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Faire des œufs avec une omelette
publié le jeudi 29 novembre 2007 Uri Avnery "À partir du moment où la résolution de l’ONU fut adoptée, il fut clair que notre monde avait complètement changé, qu’une ère était arrivée à son terme et qu’une nouvelle époque avait commencé, tant dans la vie du pays que dans la vie de chacun d’entre nous."
JE FUS réveillé d’un profond sommeil par le bruit. Il y avait du vacarme dehors, qui s’amplifiait de minute en minute. Le cri de gens excités. Une éruption de joie. Je mis le nez à la porte de ma chambre d’hôtel à Haïfa. On me dit avec enthousiasme que l’Assemblée générale des Nations unies venait de décider le partage du pays. Je revins dans ma chambre et fermai la porte derrière moi. Je n’avais pas envie de participer aux festivités. 29 novembre 1947 – un jour qui a changé nos vies pour toujours. A ce moment historique, comment pouvais-je me sentir seul, détaché et surtout, triste ? J’étais triste parce que j’aime tout de ce pays – Naplouse et Hebron pas moins que Tel-Aviv et Rosh-Pina. J’étais triste parce que je savais que le sang, beaucoup de sang, serait versé. Mais c’était surtout en raison de mes idées politiques. J’avais 24 ans. Deux ans auparavant, moi-même et un groupe d’amis avions mis sur pied un groupe politico-idéologique qui suscita une forte colère dans le Yishouv (la population hébraïque de Palestine). Nos idées, qui provoquèrent une très forte réaction, étaient considérées comme une dangereuse hérésie. Le "Cercle de la jeune Palestine" ("Eretz-Yisrael Hatz’ira" en hébreu) qui publiait occasionnellement un magazine qui s’appelait "ba-Ma’avak" ("Dans la lutte"), et était donc plus connu sous le nom de "Groupe ba-Ma’avak" défendait une nouvelle idéologie révolutionnaire, dont les points principaux étaient :
AVEC CES Idées, nous étions naturellement opposés au partage du pays. Deux mois avant la résolution des Nations unies sur le partage, en septembre 1947, j’avais publié une brochure intitulée "Guerre ou paix dans la Région Sémitique ", dans lequel je proposai un plan totalement différent : que le mouvement national hébreu et le mouvement national palestinien se rassemblent en un seul mouvement et établissent un État commun sur l’ensemble de la Palestine, fondé sur l’amour du pays (le patriotisme, dans le vrai sens du terme). C’était loin de l’idée "bi-nationale", qui avait à l’époque des partisans importants. Je n’ai jamais cru à cela. Deux nations différentes, chacune d’elle s’accrochant à sa propre idée nationale, ne peuvent vivre ensemble dans un seul État. Notre conception était basée sur la création d’une nouvelle nation commune, avec une composante hébraïque et une composante arabe. Nous traduisîmes hâtivement la substance de la brochure en anglais et en arabe, et j’allai la distribuer aux rédactions des journaux arabes à Jaffa. Ce n’était plus la ville que j’avais connue dans les premiers jours, quand mon travail (employé de cabinet juridique) me conduisait fréquemment dans les bureaux du gouvernement qui y étaient situés. L’atmosphère était sombre et sinistre. L’ARRIVÉE de la résolution attendue des Nations unies étant imminente, nous décidâmes de publier une édition spéciale de ba-Ma’avak qui lui serait entièrement consacrée. Un étudiant de l’Université technique de Haïfa voulait bien fournir un dessin pour la première page, et c’est pourquoi je me suis trouvé à ce moment fatidique dans un petit hôtel de Haifa. Je ne pouvais pas retourner me coucher. Je me suis levé et, dans l’excitation du moment, j’ai écrit un poème qui fut publié dans cette édition spéciale. Les premiers vers donnait ceci : "Je te jure, mère patrie,/ En ce jour amer de ton humiliation,/ Grande et unie / Tu surgiras de la poussière./ La cruelle blessure / brûlera dans le cœur de tes fils / jusqu’à ce que tes drapeaux / flottent de la mer jusqu’au désert." L’un de notre groupe composa une musique, et nous l’avons chanté les jours suivants, comme pour dire adieu à nos rêves. À PARTIR DU MOMENT où la résolution de l’ONU fut adoptée, il fut clair que notre monde avait complètement changé, qu’une ère était arrivée à son terme et qu’une nouvelle époque avait commencé, tant dans la vie du pays que dans la vie de chacun d’entre nous. Nous collâmes rapidement sur les murs une grande affiche annonçant un "guerre fratricide sémitique" mais la guerre était déjà commencée. Quand les premières balles furent tirées, la possibilité de créer un seul pays commun vola en éclats. Je suis fier de ma capacité d’adaptation rapide aux changements extrêmes. La première fois que j’ai eu à le faire, c’est quand Adolf Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne et que ma vie a changé brusquement et totalement. J’avais alors neuf ans, et tout ce qui était arrivé auparavant devint mort pour moi. J’ai commencé une nouvelle vie en Palestine. Le 29 novembre 1947, c’est arrivé de nouveau – pour moi et pour nous tous. Comme le dit le proverbe, on peut faire une omelette avec des œufs, mais pas des œufs