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Le vrai cauchemar du transfert
publié le jeudi 5 juin 2003 Cet article de Gadi Algazi et Azmi Bdeir est extrait du quotidien israélien Haaretz du 15 novembre 2002. Les auteurs sont membres de Taayush, mouvement de coopération arabo-juif. Pour plus de détails, voir : http://Taayush.tripod.com À l’heure où ces lignes sont écrites, Khirbet Yanoun existe encore. Ou peut-être pas : quinze des vingt-cinq familles qui habitaient le village y sont encore. Ce chiffre n’est pas insignifiant : le 18 octobre, deux hommes âgés seulement, qui avaient refusé de s’en aller même après le départ des dernières familles, y étaient encore ; ils s’obstinaient à rester au village malgré les insultes des colons. Les autres avaient décidé de prendre leurs affaires et de déménager dans la ville voisine d’Akrabeh. Pourtant, l’existence de Khirbet Yanoun est encore fragile et incomplète. Il n’y a toujours ni électricité ni eau courante ; les maisons n’ont pas de meubles, la présence des résidents est sporadique, leur sécurité n’est pas assurée. Au début de la semaine dernière, des volontaires venus d’Israël et de l’étranger - Juifs et Arabes appartenant au mouvement Taayush - étaient encore sur place mais leur présence était temporaire. S’il se produisait de nouvelles attaques des colons - ce qui se produira tôt ou tard - Khirbet Yanoun pourrait être vidé de ses habitants pour de bon. De nombreux Israéliens engagés pour la paix et la justice dans ce pays sont convaincus, semble-t-il, qu’en dépit de toutes les horreurs de l’occupation et de la violence du conflit, il y a encore certaines lignes rouges qu’Ariel Sharon et son gouvernement ne pourront pas franchir. On ne laissera pas faire le transfert. Si ce moment critique arrive, ils se lèveront pour s’y opposer. Mais le transfert n’est pas obligatoirement un événement brutal, un moment où les gens sont expulsés et fuient leurs villes et leurs villages. Ce n’est pas obligatoirement un mouvement planifié et bien organisé avec des bus et des camions chargés de gens, comme cela s’est passé à Qalqilyah en 1967. Le transfert est un processus rampant qui ne se voit pas. On n’en fait pas un film, on n’en parle peu, et pourtant il se produit là devant nos yeux. Ceux qui s’attendent à un événement dramatique risquent de ne pas voir ce qui se passe. L’élément principal du processus est l’ébranlement graduel de la vie de la population palestinienne : l’étranglement continuel par les barrages et les sièges qui empêchent les gens de se rendre au travail ou à l’école, de recevoir des soins médicaux, et qui interdisent le passage des citernes d’eau et des ambulances, ce qui ramène les Palestiniens à l’âge de l’âne et de la charrette. Conjuguées, ces mesures enlèvent au peuple palestinien la maîtrise sur sa terre. Quand les citernes n’arrivent pas dans les villages, quand le moindre déplacement pour le travail devient une aventure dont on ne voit pas la fin, quand les écoles sont fermées et quand les hôpitaux du centre urbain commencent à se développer plus loin, le tissu de la vie locale commence à se désintégrer. Certains des jeunes, qui travaillent en dehors du village et revenaient chaque soir, ne rentrent plus et choisissent de ne pas tenter de passer au travers de la succession de barrages routiers chaque matin. Les familles qui en ont les moyens déménagent dans des lieux plus sûrs, plus proches de leur source de revenus dans les zones urbaines. Les exemples abondent : le boucher de Jérusalem qui désespère de passer le barrage de Kalandia et qui a fermé sa boutique située au nord de ce barrage ; le chauffeur de taxi qui a déménagé de sa maison du nord de Jérusalem pour aller vivre avec sa famille dans la maison de ses parents dans la vieille ville afin d’avoir une chance de trouver du travail ; des résidents d’un village de Cisjordanie dont le fils doit commencer des études dans la ville voisine de Naplouse qui sont prêts à quitter leur village pour vivre à la ville parce que celle-ci n’est plus accessible par les transports en commun. Tous ces cas montrent combien la maîtrise de la population sur la terre s’amoindrit. Ce n’est pas un cas isolé Ce que les barrages militaires et les sièges n’arrivent pas à faire, les colons le font. Toute nouvelle colonie ou tout nouvel avant-poste a besoin de sécurité, bien sûr, et la sécurité pour les colons signifie l’éviction des Palestiniens des zones environnantes et la transformation des terres agricoles en zones mortellement dangereuses, car quiconque y pénètre pour cueillir les olives ou travailler la terre peut le payer de sa vie. Pour permettre à une poignée de colons de dominer presque la moitié des terres des territoires occupés, une action organisée, une conquête de la terre, un recul des barrières de délimitation de la colonie sont