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L’Egypte et Gaza : Une médiation "made in USA"
publié le vendredi 21 octobre 2005

Bernard Ravenel, Pour la Palestine n°47
 
La stratégie américaine met le régime égyptien face à des contradictions difficilement acceptables par son opinion publique.

Caractérisées par un réveil spectaculaire de l’opinion publique, les élections égyptiennes ont sans surprise reconduit Hosni Moubarak à la tête de l’Egypte. Outre un mode de scrutin sur mesure et de multiples irrégularités, l’inconsistance de ses rivaux devait permettre au raïs, à la recherche d’une nouvelle investiture populaire, apparemment plus réelle qu’antérieurement, d’affirmer avoir été élu « démocratiquement  ». De cette façon, il espérait mettre un terme aux pressions des Américains qui lui ont imposé une opération de maquillage et un zeste de liberté pour les Egyptiens afin de démontrer que la « démocratisation » du Moyen- Orient avance grâce à la thérapie décidée à Washington. La très faible participation avouée (23%) a fait échouer ce projet. Les élections législatives du 17 novembre prochain risquent pourraient bien d’augmenter encore la mobilisation contre la politique intérieure et aussi extérieure - celle-ci conditionnant clairement celle-là - du pouvoir.

C’est dans ce contexte nouveau que se situe la mise en oeuvre de la médiation de l’Egypte, ancienne puissance mandataire, dans le retrait de Gaza.

L’enjeu de Rafah

Le 28 août en effet, le gouvernement israélien a voté l’accord signé avec l’Egypte fixant des modalités d’emploi de 750 soldats égyptiens qui doivent patrouiller le trop fameux « couloir de Philadelphie  » pour « empêcher le trafic d’armes entre l’Egypte et Gaza ».

Cet accord a été souvent présenté comme portant sur la gestion du transit à la frontière, ce qui n’est pas exact. Comme l’a précisé Mahmoud Abbas, le 24 août, au terme d’une rencontre avec Hosni Moubarak, cet accord n’a rien à voir avec les mouvements de marchandises et de personnes. Or, a continué le président de l’Autorité palestinienne : « la question des passages est fondamentale et nous estimons que de sa solution dépendra l’existence ou non de Gaza. » Pendant ce temps, Tel-Aviv reste silencieuse sur la réouverture de l’aéroport de Dehaniyeh et sur le lancement des travaux pour un port, tous deux vitaux pour l’économie palestinienne. La libération du passage frontalier de Rafah est fondamentale pour les Palestiniens. Tant qu’Israël maintient son contrôle sur les 40 kilomètres de côtes de Gaza et sur son espace aérien, le terminal frontalier avec l’Egypte constitue la seule voie de communication entre Gaza et le monde extérieur. Or, le gouvernement israélien insiste pour que l’actuel poste douanier de Rafah soit déplacé plus au sud, à Kerem Shalom, en territoire israélien, à la jonction de l’Egypte, d’Israël et de Gaza. De cette manière, Tel-Aviv maintiendrait un « contrôle de sécurité » sur les personnes pour leur entrée dans la bande de Gaza et un contrôle douanier sur les produits à la sortie. Si les Palestiniens refusent, le gouvernement Sharon menace de suspendre l’accord avec l’Autorité palestinienne qui prévoit le transfert aux Palestiniens du produit des droits de douane pour les marchandises en transit. Avec cette « solution », Gaza, même vidé des colons et des soldats, resterait un territoire contrôlé par Israël. Aujourd’hui, l’Autorité palestinienne est prise entre deux feux : d’un côté le besoin de garantir la pleine libération de Gaza, de l’autre le risque de perdre l’accord douanier avec Israël - c’est-à-dire des centaines de millions de dollars. Mahmoud Abbas a proposé à Israël qu’une tierce partie - Turquie ou Union européenne - contrôle avec les garde-frontières palestiniens ceux qui entrent à Gaza. Le gouvernement Sharon n’a pas encore répondu. Les Etats-Unis, eux, ont proposé un système de télésurveillance pour tenir informés les services de sécurité israéliens sur l’identité de ceux qui entrent à Gaza... Au-delà de ces péripéties, on mesure combien le comportement de l’Egypte dans sa médiation sera déterminante pour l’avenir de Gaza. Or, depuis les accords de Camp David en 1978 et la paix séparée avec Israël en 1979, on ne peut pas dire que l’Egypte ait défendu avec détermination les intérêts nationaux du peuple palestinien. Pour mieux comprendre les enjeux actuels, il faut revenir en arrière en partant du fait que l’Egypte est le principal allié arabe des Etats-Unis au Moyen- Orient, le plus grand bénéficiaire après Israël des aides américaines et le premier pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël.

