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Deux séismes
publié le mercredi 30 novembre 2005 Uri Avnery Non seulement Peretz apporte avec lui un programme social-démocrate, mais il oblige tous les autres partis à aller dans cette direction, ou au moins à le prétendre.
UN SEISME politique est en soi un événement rare. Que deux séismes politiques majeurs se suivent de peu, c’est presque sans précédent. Un de ces séismes a été l’élection de Amir Peretz à la tête du parti travailliste. L’autre est le départ de Sharon du Likoud pour former un nouveau parti. Soudain, le paysage politique a changé au point d’être méconnaissable. Auparavant, il y avait deux montagnes. Maintenant, il y en a trois - et aucune d’elles ne se trouve à l’endroit où les deux se trouvaient auparavant. Le Likoud est devenu, au cours des 28 dernières années, un parti de centre droit. Ses positions nationalistes extrêmes ont été atténuées par l’opportunisme et la corruption grandissante. Sa direction s’est confondue avec les très riches qui dictent sa politique économique, même si la plupart de ses électeurs appartiennent aux couches défavorisées. Le parti travailliste a creusé sa propre tombe. Il est devenu une pâle copie du Likoud, une sorte de Likoud bis. Son principal fossoyeur, Shimon Pérès, également son principal représentant, se comportait en même temps en chef de la propagande de Sharon dans le monde entier. Ce paysage n’existe plus. DANS LE nouveau paysage, il y trois montagnes, orientées dans trois directions différentes.
Le Likoud peut bien maintenant faire des discours sur les questions « sociales » pour concurrencer Peretz à l’égard des électeurs « orientaux » (la plupart nord-africains). Mais depuis l’unification du parti Herout dans les années 1960 avec le défunt parti libéral, il a bel et bien servi les intérêts des très riches.
Sharon ne cache pas ses véritables intentions : annexer à Israël 58% de la Cisjordanie, y compris les « blocs de colonies » toujours en expansion, certaines « zones de sécurité » (la vallée du Jourdain étendue et les routes entre les colonies) et le Grand-Grand Jérusalem, jusqu’à la colonie de Maale Adumim. Puisqu’il ne peut y avoir aucun partenaire palestinien pour une telle « solution », Sharon a l’intention de l’imposer par un diktat unilatéral, en employant la force, sans aucun dialogue avec les Palestiniens. Pour Sharon, les questions sociales sont une plaie. Il publiera, bien sûr, une sorte de programme social pour contrer Peretz et le Likoud, mais cela ne l’intéresse vraiment pas.
Les conseillers de Peretz essaieront de le convaincre d’« aller plus vers le centre » (en hébreu il y a un nouveau mot pour cela) et d’atténuer son message de paix, afin d’attirer les électeurs « du centre ». S’il le fait, il apparaîtra comme non sûr de lui, manquant de crédibilité et sans programme clair. Mais de toute façon, Peretz essaiera de privilégier les questions sociales et de mettre au second plan les questions de paix et de sécurité. UN DES principes de base de la stratégie militaire est que celui qui choisit le terrain a plus de chance de gagner, puisque son choix tiendra bien sûr compte de ses besoins particuliers. Cela est également le cas pour la compétition électorale. Sharon est un général victorieux, et donc il a intérêt à placer la « sécurité » au centre de la campagne électorale. Et là, il a un énorme avantage sur Peretz, qui n’était qu’un simple capitaine dans les unités de maintenance. S’il y a un danger pour la sécurité d’Israël, les gens feront confiance à Sharon, le sabra (né dans ce pays) du village de Malal, qui a l’aura d’un chef militaire. Peretz est un dirigeant syndical, un homme né au Maroc, qui a grandi dans une petite ville d’immigrants pauvres et, en tant que tel, il est enclin à placer les problèmes socio-économiques au centre des élections. Quand des centaines de milliers de personnes vivent au dessous du seuil de pauvreté et que l’exclusion sociale est leur principal problème, elles peuvent considérer les questions de