Volez, Tzipora, volez !

Uri Avnery - 20 septembre 2008, dimanche 21 septembre 2008

Des plai­san­teries sont déjà en train de cir­culer sur "Tzipi et le Tzipiot" (jeu de mot hébreu, "tzipiot" signi­fiant attentes), un nouveau groupe de rock qui démarre. Per­sonne ne sait vraiment quelle sorte de Premier ministre elle sera. Forte ou faible. Déter­minée ou acces­sible aux pres­sions. Dure ou capable de com­promis. Bel­li­ciste ou pacifiste (…)

LES SONDAGES étaient faux, comme d’habitude. Et de beaucoup. Comme d’habitude.

Au lieu de gagner avec une bonne marge, comme le disaient jusqu’au dernier moment tous les son­dages, elle est passée de jus­tesse. Des quelque 72.000 membres de Kadima enre­gistrés, seuls 39.331 se sont déplacés pour aller voter, et parmi ceux-​​ci, elle n’a battu Mofaz que par 431 voix.

Mais une majorité est une majorité. Tzipi Livni est ins­tallée en bonne et due forme comme pré­si­dente de Kadima.

Qu’est-ce que cela révèle de l’opinion publique israélienne ?

AVANT TOUT, c’est la vic­toire d’une per­sonne sans passé mili­taire sur quelqu’un avec presque rien qui ne soit militaire.

Sur le conseil de son stratège poli­tique amé­ricain de droite, Stanley Greeberg, Mofaz insistait sur le mot "sécurité" à chaque instant, presque dans toutes ses phrases. Un talk-​​show popu­laire en a fait une parodie : sécurité, sécurité, sécurité, sécurité.

He bien, ça n’a pas marché. LE général, le chef d’état-major, le ministre de la Défense, fut battu par une simple femme dénuée de toute expé­rience mili­taire (même si elle servit 15 ans dans le Mossad)

Cela ne signifie pas que Tzipi Livni ne puisse pas se trans­former en bel­li­ciste, comme Eli­zabeth I, la Grande Catherine, Mar­garet Thatcher et Indira Gandhi. Mais les faits sont les faits : les élec­teurs de Kadima ont préféré un non-​​général à un général.

EN OUTRE, Kadima est un parti du centre. Le centre même du centre. Ses membres ne sont fer­vents de rien, ni sur la droite, ni sur la gauche, ils n’ont aucune conviction forte d’aucune sorte. Aussi leur décision peut être consi­dérée comme un reflet de l’opinion générale.

Mofaz s’est pré­senté, non seulement comme Mon­sieur Sécurité, mais aussi comme un authen­tique homme de droite, un homme opposé à la paix avec la Syrie comme à la paix avec les Pales­ti­niens, un diri­geant prêt à mettre en place une coa­lition avec la droite, et même avec l’extrême droite. Il était le champion déclaré de la guerre ouverte.

Tzipi Livni s’est pré­sentée comme la per­son­na­li­sation de l’effort de paix, la femme qui conduit les négo­cia­tions avec les Pales­ti­niens, qui préfère la diplo­matie à la guerre, qui vise la fin du conflit. Tout ceci peut n’être que simple manœuvre, pure escro­querie. Peut-​​être n’y a-​​t-​​il pas de dif­fé­rence du tout entre les deux. Mais même si c’est le cas, ce n’est pas l’aspect le plus important. Le fait important est que les élec­teurs de Kadima, le groupe le plus repré­sen­tatif du pays, ait accordé la vic­toire – certes une mince vic­toire – à la can­didate qui au moins prétend être en faveur de la paix.

Dans son "Le second avè­nement", le poète irlandais W.B. Yeats décrit le chaos total : "Les choses s’effondrent, le centre ne peut pas tenir". La méta­phore est tirée d’une his­toire mili­taire : dans l’ancien temps, les armées pré­pa­raient la bataille en mettant la force prin­cipale dans le centre, et les forces plus légères pour défendre les deux flancs. Tant que le centre tenait, tout allait bien.

En Israël aujourd’hui, le centre tient. Le parti cen­triste a voté pour la femme du centre.

On peut décrire cela autrement : en Israël, 2008, les forces sont divisées à égalité entre la "droite" et la "gauche", et la "gauche" a gagné cette fois-​​ci avec la plus petite marge possible.

JE ME SOU­VIENS des élec­tions il y a neuf ans. En mai 1999, Ehoud Barak a rem­porté une vic­toire décisive sur son concurrent, Benyamin Neta­nyahou : 56,08% contre 43,92%, soit une dif­fé­rence de 388.546 voix. Les gens en avaient assez de Netanyahou.