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© Khalil Abu Arafeh, Alquds
Médiation égyptienne. Moubarak dit (en arabe) aux deux Palestiniens : « c’est la main de Dieu, nous sommes avec tout le monde ».

De Camp David 1978 à Camp David 2000 : une alliance militaire de fait

L’année 1973 est à la fois celle de la guerre d’octobre (dite du Kippour), celle de la crise pétrolière et celle de l’échec américain au Vietnam. Après la défaite au Vietnam, les priorités stratégiques des Etats-Unis se sont déplacées vers le Moyen-Orient destiné à devenir le coeur de la politique étrangère américaine. Après les accords de Camp David patronnés par les Etats-Unis, Israël et l’Egypte sont devenus les principaux destinataires -bien qu’inégaux- de l’aide américaine. Les « négociations de paix » qui aboutiront aux accords de Camp David ont été accompagnées d’engagements financiers de plus de cinq milliards de dollars par an pour Israël et l’Egypte (environ trois pour Israël et deux pour l’Egypte), engagements qui n’ont pratiquement pas varié depuis.

Cet afflux de dollars est à la fois une aide économique et plus encore une aide militaire [1]. Pour les Etats-Unis, l’enjeu était de désactiver le conflit israélo-arabe porteur à leurs yeux d’une déstabilisation régionale dangereuse car touchant directement les « intérêts nationaux vitaux » américains, en particulier l’accès aux énormes réserves de pétrole du Golfe et le transit de la flotte par le canal de Suez. En conséquence, il fallait soutenir fortement Israël contre les gouvernements nationalistes arabes radicaux proches de l’URSS et rallier les Etats arabes « modérés », en particulier l’Egypte de Sadate et l’Arabie Saoudite, aux intérêts américains dans la région. De ce point de vue, l’assistance américaine pouvait, en permettant des alliances régionales, faire avancer ces objectifs et créer les conditions d’une négociation israélo-arabe pour des « accords de paix » préservant les intérêts régionaux américains. Et c’est ce qui se produisit avec les accords de Camp David mais au détriment des Palestiniens dans la mesure où l’Egypte décida une paix séparée avec Israël sans la conditionner à la solution politique du problème palestinien. En dernière analyse, l’aide américaine a permis de pallier le coût politique et économique de la négociation avec Israël et du lâchage des Palestiniens, ce qui, pour Sadate, signifiait casser l’unité arabe, s’affronter au nationalisme panarabe et à la majorité de sa propre opinion publique.

En réalité, ces accords de Camp David furent plutôt une sorte d’alliance militaire tripartite Etats-Unis- Egypte-Israël. La suite allait le démontrer. En 1982, le front sud (l’Egypte) étant neutralisé, Israël pourra attaquer le Liban pour liquider les structures politicomilitaires de l’OLP. En 1991, l’Egypte -à l’instar d’ailleurs de tous les Etats arabes à l’exception de la Jordanie- participera à la guerre américaine contre l’Irak. Depuis 1980, tous les deux ans, l’Egypte participe avec les Etats-Unis à de grandes manoeuvres navales (Bright Star). Avec la Turquie et Israël, l’Egypte est devenue un pivot de la politique américaine au Moyen-Orient.

Pendant ce temps se poursuit l’aide économique et militaire américaine à Israël qui n’est pratiquement jamais - sauf en 1991 pour la conférence de Madrid puis en 1992 lorsque Washington qualifie les colonies d’« obstacles à la paix » - conçue comme un moyen de pression pour faire avancer un vrai processus de paix.

Finalement, on peut dire que cette double assistance américaine, qui vise au maintien de l’accord de paix signé avec Israël en 1979 et à la stabilité du régime égyptien, a encouragé un processus de militarisation régionale structurant désormais l’économie et la politique des deux pays concernés.

Ce soutien américain a fait d’Israël et de l’Egypte des pays dépendants dont la viabilité et la stabilité sont garanties par l’injection continue de dollars américains. Inversement, les Etats-Unis savent qu’ils ne peuvent maintenir la stabilité régionale conforme à leurs intérêts sans opérer un flux massif permanent de dollars vers ces pays. Une double dépendance en quelque sorte.

C’est dans ce contexte structurel que les Etats-Unis, Israël et l’Egypte ont abordé la période post-guerre froide, l’accélération de la globalisation économique libérale et le non règlement de la question palestinienne. Ce fut la conférence de Madrid et le processus d’Oslo.

