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Le "mur" ou la misère, le dilemme de Nidal, travailleur palestinien clandestin
publié le vendredi 20 novembre 2009

Laurent Zecchini
 
C’est un samedi comme un autre. Nidal est tendu. Demain, vers 1 heure du matin, comme toutes les semaines, il franchira le "mur" pour aller travailler illégalement en Israël.

Alors, peu avant de reprendre son périple périlleux, l’anxiété monte. Pour se changer les idées, il fait des courses de ravitaillement pour la semaine, avec sa femme et une partie de ses enfants : cinq garçons et deux filles.

Cela fait beaucoup de bouches à nourrir. Mais Nidal, un Palestinien de 33 ans qui semble toujours aux aguets, n’a pas le choix : "Je dois passer le mur, risquer ma vie. J’ai absolument besoin de cet argent." S’il trouvait du travail à Bethléem, il gagnerait au mieux 50 shekels (9,50 euros) par jour. Trois fois moins que de l’"autre côté". La question ne se pose donc pas.

Pour Nidal, le danger se précise dès le no man’s land précédant le poste de contrôle de Zayem, du nom du village qui domine le sas de béton gardé par les soldats de Tsahal, un point d’entrée officiel en Israël. Nidal ne s’en approche pas. Il passe plusieurs heures à observer les mouvements sur cette frontière intérieure, le passage des Jeep, les patrouilles de soldats accompagnés de chiens. L’enjeu est terriblement simple : "Passer, me faire arrêter, être tué ou blessé."

"Les soldats tirent à vue ", indique-t-il. Ce que nous confirme le major Peter Lerner, porte-parole du commandement central de l’armée israélienne : "Quiconque approche la barrière de sécurité sans autorisation est considéré comme un terroriste, et donc les règles d’engagement s’appliquent : nous pouvons ouvrir le feu sur eux." Quand le moment paraît propice, Nidal progresse vers le mur de béton, haut de six mètres à cet endroit (neuf mètres ailleurs).

L’approche est la phase la plus risquée. Pour atteindre le faîte de la muraille, il se sert d’une corde, ou d’une échelle de fortune. Une fois en haut, il faut se laisser glisser, vite, sans se casser une jambe ou un poignet, puis ramper en creusant sous la double barrière de barbelés. Nidal a été arrêté à dix reprises. Il a fait de la prison, a été souvent tabassé. Mais jamais blessé. Une fois atteint le village de A-Tur, proche du mont des Oliviers, il est en Israël, presque en sûreté.

Nidal travaille depuis trois ans comme maçon sur différents chantiers de construction de la colonie d’Har Homa. La police et l’armée israéliennes font souvent des descentes sur les chantiers. Il faut parfois se cacher, pendant une heure, trois jours, cela dépend. Pour être à peu près en règle, les contremaîtres mélangent les travailleurs palestiniens munis d’un permis de travail à ceux qui en sont dépourvus.

Sans les illégaux, bien des chantiers s’arrêteraient en Israël, et les autorités régulent sans le dire le flux de cette main-d’oeuvre. Nidal a essayé six fois d’obtenir la carte magnétique d’identité, ce sésame qui permet de postuler pour un permis de travail. Sa demande a toujours été rejetée, pour "raisons de sécurité".

Au début, il avait pourtant le bon profil pour être recruté par le Shin Bet (la sécurité intérieure) : marié, des enfants, et un impérieux besoin de trouver du travail. Le service de renseignement lui a donc mis le marché en main : s’il devient un informateur, il aura un permis pour Israël. Il a refusé.

Nidal s’est donc accoutumé à sa vie d’éternel clandestin. Ces nuits passées dans un conteneur ou une cave, "comme un homme préhistorique" ; le racket des veilleurs de nuit, qui distribuent des repas à un tarif prohibitif ; l’attente aux points de rencontre, à Jérusalem, où, tôt le matin, les contremaîtres israéliens viennent choisir leurs travailleurs, légaux et illégaux. "Tout le monde nous exploite", dit-il.

Jusqu’au jeudi 14 heures, Nidal vit en Israël, constamment sur ses gardes. Le retour vers Bethléem est moins risqué : avec de la chance, le bus ne sera pas arrêté par les soldats. Nidal estime qu’à Har Homa, il y a entre 300 et 400 travailleurs illégaux. Selon les organisations des droits de l’homme, environ un tiers des 68 000 Palestiniens qui viennent chaque jour travailler en Israël sont clandestins.

Quant au "mur", sa construction se poursuit lentement, pour encercler dans son périmètre de sécurité les blocs de colonies israéliennes situées à l’est de la "ligne verte ", la ligne de démarcation d’avant 1967. Environ 60 % des quelque 750 kilomètres de tracé sont achevés. Quarante-cinq kilomètres sont constitués d’un véritable mur de béton. Le reste est matérialisé par une barrière grillagée munie de détecteurs électroniques, protégée de barbelés. L’essentiel de cette frontière entre Israël et la Cisjordanie est invisible pour la majorité des Israéliens qui vivent dans des zones urbanisées éloignées de la "barrière de sécurité", sans conscience de sa continuité ni du sentiment d’apartheid qu’il crée pour les Palestiniens.

Toute la vie de Nidal, en revanche, est tournée vers le "mur". "Si je le franchis, c’est pour vivre, dit-il. Mais les soldats israéliens nous traquent comme si nous étions des ennemis, dans une guerre." Cette réalité n’altère pas les certitudes du major Lerner : "Le franchissement du mur est un signe d’activité criminelle"...

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