nécessaires. Armés, subventionnés et organisés, ces colons brutalisent systématiquement les habitants des villages, tout comme les unités paramilitaires utilisées par les propriétaires d’haciendas en Amérique latine imposent un règne de terreur à la paysannerie. Ils sont au-dessus des lois. La campagne contre les cueilleurs d’olives était donc un élément important de la tentative des colons de retirer aux villageois le peu qui leur restait. C’est aussi pour leur montrer que les colons sont les vrais maîtres, qu’ils peuvent impunément voler les olives des villages et tirer sur quiconque se met en travers de leur chemin. Khirbet Yanoun n’est pas un cas isolé. Des dizaines de villages dans la zone de Tulkarem et Qalqilyah, Salfit et Naplouse, ont été soumis à une pression intense contre leur existence pendant plusieurs mois. Ceci ne se traduit pas nécessairement par des événements dramatiques causant des morts et des blessés, mais par des mauvais traitements, une détérioration continue des conditions de vie, un resserrement de l’étranglement, un isolement croissant de la société palestinienne de ses centres économiques, culturels et politiques. Tous ces processus structurels à long terme, qui privent graduellement la population de la maîtrise de sa terre, apparaissent clairement à Khirbet Yanoun. C’est une petite communauté isolée qui se trouve à seulement quelques centaines de mètres des postes avancés établis par les colons d’Itamar. Les avant-postes ont été installés sur les collines au-dessus de Yanoun à la fin des années 1990, à l’époque du « processus de paix ». Akrabeh est situé à quinze minutes de voiture par un chemin de terre mal entretenu, facile à bloquer. Aventurez-vous la nuit dans les rues de Yanoun. Le village est sombre, le paysage pastoral. Mais même à l’intérieur du village, les résidents ne sont pas seuls. Sur la colline en face, on peut voir les miradors des colons et, à partir de la colline de l’autre côté, les caravanes et les cars sont visibles. On peut voir de loin les lumières des véhicules de patrouille. Ici dans leur pays, les gens de Yanoun sont encerclés comme dans une sorte de réserve dont les jours sont comptés. Les colons peuvent apparaître à tout moment, et ils le font : les enfants se cachent quand ils entendent le bruit des véhicules tout-terrain. Les résidents restent figés sur place dans les oliveraies chaque fois que les colons se pointent. Ceci non plus n’est pas un cas isolé : si vous allez dans les collines au sud d’Hébron le long du désert, à côté de Palestiniens vivant dans leurs tentes à Sousia, vous y verrez aussi qu’il n’y a pas de place pour les résidents locaux. Levez les yeux et vous verrez un ciel étoilé, mais il suffit d’un coup d’oeil autour de vous pour comprendre que vous êtes encerclé - des véhicules militaires patrouillent la route dont les Palestiniens n’ont pas le droit de s’approcher. De l’autre côté se trouvent les colons de Sousia : malheur à quiconque s’approche trop des champs adjacents à la colonie. Et Sousia continue de s’étendre. Une route de sécurité illuminée passe derrière vous, dans l’oued, et si vous jetez un coup d’oeil vers le nord, vous verrez les lumières de la base militaire voisine et vous entendrez les annonces par haut-parleur. Cette réalité envoie un message sans ambiguïté : résidents de la réserve, vous êtes encerclés ; il vaudrait mieux que vous vous rendiez. Ce sont les mots mêmes prononcés par les colons aux habitants de Khirbet Yanoun au cours des récentes attaques de leur village, quand ils ont fait irruption dans les maisons, quand ils ont battu Abd al-Latif Bani Jaber devant sa famille : partez d’ici, allez à Akrabeh. Des plaintes déposées à la police par des résidents de Yanoun fournissent une documentation sur la façon dont leur village a été transformé en un village fantôme. Le village est situé en Zone C, qui est sous l’entier contrôle et la responsabilité administrative d’Israël, mais, de l’avis des résidents locaux, il existe un accord tacite entre l’armée et les colons. Tout développement dans le village est bloqué. D’ailleurs, depuis 1992, l’administration civile israélienne y a interdit toute construction. Les champs sont devenus peu sûrs. Les colons ont pris l’habitude de descendre de la colline et de se conduire dans le village comme en terrain conquis. Des résidents locaux rapportent qu’un colon d’Itamar leur a dit que lui, et lui seul, gouvernait la zone. Je serai encore là, leur a-t-il dit, quand la police et la presse seront partis. D’après les résidents, c’est lui qui a conduit les raids sur le village. Et ainsi, longtemps avant qu’ils incendient le transformateur électrique en avril 2002, l’infrastructure de la vie quotidienne était de plus en plus ébranlée. Les enfants de Khirbet Yanoun allaient à l’école élémentaire à Yanoun a-Tahta près