La victoire militaire des Etats-Unis dans la guerre du Golfe de 1991 [2], suivie de la fin de tout soutien -déjà en déclin- des pays arabes à la Palestine, va isoler la lutte palestinienne qui avait, avec la première Intifada, imposé une négociation politique avec Israël. Profitant de l’isolement palestinien, Israël pourra saborder l’application des engagements d’Oslo en continuant la colonisation. L’échec d’Oslo et de Camp David 2000 met fin à toute perspective proche de règlement politique. La deuxième Intifada en est la première conséquence.

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© Hassan Bleibel, Almostaqbal

Une nouvelle ère de collaboration avec les Etats-Unis après le 11 septembre 2001

Les attentats du 11 septembre ouvrent aussi la voie pour les Etats-Unis à l’établissement d’un contrôle militaire plus étroit du « Grand Moyen-Orient » et au renforcement de la pression sur les Etats arabes pour lutter « contre le terrorisme ». Et bientôt ils annoncent leur intention d’« ouvrir la voie vers la démocratie au Moyen-Orient ». Pour sa part, Israël saisit cette occasion pour mettre en oeuvre un plan d’agression préparé de longue date contre les Palestiniens en le présentant comme un élément central de la guerre globale « contre le terrorisme ». Cette nouvelle configuration pose à l’Egypte, en particulier, des problèmes nouveaux. Pour Hosni Moubarak, il ne pouvait être question ni de soutenir la terrible répression israélienne, ni de rallier la nouvelle guerre américaine contre l’Irak, ni de se voir « imposer de l’extérieur » une réforme dite démocratique du régime. En même temps, il lui était impossible de perdre l’appui des Etats-Unis qui renforcent leur pression pour accentuer la libéralisation économique [3] tout en développant leur coopération économique et leur coopération militaire [4].

D’où un jeu complexe et prudent de critique de la politique israélienne avec le retrait d’Israël de l’ambassadeur égyptien au début de l’Intifada. D’où aussi le refus réitéré d’envoyer des troupes en Irak. Cela contribue également à la volonté manifeste d’Hosni Moubarak de maintenir le régime autocratique tel qu’il est.

Mais, face au durcissement de la politique israélienne en Palestine, à l’incapacité des Etats-Unis de mener une politique efficace tendant à mettre fin non seulement à l’occupation du territoire Palestinien (feuille de route) mais aussi à celle de l’Irak, face aussi à la montée du mécontentement populaire interne et à la montée de l’islamisme en Egypte mais aussi à Gaza, le pouvoir égyptien, comme les Etats-Unis, estime la stabilité de la région, et en particulier celle de l’Egypte, menacée. Le projet de Sharon de retrait unilatéral de Gaza sera alors l’occasion d’une vaste opération diplomatique égyptienne.

Une initiative diplomatique tous azimuts

A partir du dernier trimestre 2004 qui voit la mort subite du président Arafat, on assiste à un rapprochement spectaculaire entre l’Egypte et Israël mais aussi à des démarches multiples en direction des Palestiniens [5]. Avec Israël, les négociations ont porté sur plusieurs points. D’abord sur la libération de prisonniers (un espion druze israélien emprisonné en Egypte en échange de plusieurs étudiants égyptiens détenus en Israël) mais aussi sur le renforcement des liens commerciaux (achat de gaz égyptien, touristes israéliens sur la Mer Rouge...). Mais, surtout, des discussions se sont engagées à propos du retrait de Gaza dont les modalités, que ce soit sur le rôle des policiers égyptiens ou sur le statut de la frontière entre Gaza et l’Egypte, ont été l’objet de longues réunions.

Mais surtout, la signature, le 14 décembre 2004, de l’accord entre l’Egypte et Israël sur la création d’une « zone industrielle qualifiée » est d’une grande signification. [6] En effet, elle confirme que, sous le patronage de Washington, les relations entre Tel-Aviv et le Caire ont atteint leur niveau le plus élevé depuis la « paix de Camp David ». D’un double point de vue. D’abord les trois parties, confirmant le lien entre économie et stratégie, ont lié cet accord économique au « processus de paix au Moyen-Orient », mais aussi cet accord montre que les rapports entre Etats-Unis, Egypte et Israël n’intègrent plus seulement les dimensions géopolitiques et géostratégiques mais aussi géoéconomiques. Après l’accord de libre-échange avec Israël en 1985, et celui avec la Jordanie en automne 2001 (accord prévoyant déjà la création de zones industrielles avec Israël), les Etats-Unis constituent progressivement avec l’accord du 14 décembre 2004 leur bloc économique et commercial à l’intérieur de l’OMC, cherchant ainsi à empêcher la formation de blocs concurrents tels le projet Euromed [7]. Il est donc clair que la création entre l’Egypte et Israël de zones industrielles pour l’exportation en duty free vers les Etats-Unis renforce le rôle régional d’Israël et la présence géostratégique des Etats-Unis.