avec une omelette. Banal peut-être, mais ô combien vrai. A partir du moment où la guerre judéo-arabe a commencé, la possibilité que les deux nations vivent ensemble dans un seul État a disparu. Les guerres changent la réalité. J’ai intégré les "bataillons de la Haganah", précurseur des FDI. En tant que soldat dans l’unité spéciale de commando qui s’est appelée par la suite "les renards de Samson", j’ai vu la guerre telle qu’elle est : dure, cruelle, inhumaine. Au début nous avons affronté des combattants palestiniens, ensuite des combattants du monde arabe en général. J’ai traversé des dizaines de villages arabes, beaucoup abandonnés dans la tempête de la bataille, beaucoup d’autres dont les habitants avaient été chassés après avoir été occupés. C’était une guerre ethnique. Les premiers mois, il ne restait aucun Arabe derrière nos lignes, aucun Juif derrière les lignes arabes. Les deux côtés commettaient beaucoup d’atrocités. Au début de la guerre, nous avons vu les portraits de nos camarades affichés sur des poteaux à travers les rues de la Vieille Ville de Jérusalem. Nous avons vu le massacre commis par l’Irgoun et le groupe Stern à Deir Yassine. Nous savions que si nous étions capturés, nous serions massacrés, et les combattants arabes savaient qu’ils pourraient connaître le même sort. Plus la guerre se prolongeait, plus j’étais convaincu de la réalité de la nation palestinienne, avec laquelle nous devions faire la paix à la fin de la guerre, une paix fondée sur une association entre les deux peuples. Alors que la guerre était toujours en cours, j’ai exprimé ce point de vue dans un certain nombre d’articles qui furent publiés à l’époque dans Haaretz. Immédiatement après la fin des combats, alors que j’étais toujours soldat en convalescence à cause de mes blessures, j’ai commencé à rencontrer deux jeunes Arabes (les deux furent élus plus tard à la Knesset) afin de concevoir avec eux une perspective commune. Je ne pouvais pas imaginer que 60 ans plus tard cet effort n’aurait toujours pas abouti. AUJOURD’HUI, l’idée resurgit ici et là de retransformer l’omelette en œuf, de démanteler l’État d’Israël et l’État palestinien à venir, et d’établir un seul État, comme nous le chantions à l’époque : "de la mer jusqu’au désert". Elle est présentée comme une idée toute nouvelle, mais elle consiste en fait à essayer de faire tourner la roue en arrière pour faire revivre une idée irrévocablement obsolète. Dans l’histoire humaine, ça ne peut pas arriver. Ce qui a été forgé dans le sang et le feu des guerres et des intifadas – l’État d’Israël et le mouvement national palestinien – ne peut pas disparaître. Après une guerre, des États peuvent parvenir à la paix et coopérer, comme l’Allemagne et la France, mais ils ne peuvent pas se fondre en un seul État. Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique. Je reviens sur les idées de ma jeunesse, et j’essaie d’analyser ce qui s’est périmé et ce qui reste valable. Les idées du "groupe Ba-Ma’avak" étaient réellement révolutionnaires et audacieuses, mais pouvaient-elles être mises en œuvre ? En regardant en arrière, il est clair pour moi que l’idée d’un "État commun" était déjà irréaliste quand nous l’avons émise. Peut-être aurait-elle été possible une ou deux générations plus tôt. Mais au milieu des années 40, la situation des deux peuples avaient changé de façon décisive. On ne pouvait pas échapper au partage du pays. Je crois que nous avions raison dans notre approche historique : que nous devons nous identifier à la région dans laquelle nous vivons, coopérer avec le mouvement national arabe et nous engager dans une association avec la nation palestinienne. Tant que nous nous considérerons comme une partie de l’Europe et/ou des Etats-Unis, nous ne pourrons pas parvenir à la paix. Et certainement pas si nous nous considérons comme des soldats en croisade contre la civilisation islamique et les peuples arabes. Comme nous l’avons dit alors, avant la résolution de partage : le peuple palestinien existe. Même après 60 années, au cours desquelles ils ont subi des catastrophes que peu de peuples ont connues, les Palestiniens s’accrochent à ce pays avec un courage incomparable. Certes, le rêve de vivre ensemble dans un seul État est mort, et ne revivra pas. Mais je ne doute pas qu’après que l’État palestinien aura vu le jour, les deux États trouveront le moyen de vivre ensemble en association étroite. Les murs seront abattus, les barrières seront démantelées, les frontières seront ouvertes, et la réalité du pays commun surmontera tous les obstacles. Les drapeaux du pays – les deux drapeaux des deux États – flotteront assurément côte à côte. La résolution des Nations unies du 29 novembre 1947, a été une des plus intelligentes dans les annales de l’organisation. Faisant partie de ceux qui s’y sont fermement opposés, je reconnais sa sagesse. Article publié en hébreu et anglais sur le site de Gush Shalom le 25 novembre 2007 – Traduit de l’anglais "Omelettes into Eggs" : SW/PHL
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