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Livres - Récit : Zeitoun
publié le mardi 5 octobre 2004

Marianne Blume - Pour La Palestine n°42
 
Ils sont arrivés la nuit comme des voleurs. Ils arrivent toujours la nuit - c’est terrible la nuit quand elle s’emplit de rumeurs.

Et la nuit s’est mise à tourner au rythme des hélicoptères. Elle ne s’ouvrait que déchirée par les éclairs des tirs et l’écho éclaté des explosions. Ils sont arrivés la nuit. Et on les attendait. Qui laisserait entrer un étranger s’il a le visage de la guerre, s’il se cache dans des boîtes blindées et si, en guise de main, il tend un fusil ?

La nuit tournait au rythme des hélicoptères et les rues s’emplissaient du grondement têtu et menaçant des chars et des blindés. Les résistants étaient prêts en dépit de leur faiblesse et du déséquilibre des armes. Et ils ont résisté.

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© Anne-Marie Camps

A l’aube, c’est le jour qui s’est mis à tourner et la nouvelle est tombée : un blindé de transport avait sauté sur une mine et six soldats étaient morts. Le jour s’est mis à respirer un peu plus librement : les résistants avaient remporté une victoire et chacun s’en sentait un peu victorieux. Chacun avait comme retrouvé sa dignité et si l’on savait que la revanche serait terrible, on refusait d’y penser.

Et le jour a commencé à tourner fou. Différents groupes ont revendiqué la possession de parties des corps éparpillés des soldats. A la victoire, s’est superposée l’amertume. On marchait la tête moins haute. Le jour respirait à petits coups dans l’attente du pire. Les troupes israéliennes sont restées à Zeitoun à la recherche des corps. Elles ne se sont retirées qu’après avoir récupéré par voie diplomatique les restes des leurs. C’était de nouveau la nuit.

Il y avait à Zeitoun de bucoliques nappes vertes à la tranquillité villageoise. Il y avait des orangers et des oliviers. Tout a disparu avalé par les bulldozers.

Il y avait à Zeitoun un tronçon de la route principale qui menait du Nord au Sud. La route n’a plus de visage ; elle n’a pas même l’apparence d’une route de campagne. Macadam, berne centrale, trottoirs, poteaux électriques, tout a été malaxé et rejeté contre les murs comme du vomi. La rue n’est plus qu’un amas de terre, de boue et d’eau jaillie des canalisations éventrées et des égouts défoncés.

Il y avait des magasins et des petits ateliers à Zeitoun. Plus aucun magasin n’a de porte, plus aucun atelier n’a l’air entier. Comme si un ouragan aveugle était passé par là.

Il y avait des voitures et des camions à Zeitoun. Deux camions sont couchés dans le fossé contre leur gré tandis que des voitures chiffonnées ou écrasées par des chars grimacent le long du chemin.

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Rafah, Mai 2003 -(© Anne-Marie Camps)

Il y avait un petit marché à Zeitoun. Il a disparu, avec ses pastèques et ses légumes, noyé sous un amas de sable amoncelé par les bulldozers. C’est à peine si deux ou trois tranches rouges pointent le nez pour marquer la place des étales.

Il y avait des maisons à Zeitoun. Certaines sont totalement détruites, tous les étages empilés au sol au milieu des gravats, comme des gâteaux ratés. D’autres ont perdu leurs fenêtres, toutes brisées par les tirs et les explosions. D’autres sont criblées de balles. D’autres sont jonchées des débris de mobilier réduit en miettes par des soldats consciencieux. D’autres encore sont maculées de la farine, du sucre et de l’huile répandus et mélangés par de mauvais gamins en uniforme. D’autres enfin pleurent leurs habitants et s’ouvrent pour la file des hommes venus présenter leurs condoléances.

Il y avait la vie à Zeitoun. Quatorze personnes sont mortes, tuées, abattues par l’armée d’occupation. Certaines étaient armées et d’autres pas. Il y avait la vie à Zeitoun. Aujourd’hui il y a des hommes assis devant leur maison, le regard hébété et le cœur en colère qui fixent étrangement les ruines et ce qui ressemble à un tremblement de terre. Les enfants jouent dans les flaques et rêvent sans doute d’être des héros. Des badauds se promènent. Un père montre à sa fillette les arbres déracinés et la terre meurtrie. La municipalité tente de réparer l’infrastructure.

Zeitoun, Naplouse, Rafah, Jénine, Khan Younis, Tulkarem, Nuseirat, Al-Khalil, Al-Bourej, Janous, Beit Lahya, Bethléem, Beit Hanoun ... : toujours le même scénario, avec les mêmes acteurs et les mêmes spectateurs, plus ou moins critiques. Il est temps de changer, les spectateurs paient, qu’ils forcent le metteur en scène à monter une nouvelle pièce.

Marianne Blume est une ressortissante belge, qui vit et travaille à Gaza, ville dont elle se considère citoyenne. Depuis six ans, elle est professeure de français à l’Université EI-Azhar. Elle a rédigé ce texte - sous forme de cri - le 14 mai 2004, témoin de l’offensive sanglante menée, une fois de plus et en toute impunité, par les troupes d’occupation israéliennes dans le sud de la bande de Gaza.

Texte publié dans Point d’information Palestine (Lettre d’information réalisée par l’association La Maison d’Orient, à Marseille), N° 237, en date du 28 mai 2004.

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