La réponse fut sans appel. Le sen­timent général dans le camp de la paix était celui d’une libé­ration de la ser­vitude vers la liberté, le passage d’une ère d’échec et de cor­ruption à une ère de paix et de bien-​​être. Sans qu’elles aient été appelées, sans aucune pla­ni­fi­cation, des masses de gens ont envahi la Place Rabin à Tel-​​Aviv, celle où le Premier ministre avait été assassiné quatre ans aupa­ravant. J’étais parmi eux.

Sur la place, l’atmosphère était sur­ex­citée. Le peuple en délite dansait, les gens s’enlaçaient, s’embrassaient. Tel-​​Aviv n’avait rien vu de tel depuis novembre 1947, quand l’assemblée générale des Nations unies décida d’établir un Etat juif (et un Etat arabe). J’ai vécu une scène sem­blable en avril 1948, quand je faisais partie de la force qui conduisit un énorme convoi dans Jérusalem-​​ouest assiégée et affamée. Une atmo­sphère sem­blable a été rendue dans le film de de Gaulle entrant dans Paris libéré.

Barak promit d’être un second Rabin, mais en mieux. Il promit de faire la paix avec les Pales­ti­niens en quelques mois. Un avenir rose réchauffait l’horizon, "l’aube d’un nouveau jour".

Un an et demi plus tard, il ne restait rien de tout ceci. Ehoud Barak, le héros de paix, nous avait apporté le plus grand désastre des annales de la lutte pour la paix. Il est revenu de la Confé­rence de Camp David, qui avait eu lieu à sa demande expresse, avec une décla­ration qui allait devenir une litanie : "J’ai remué ciel et terre en vue de la paix /​ J’ai fait aux Pales­ti­niens des offres géné­reuses sans pré­cédent /​ Arafat a tout rejeté /​ Nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix."

Avec 20 mots hébreux Barak a détruit le camp de la paix et généré un état d’esprit de l’opinion publique que même Neta­nyahou n’avait pas créé : qu’il n’y a aucune chance pour la paix, que nous sommes condamnés à vivre dans un conflit éternel.

Donc, per­sonne ne s’est enthou­siasmé après la vic­toire de Tzipi Livni. Les masses ne se sont pas pré­ci­pitées sur la place, n’ont pas dansé et ne se sont pas embrassées – et pas seulement parce qu’il ne s’agissait que de l’élection interne à un parti. La réaction générale fut un soupir de sou­la­gement et un haus­sement d’épaule. Ainsi Kadima a voté. Il a une nou­velle pré­si­dente. Donc il y aura un nouveau Premier ministre. Attendons de voir.

MAIS QU’Y A-​​T-​​IL à attendre après tout ?

Des plai­san­teries sont déjà en train de cir­culer sur "Tzipi et le Tzipiot" (jeu de mot hébreu, "tzipiot" signi­fiant attentes), un nouveau groupe de rock qui démarre. Per­sonne ne sait vraiment quelle sorte de Premier ministre elle sera. Forte ou faible. Déter­minée ou acces­sible aux pres­sions. Dure ou capable de com­promis. Bel­li­ciste ou pacifiste.

On ne peut que se référer à son his­toire, comme je l’ai laissé entendre la semaine der­nière, et peut-​​être entrer davantage dans le détail.

A la veille de l’élection, dans un de ces ques­tion­naires insi­pides que les médias aiment tant, on lui a demandé quel était son héros. Sa réponse : Jabotinsky.

C’était la réponse la plus pré­vi­sible pos­sible. Tzipi Livni a grandi dans une maison révi­sion­niste. C’est une révi­sion­niste, modèle 2008. Qu’est-ce que cela signifie ?

Son père, Eitan, né à Grodno (ville qui a appartenu à la Lithuanie, à la Pologne, à la Russie et main­tenant à la Bié­lo­russie), est arrivé dans ce pays à l’âge de 6 ans et a rejoint l’Irgoun clan­destine en 1938 (la même année que moi), quand il avait 19 ans. Il a vécu toute sa vie sous l’influence de Ze’ev (Vla­dimir) Jabo­tinsky et de ses enseignements.

Eitan Livni, tel que je l’ai connu, n’était pas une per­sonne brillante ou excep­tion­nelle, mais plutôt solide, loyale, comme le suggère son nom. (En hébreu, "eitan" signifie fort, inébran­lable.) Une per­sonne sur laquelle on peut compter. Il a servi dans l’Irgoun comme officier opé­ra­tionnel, et entre autres opé­ra­tions, il a par­ticipé à l’évasion auda­cieuse de la prison d’Acre où il était détenu. Comme député du parti Hérout, pré­dé­cesseur de l’actuel Likoud, il fut plutôt discret et soutint Menahem Begin contre vents et marées.

Pour com­prendre Tzipi, on doit remonter à Jabo­tinsky. Ses nom­breux ennemis l’ont souvent qua­lifié de fas­ciste, mais c’est inap­proprié. Il est né au XIXe siècle, et était un natio­na­liste du XIXe siècle. Né à Odessa, il vécut de nom­breuses années, jeune homme, en Italie, et ses héros étaient les diri­geants du natio­na­lisme italien contem­porain : l’idéologue Giu­seppe Mazzini et le com­battant Giu­seppe Garibaldi.