sécurité comme secondaires Peretz doit obtenir des masses qu’elles intériorisent la formule « Paix = réduction de la fracture sociale ». C’est vraiment très difficile. Durant mes dix années à la Knesset, j’ai fait des dizaines de discours là-dessus, sans succès. Dans la conscience populaire, il y a une sorte de blocage mental : quand on parle d’économie, le conflit national est laissé de côté. Quand on parle de conflit national, l’économie est absente. Peretz doit briser ce clivage et établir la connexion entre les deux. Après tant de sacrifices humains et matériels, les gens sont peut-être mûrs pour cela. Donc la bataille principale sera pour la définition du terrain sur lequel se mènera la campagne électorale : soit la sécurité, soit le social sera au centre du débat. Peretz doit s’en tenir à son programme, même si toutes sortes de conseillers et d’intermédiaires le pressent de s’en détourner et de répondre aux attaques de ses opposants. Et, bien sûr, toute attaque « terroriste » servira Sharon et le Likoud. (Les détracteurs de Sharon affirment qu’il est tout à fait capable de provoquer de telles attaques lui-même en lançant des actions militaires qui appellent une riposte.) COMMENT le nouveau paysage diffère-t-il de l’ancien ? Assez curieusement, de nombreux commentateurs ignorent le fait le plus manifeste et le plus décisif : L’ensemble du système a connu un mouvement vers la gauche. Le noyau du Likoud est collé à la droite, où il a toujours été. Mais tous les autres ont bougé. Le parti Sharon, qui s’est séparé du Likoud, a abandonné son principal article de foi : Tout Eretz Yisrael . Il plaide pour la partition du pays. Sharon lui-même a établi le précédent du démantèlement de colonies. Pour mauvais que soit son programme, comparé à l’ancienne position de lui-même et du Likoud, il est beaucoup moins à droite. Il ne s’est pas transformé en un « parti travailliste 2 » comme ses opposants au Likoud l’affirment, mais il a bougé vers la gauche. L’élection d’Amir Peretz constitue un mouvement majeur du parti travailliste vers la vraie gauche. C’est le cas pour la solution du conflit israélo-palestinien comme pour le problème social. Non seulement Peretz apporte avec lui un programme social-démocrate, mais il oblige tous les autres partis à aller dans cette direction, ou au moins à le prétendre. Même le Shas s’est soudain souvenu qu’il est, après tout, le parti des Juifs orientaux défavorisés. Après plusieurs années à l’extrême droite, il rappelle maintenant que son unique dirigeant, le rabbin Ovadia Yossef, il y a des années, s’était prononcé en faveur des territoires contre la paix. Depuis des années maintenant, une situation anormale a prévalu en Israël et a rendu fous les spécialistes des questions sociales : d’après tous les sondages, la plupart des gens veulent la paix et sont prêts à faire presque toutes les concessions nécessaires pour cela, mais à la Knesset cette position a très peu été représentée. Pendant toutes ces années, mon optimisme a irrité beaucoup de gens. Je disais à tout le monde : ceci ne durera pas. Un jour, d’une façon que nous ne pouvons pas encore prévoir, cet état de choses anormal se redressera. D’une façon ou d’une autre, la scène politique s’adaptera à l’opinion publique. Un tremblement de terre provoque des changement sur le terrain, mais il est lui-même produit par des forces qui viennent du profond de la terre. C’est la même chose dans la vie politique : les changements enfouis dans les profondeurs de la conscience populaire finissent par donner des changements visibles à l’œil nu. Cette transformation est rapide et soudaine, mais elle résulte d’un processus souterrain long et lent. Je suis fier du rôle que mes partenaires et moi avons joué dans ce processus. Que va-t-il se passer maintenant ? Cela dépend de nombreux facteurs. Mais aussi de nous. Article publié en hébreu et en anglais sur le site de Gush Shalom le 26 novembre 2005 - Traduit de l’anglais "Two Earthquakes" : RM/SW
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