Quels objectifs poursuit l’administration de Washington ? L’Union européenne et une majorité de ses États membres, dont la France, vont-ils se borner à observer, se soumettre aux injonctions de Washington et cautionner l’agonie programmée du droit international ? Décryptage.
C’est ça ou l’enfer. De l’Ukraine à la Palestine, Donald Trump sait user de l’ultimatum. À Gaza, il a en apparence renoncé à son rêve de janvier dernier, lorsqu’il entamait son second mandat à la Maison Blanche, celui d’une Riviera érigée sur les décombres d’un territoire anéanti et les dépouilles de plus de 70 000 Palestiniens, les survivants étant promis au transfert. La première phase de son nouveau plan acceptée le 9 octobre prévoyait un cessez-le-feu et donc l’arrêt des bombardements, la libération des otages israéliens enlevés par le Hamas le 7 octobre 2023 et la restitution des corps de ceux décédés, la libération de plusieurs milliers de prisonniers palestiniens détenus dans les centres de torture israéliens, et l’arrêt de l’obstruction israélienne à l’entrée de l’aide humanitaire indispensable à la survie de deux millions et demi de Gazaouis. La seconde phase ressemble à un avatar de son fantasme de Riviera même s’il a tenu à rassurer, notamment les États arabes frontaliers, en renonçant au transfert de toute une population. Il prévoit, sans consultation ni consentement du peuple palestinien, la mise en place pour deux ans au moins d’un Conseil dit de paix, sous domination extérieure et que lui-même présiderait, ayant tout pouvoir sur l’administration, l’économie, la reconstruction… Un conseil palestinien technocratique gérerait le quotidien sous son autorité. Comme au temps retrouvé des colonies et des protectorats. Il prévoit aussi la constitution d’une force internationale dite de sécurisation, sur la composition de laquelle la puissance occupante israélienne s’octroie un droit de veto en dépit du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre son Premier ministre et après deux années de guerre génocidaire. Cette force serait commandée depuis la base américaine implantée dans le sud d’Israël et aurait pour principale mission de s’assurer du désarmement non pas de la puissance occupante mais des « forces non étatiques » palestiniennes (en l’occurrence le Hamas). Le retrait des forces militaires israéliennes de Gaza, qui occupent encore 53 % de la superficie de cette enclave surpeuplée, ne devrait intervenir qu’à l’issue de cette mission si tant est qu’Israël la juge complète et définitive. Le plan américain évoque l’hypothèse d’un État palestinien. Mais à la condition que l’Autorité nationale palestinienne, qui n’a pas connu d’élection depuis plus de vingt ans, se soumette à un plan de réforme dicté par sa nouvelle tutelle et approuvé par la puissance occupante dont les dirigeants ne cessent de répéter à qui refuse de l’entendre qu’ils nient pour l’éternité le droit à l’existence de tout État palestinien.
La loi du plus fort contre le droit
Conseillé et assisté par son gendre Jared Kushner et par son ami le détenteur de l’empire immobilier Steve Witkoff qu’il a nommé envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Donald Trump assume donc l’inhumation du droit international dont il ne fait nulle mention, au profit de la loi conquérante du plus fort. Il passe outre le droit des peuples à l’autodétermination et toutes les résolutions des Nations unies et de son Conseil de sécurité, à commencer par les résolutions 242 et 338 qui réaffirment l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la force et la résolution 194 qui prévoit le retour et le dédommagement des réfugiés palestiniens expulsés de chez eux depuis près de huit décennies. Il exclut toute référence à l’arrêt de la Cour internationale de Justice de juillet 2024 laquelle rappelait que « l’État d’Israël est dans l’obligation de mettre fin à sa présence illicite dans le Territoire palestinien occupé dans les plus brefs délais […] de cesser immédiatement toute nouvelle activité de colonisation, et d’évacuer tous les colons du Territoire palestinien occupé […] de réparer le préjudice causé à toutes les personnes physiques ou morales concernées dans le Territoire palestinien occupé » mais aussi que « tous les États sont dans l’obligation de ne pas reconnaître comme licite la situation découlant de la présence illicite de l’État d’Israël dans le Territoire palestinien occupé et de ne pas [y] prêter aide ou assistance ».
Entre soutien à la politique israélienne et volonté de normalisation régionale
Se targuant cependant d’ouvrir ainsi une nouvelle ère de paix régionale, le prétendant autoproclamé au Nobel de la paix aspire aussi à une régénération des relations des États-Unis avec les États arabes et à une normalisation israélo-arabe s’inscrivant dans la droite ligne des accords d’Abraham. Cette ambition peut-elle s’accommoder de la politique de Benyamin Netanyahou et du soutien indéfectible que lui assure Donald Trump ?
Les deux hommes ont en commun une vision suprémaciste du monde. Benyamin Netanyahou a su aussi, notamment depuis septembre 2001, se faire le chantre de la politique états-unienne de « guerre contre le terrorisme » et se présenter comme le fer de lance mondial d’une croisade idéologique et militaire contre le terrorisme et contre l’islamisme, dont il présentait alors l’OLP comme l’incarnation.