Finalement, au fil des mois, l’initiative diplomatique de l’Egypte s’est faite plus articulée et aboutit à une série de demandes et propositions synthétisées en cinq points :

1/Cessez-le-feu entre Palestiniens et Israéliens en vertu duquel l’ANP s’engage à arrêter les opérations armées contre Israël et à garantir le contrôle à Gaza et en Cisjordanie.

2/ Bien que ne signant pas un accord de cessez- le-feu, Ariel Sharon s’engage à arrêter les opérations militaires.

3/ Les Palestiniens devront choisir librement leur direction politique.

4/ Retrait des forces israéliennes de la bande de Gaza et redéploiement en Cisjordanie. Les gardefrontières égyptiens assumeront la responsabilité de la sécurité de la frontière égypto-palestino-israélienne (deux contingents de 800 soldats seront utilisés).

5/ L’Egypte formera les officiers des nouvelles forces de sécurité palestiniennes.

On connaît la suite : en février 2005, c’est le sommet de Charm-el-Cheikh entre Ariel Sharon et Mahmoud Abbas, en mars l’Egypte nomme un nouvel ambassadeur à Tel-Aviv. Et c’est bientôt le retrait de Gaza.

Qui contrôlera Gaza ?

Le départ des colons de Gaza effectué, l’Egypte s’interroge sur les « bonnes intentions de Sharon » mais déjà le journal égyptien Al Akhbar [8] critique fortement les déclarations d’Israël qui voudrait troquer le retrait de Gaza contre

l’occupation définitive de la Cisjordanie. L’éditorial a un titre éloquent : « Gaza n’est pas l’Etat palestinien ». Le directeur du second quotidien égyptien écrit : « Le Premier ministre israélien annonce que son gouvernement n’acceptera plus d’autres négociations sur Jérusalem, sur le retour des réfugiés et sur l’évacuation des grandes colonies de la Cisjordanie. Ce raisonnement traduit une politique israélienne qui voudrait le retrait de Gaza comme premier et dernier pas. Si ceci correspondait vraiment aux perspectives politiques dessinées par le gouvernement israélien, nous pouvons affirmer qu’Israël vit une illusion. Personne au monde ne considèrera Israël comme un pays intéressé à la paix. Réduire les Palestiniens dans un grand ghetto assiégé ne les induira pas à la résignation et à la renonciation à leurs droits nationaux. Le gouvernement israélien doit se rappeler que la stabilité et la sécurité s’atteignent seulement avec la justice, la légalité et la paix. »

Puisse le pouvoir égyptien prendre en compte cet avertissement. Cela suppose une capacité de résistance à la pression de « l’ami américain » et de son « petit ami israélien ». Cela suppose enfin que l’opinion publique égyptienne se fasse entendre comme on peut l’espérer après la farce électorale des présidentielles.

Bernard Ravenel

[1] En l’an 2000, l’aide économique américaine à l’Egypte s’est élevée à 655 millions de dollars et l’assistance militaire à un milliard trois cents millions.

[2] A l’issue de cette guerre, en contrepartie du rôle joué par l’Egypte, les Etats-Unis annulent six milliards sept cents millions de dollars de dette militaire égyptienne. Une opération financière d’une envergure sans précédent dans les relations économiques internationales.

[3] En juillet 2004, une équipe de « réformateurs » dirigée par un jeune Premier ministre Ahmed Nazif, s’installe au gouvernement pour relancer les privations et la déréglementation.

[4] Du 25 octobre au 1er novembre 2001, les manoeuvres militaires Bright Star sont l’occasion de renforcer les relations entre les militaires des deux pays. Quarante trois mille soldats égyptiens y participent aux côtés de vingt trois mille marines américains...

[5] Dans ce travail, il faut souligner le rôle central d’un homme, Omar Souleiman, chef des renseignements égyptiens, très bien vu aux Etats-Unis, en particulier par la CIA, dans la médiation entre les leaders israélien et palestinien. Il s’est de plus engagé activement en soutien au président Mahmoud Abbas dans une médiation entre le Fatah et Hamas pour obtenir une trêve, n’hésitant pas pour cela à faire intervenir des représentants des Frères musulmans, illégaux en Egypte mais organisation dont est issu le mouvement islamiste palestinien.

[6] Le Monde 16 décembre 2004.

[7] La signature récente avec le Maroc d’un accord de libre-échange se situe dans cette politique considérée par la France comme « incompatible » avec une intégration du Maroc dans le projet Euromed.

[8] 18 août 2005.

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