Jabo­tinsky voulait, bien sûr, que toute la Palestine devienne un Etat juif. Quand il fonda son parti en 1920, il lui donna un nom en fonction de cette conception : l’exigence était pour une "révision" de la décision bri­tan­nique de séparer la terre à l’ouest du Jourdain de la terre à l’est du fleuve, aujourd’hui royaume de Jor­danie, qui s’appelait alors Trans­jor­danie. Dans sa jeu­nesse, Tzipi a chanté le plus fameux chant de Jabo­tinsky : "Le Jourdain a deux rives – celle-​​ci nous appar­tient, et celle-​​là aussi."

Mais Jabo­rinsky était aussi un vrai libéral, et un réel démo­crate. Il entra pour la pre­mière fois dans l’arène poli­tique quand il formula le "Plan d’Helsinki", qui exigea des droits humains et nationaux pour les Juifs et les autres mino­rités de la Russie tsariste.

UNE PER­SONNE éduquée selon de telles valeurs est confrontée aujourd’hui à un dif­ficile dilemme.

Il y a des années, les révi­sion­nistes avaient l’habitude de raconter cette plai­san­terie : pour récom­penser David Ben Gourion pour avoir fondé l’Etat, Dieu lui promit de réa­liser un vœu. Ben Gourion demanda que tous les Israé­liens soient hon­nêtes, sages et membres du parti tra­vailliste. "C’est beaucoup trop à réa­liser, même pour moi" répondit Dieu, "mais tous les Israé­liens pourront choisir deux de ces trois qua­lités". Donc un membre du parti tra­vailliste peut être sage mais pas honnête, un tra­vailliste peut être honnête mais pas sage, et quelqu’un qui est honnête et sage ne peut pas être membre du parti travailliste.

Quelque chose du même genre arrive main­tenant aux révi­sion­nistes eux-​​mêmes. Ils veulent trois choses : un Etat juif, un Etat qui englobe toute la Palestine his­to­rique et un Etat démo­cra­tique. C’est trop même pour Dieu. Ainsi un révi­sion­niste doit choisir deux des trois : un Etat juif et démo­cra­tique dans seulement une partie du pays, un Etat juif dans tout le pays qui ne pourra pas être démo­cra­tique, ou un Etat démo­cra­tique sur tout le pays qui ne pourra pas être juif. Ce dilemme n’a pas changé depuis les 41 der­nières années.

Tzipi Livni, en bonne et honnête révi­sion­niste, a annoncé son choix : un Etat juif et démo­cra­tique qui n’englobera pas l’ensemble du pays. (Nous Ici nous laissons ouverte la question de savoir si un Etat "juif" peut être démocratique.)

En hébreu moderne, nous faisons la dis­tinction entre des atti­tudes "natio­nales" et "natio­na­listes". Un point de vue national reconnaît l’importance de la dimension nationale dans la société humaine d’aujourd’hui, et donc res­pecte et reconnaît aussi le natio­na­lisme des autres peuples. Un point de vue natio­na­liste dit "nous et pas les autres", ma nation ueber alles.

Il semble que Tzipi, comme son héros Jabo­tinsky, adhère à la vision nationale. D’où son insis­tance sur "deux Etats-​​nations pour deux peuples". Elle parle d’un Etat-​​nation juif et est prête à sacrifier le Grand Israël sur cet autel.

Cela peut ne pas être une base idéale pour la paix (quel serait le statut des citoyens arabes d’Israël dans cet Etat-​​nation juif ?) mais c’est réa­liste. Si elle a le pouvoir de mettre en œuvre ses idées, elle peut faire la paix. Si.

EN REACTION aux résultats de l’élection, Gidéo Levy a écrit que le cœur voulait espérer mais que la tête ne le pouvait pas. C’est une réaction compréhensible.

Puisque Tzipi, dimi­nutif de Tzipora, signifie oiseau, on veut s’écrier : Volez, Tzipora, volez ! Volez vers le ciel ! Après votre élection au poste de Premier ministre, ne perdez pas de temps ! Mettez en place un gou­ver­nement de coa­lition avec les forces de paix, uti­lisez les quelque pre­miers mois de votre mandat pour obtenir la paix avec les Pales­ti­niens, appelez à de nou­velles élec­tions et sou­mettez vous, vous et l’accord de paix au test public ! Comme Livni elle-​​même l’a exprimé dans son style direct : "On n’a pas le temps de déconner !"

C’est ce que Ehoud Barak aurait dû faire en 2000. Il n’a pas saisi sa chance et il a perdu.

Tzipora l’oiseau atteindra-​​t-​​elle ces hau­teurs ? Le cœur espère. La tête a des doutes.