Ainsi dès son premier mandat Donald Trump avait-il décrété Jérusalem capitale du seul État d’Israël. Cette fois, niant la réalité du génocide voire de la famine imposée aux Gazaouis, il a poursuivi et amplifié les livraisons d’armes de son prédécesseur à Tel-Aviv, s’est opposé à toute intervention des Nations unies, a supprimé les financements de l’Unrwa, a décidé de sanctions contre les associations palestiniennes de défense des droits humains mais aussi contre les membres de la Cour pénale internationale ou contre la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés Francesca Albanese. Il garde le silence sur la poursuite des bombardements israéliens meurtriers contre Gaza et des obstructions à l’entrée de l’aide humanitaire et sanitaire pour la population réfugiée dans des campements inondés. Il laisse faire les arrestations de Palestiniens libérés à la suite de l’accord de cessez-le-feu l’extension sans précédent des constructions et des projets de colonies en Cisjordanie et à Jérusalem-Est et les violences des colons et de l’armée contre des communautés entières en Cisjordanie… Il est allé jusqu’à suggérer à Chaim Herzog d’octroyer la grâce présidentielle à son Premier ministre accusé de plusieurs affaires de corruption.
La vision expansionniste de Benyamin Netanyahou pourrait-elle dans ce contexte limiter les ambitions régionales de Washington ? Après le Liban, la Syrie, le Yemen, l’Iran, le Premier ministre israélien a osé bombarder le Qatar où se déroulaient les négociations avec le Hamas. Le Qatar, meilleur allié militaire de Washington dans le monde arabe. Des protestations circulent et les États arabes doivent aussi en partie composer avec leurs opinions publiques. Officiellement, ils ont notamment réitéré l’exigence d’un État palestinien. Et il est peu probable que les accords d’Abraham s’étendent sous cette forme. Mais pour Donald Trump, la diplomatie c’est aussi voire d’abord la diplomatie économique. Celle des contrats. Il entend par exemple négocier un contrat d’exportation de gaz israélien à l’Égypte. Et des gisements ont été mis à jour sur les eaux gazaouies. Dans la même veine, recevant en grande pompe en novembre le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammad Ben Salmane, Donald Trump l’a disculpé de toute responsabilité dans l’assassinat du journaliste Jamal Kashoggi, et annoncé un accord stratégique de défense entre les deux pays et la livraison de F35, tandis que Riyad promet d’investir mille milliards de dollars aux Etats-Unis. Les armes et l’argent sont la continuité de la diplomatie ou des accords d’Abraham par d’autres moyens… Et plusieurs pays arabes ont déjà annoncé leur participation à la force internationale dite de sécurisation à Gaza. Comme l’officialisation de leur consentement au plan de Donald Trump.
L’Europe subjuguée ?
L’Europe saura-t-elle réagir, ou se laissera-t-elle subjuguer, au sens propre ? En proie à ses divisions, entre soutiens inconditionnels d’Israël et sa politique à l’instar de l’Allemagne, de l’Italie ou de la Hongrie, soutiens de fait dénonçant en paroles les violations du droit, tels la France, ou acteurs de la lutte contre l’impunité, comme l’Espagne, l’Irlande, la Slovénie ou la Belgique, l’Union européenne peine à définir une politique commune. Applaudissant à la trêve, saluant le plan de Donald Trump qui renonce au transfert des Palestiniens de leur pays et mentionne un éventuel futur État de Palestine, l’Union européenne se borne à ressasser son soutien à « la solution de deux États » sans intervenir pour empêcher les faits accomplis israéliens qui, de décennie en décennie, en rendent l’hypothèse caduque. Elle n’aura pas su sortir de son inaction en dépit de l’obligation pour tous les États de prévenir des risques de génocide, ni remis en cause son statut de premier partenaire commercial d’Israël. L’UE concentre plus de 28 % des exportations israéliennes et plus de 32 % de ses importations. Elle développe avec Tel-Aviv des relations commerciales, politiques, sécuritaires. Elle a intégré Israël au programme Horizon doté de 95 milliards d’euros et à Galileo. Elle s’y approvisionne davantage en gaz depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine. Mais il a fallu attendre 2025 pour que soit posée officiellement la question de sanctions, rejetée faute d’unanimité ou de majorité qualifiée. La France se retranche derrière ces divisions pour éviter les sanctions. Mais, comme l’ont fait l’Espagne, la Slovénie, l’Irlande, la Belgique chaque État a la possibilité d’en adopter, qu’il s’agisse de commerce, de vente d’armes, de diplomatie, de soutien aux demandes de la CPI… Il s’agit évidemment d’abord du sort de la Palestine et du peuple palestinien. Mais aussi de l’avenir de l’Europe elle-même, des principes qu’elle prétend encore défendre alors qu’elle est travaillée par les thèses racistes, de haine et d’exclusion. Laisser la force et le joug colonial des puissants se substituer au Droit, c’est ouvrir la voie à d’autres guerres, d’autres conquêtes, et renoncer à un avenir de paix. À quoi ne renoncent pas les militants et militantes de la solidarité.
Isabelle Avran
Photo : Avant-poste, Khan El Ahmar




