palestinienne."
Cela signifie que l’Autorité palestinienne n’a aucun pouvoir pour imposer l’ordre ou entretenir les infrastructures hydrauliques des communautés palestiniennes, explique Sweiti.
"Couper l’eau à toute une région ou à toute une ville n’est pas une solution" dit-il. "La solution consiste à nous permettre, à nous Palestiniens, de gérer notre propre approvisionnement en eau et d’avoir nos propres sources d’eau."
Traduction : AFPS