d’Akrabeh. Quand les raids ont empiré et que la route est devenue dangereuse, une petite école a été ouverte dans le village, il y a moins de deux ans. Celle-ci a été fermée quand les dernières familles ont quitté le village. Les murs se refermaient sur la vie quotidienne des villageois. L’établissement secondaire le plus proche est à Akrabeh, qui est devenue tellement éloignée. Ainsi, celui qui veut envoyer ses enfants à l’école est contraint de quitter Yanoun et d’aller habiter à la ville. Mais, même sans cela, qui décidera de rester dans un village où les colons vont et viennent à leur guise, jour et nuit, marchent sur les toits des maisons et font des incursions dans les foyers ? Le jeudi 17 octobre, le directeur de la petite école de Khirbet Yanoun a fait ses adieux à ses derniers élèves. Le lendemain, les six dernières familles quittaient le village. Deux jours plus tard, les volontaires de Taayush sont arrivés pour permettre aux résidents de retourner dans leur village. La plupart y sont encore. Signal d’alarme Khirbet Yanoun envoie un signal d’alarme qu’il ne faudrait pas négliger : des dizaines de milliers de personnes risquent de devenir personnes déplacées et réfugiés. De plus, les « sources sécuritaires » israéliennes font circuler périodiquement des informations selon lesquelles, en temps de guerre ou d’aggravation du conflit, le gouvernement Sharon pourrait tenter d’en expulser beaucoup d’autres d’une façon organisée. La douleur du déplacement ne s’atténuera pas avec le temps. Pendant les années à venir, la société israélienne devra payer un prix élevé pour ce déplacement, qui s’ajoute aux précédents. Yanoun est un signal d’alarme non seulement pour les Israéliens mais aussi pour les Palestiniens. Le danger du transfert est tangible. Pour l’écarter, il faut faire un travail sérieux sur le terrain et renforcer l’économie locale. Tout d’abord, il faudrait s’attacher au rajeunissement du tissu social et au renforcement de la solidarité à l’intérieur de la société palestinienne. Sinon une nouvelle vague de réfugiés risque de s’ajouter aux anciens camps ou de rejoindre les centres urbains existants. Ce que requiert le sumud (l’attachement viscéral à la terre, la détermination à tenir malgré l’occupation) ne se limitera pas à des actions symboliques, en fonction de la seule opinion publique internationale au détriment du traitement de la détresse sur place, ni à des manifestations armées. Pour lutter contre le processus rampant du transfert, la société palestinienne doit évaluer ses res- sources humaines afin de se battre pour chaque pouce de terrain et pour chaque chèvre. Cet effort trouvera-t-il des alliés israéliens loyaux dans la lutte civile contre la dépossession ? Les volontaires de Taayush sont venus à Khirbet Yanoun au service des résidents, pour faciliter leur retour et pour sortir l’opinion publique israélienne de son apathie. Quinze familles sont rentrées dans leurs foyers, bien qu’avec hésitation et crainte, et leur retour n’est pas consolidé. Durant notre séjour ici, l’armée a été contrainte de manifester sa présence. Mais l’expérience passée enseigne aux résidents que, malgré leurs appels au secours, les mauvais traitements ne vont pas prendre fin. Durant notre séjour, les colons d’Itamar ont réussi à déferler sur le village et à frapper gravement deux habitants et quatre volontaires. Aucun des fauteurs de troubles n’a été arrêté. Un avant-goût de ce qui va se passer. Notre présence à Khirbet Yanoun était temporaire. Il n’est pas possible et il est faux que la présence de citoyens israéliens soit la seule garantie pour assurer l’existence d’un village palestinien. Si les gens en Israël ne se révoltent pas contre l’injustice et ne soutiennent pas les gens du village, ceux-ci resteront à la merci des colons. Quand la nouvelle attaque va-t-elle se produire ? Est-ce que ce sera après le départ des volontaires ? Vont-il faire sauter les maisons du village ? Ou occuper les maisons ? Et où s’arrêteront-ils ? Ce que nous avons vu il y a trois semaines reste dans notre mémoire. Quand nous sommes arrivés par une nuit claire à Yanoun, nous avons marché dans le village abandonné. Les habitants avaient eu le temps de se préparer, de prendre leurs affaires, de rassembler l’appareillage électrique et d’arracher les fils électriques. On n’entendait même pas un chien aboyer. Mais seulement, partout, vous voyiez des maisons ouvertes, portes cassées, vides béants. Et sur les collines alentour, les miradors des colons d’Itamar. C’était plus ou moins comme les villages palestiniens après 1948. Une cinquantaine d’années plus tard, nous sommes ici de nouveau, Israéliens et Palestiniens, prisonniers d’une histoire dont nous avons oublié les leçons amères. Tel-Aviv et Kafr Kassem, novembre 2002 |
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