Voix calme, gros bâton

Uri Avnery - 23 mai 2009, mercredi 27 mai 2009

Neta­nyahu voulait lier l’Iran à la question pales­ti­nienne, sur un mode négatif : aussi long­temps que le danger iranien est présent, la question pales­ti­nienne ne saurait être traitée. Obama a inversé la formule pour établir un lien positif : une avancée sur la question pales­ti­nienne est une condition préa­lable à toute avancée sur la question ira­nienne. C’est logique : l’absence de solution au conflit sert l’Iran en lui four­nissant un motif pour menacer Israël et en affai­blissant l’opposition de l’Égypte et de l’Arabie Saoudite aux ambi­tions de l’Iran.

BARACK OBAMA est souvent comparé à Franklin Delano Roo­sevelt, mais c’est du livre d’un autre Roo­sevelt qu’il a extrait une page : le Pré­sident Théodore Roo­sevelt qui, il y a 108 ans, donnait ce conseil à ses suc­ces­seurs : « Parlez avec douceur et munissez-​​vous d’un gros bâton ! »

Cette semaine, le monde entier a vu comment cela se pra­tique. Obama se tenait dans le Bureau ovale, à côté de Benyamin Neta­nyahu et s’adressait aux jour­na­listes. Il était sérieux mais détendu. Le langage des corps était clair : tandis que Neta­nyahu se pen­chait constamment en avant, comme un col­porteur pro­posant sa mar­chandise, Obama se laissait aller en arrière, tran­quille et plein d’assurance.

Il parlait dou­cement, très dou­cement. Mais, placé contre le mur der­rière lui, masqué par le drapeau, il y avait un bâton vraiment très gros.

LE MONDE voulait, natu­rel­lement savoir se qui s’était passé entre les deux hommes quand ils se sont ren­contrés seul à seul.

De retour à la maison, Neta­nyahou a dépensé beaucoup d’énergie pour tenter de pré­senter la ren­contre comme un grand succès. Mais, une fois les pro­jec­teurs éteints et les tapis rouges roulés, nous pouvons revenir sur ce que nous avons réel­lement vu et entendu.

Parmi les grandes choses obtenues, Neta­nyahou a mis l’accent sur la question ira­nienne. « Nous sommes par­venus à un accord complet », a-​​t-​​il fiè­rement déclaré à plu­sieurs reprises.

Accord sur quoi ? Sur la nécessité d’empêcher l’Iran de se doter d’une « capacité nucléaire militaire ».

Un instant ! Qu’entendons-nous, « mili­taire » ? D’où a surgi ce mot ? Jusqu’à présent, tous les gou­ver­ne­ments israé­liens ont déclaré avec insis­tance que l’Iran devait être empêché d’acquérir quelque capacité nucléaire que ce soit. La nou­velle for­mu­lation signifie que le gou­ver­nement Neta­nyahou accepte désormais que l’Iran dispose d’une capacité nucléaire « non mili­taire » – ce qui n’est jamais très éloigné d’une capacité militaire.

Ce n’est pas là la seule défaite de Neta­nyahou sur la question ira­nienne. Avant son voyage, il exi­geait qu’Obama ne donne à l’Iran que trois mois, « jusqu’à octobre », et qu’après cela « toutes les options seraient sur la table ». Un ulti­matum qui com­portait une menace militaire.

Il ne reste plus rien de cela. Obama a dit qu’il mènerait un dia­logue avec l’Iran jusqu’à la fin de l’année, et qu’alors il ferait le bilan de ce qui aurait été réalisé et envi­sa­gerait ce qu’il fau­drait faire ensuite. S’il arrivait à la conclusion qu’il n’y avait eu aucun progrès, il pren­drait de nou­velles ini­tia­tives qui pour­raient impliquer des sanc­tions plus rigou­reuses. L’option mili­taire a disparu. C’est vrai, avant la ren­contre, Obama avait déclaré à un journal que « toutes les options sont sur la table », mais le fait qu’il ne l’ait pas répété en pré­sence de Neta­nyahu en dit long.

Il ne fait pas de doute que Neta­nyahou ait demandé la per­mission d’attaquer l’Iran, ou – à tout le moins – de le menacer d’une telle attaque. La réponse a été un non caté­go­rique. Obama est déterminé à empêcher une attaque israé­lienne. Il a mis en garde sans équi­voque le gou­ver­nement israélien. Pour sim­plement s’assurer que le message avait été conve­na­blement assimilé, il a envoyé le chef de la CIA en Israël pour com­mu­niquer le message per­son­nel­lement à chaque diri­geant israélien.

Le projet israélien d’une attaque mili­taire contre l’Iran a été ôté de la table – si tant est qu’il y figurait encore.

Neta­nyahu voulait lier l’Iran à la question pales­ti­nienne, sur un mode négatif : aussi long­temps que le danger iranien est présent, la question pales­ti­nienne ne saurait être traitée. Obama a inversé la formule pour établir un lien positif : une avancée sur la question pales­ti­nienne est une condition préa­lable à toute avancée sur la question ira­nienne. C’est logique : l’absence de solution au conflit sert l’Iran en lui four­nissant un motif pour menacer Israël et en affai­blissant l’opposition de l’Égypte et de l’Arabie Saoudite aux ambi­tions de l’Iran.

LE PRIN­CIPAL MESSAGE D’OBAMA concernait une question qui a retrouvé une place cen­trale cette semaine : les colonies.

C’est un mot qui avait presque disparu pendant le règne de Bush le jeune. C’est vrai, toutes les admi­nis­tra­tions amé­ri­caines s’étaient opposées à l’accroissement des colonies, mais, depuis l’échec de la ten­tative de James Baker, le Secré­taire d’État de Bush l’ancien, d’imposer des sanc­tions à Israël, per­sonne n’avait osé faire quoi que ce soit à leur sujet. À Washington on mar­monnait, sur le terrain on bâtissait. À Jéru­salem on faisait comme si on ne savait pas et sur le terrain on bâtissait.

Comme le for­mulait un res­pon­sable pales­tinien : « Nous sommes en train de négocier le partage de la pizza, et pendant ce temps Israël est en train de la manger. »

Il faut le répéter encore et encore : les colonies sont un désastre pour les Pales­ti­niens, un désastre pour la paix et un double ou triple désastre pour Israël. En premier lieu parce que leur prin­cipal objectif est de rendre impos­sible la consti­tution d’un État pales­tinien, et donc de constituer un obs­tacle défi­nitif à la paix. Ensuite parce qu’elles sucent la moelle de l’économie israé­lienne et absorbent des res­sources qui devraient servir à aider les pauvres. Enfin parce que les colonies minent l’autorité de la loi en Israël ; elles y répandent le cancer du fas­cisme et poussent l’ensemble du système poli­tique vers la droite.

C’est pourquoi Obama a raison de placer la question des colonies avant toute autre chose, même avant les négo­cia­tions de paix. Un arrêt complet des construc­tions dans les colonies est un préa­lable à toute autre chose. Lorsqu’un corps saigne, il faut arrêter l’hémorragie avant de pouvoir traiter la maladie. Sinon le patient va mourir de s’être vidé de son sang et il n’y aura plus per­sonne à soigner. C’est pré­ci­sément l’objectif de Netanyahou.

C’est la raison pour laquelle Neta­nyahou a refusé de satis­faire à la demande. Autrement sa coa­lition aurait explosé et il aurait été contraint de démis­sionner ou de monter une coa­lition de rechange avec Kadima. L’infortunée Tzipi Livni qui n’a pas trouvé sa place dans l’opposition sau­terait pro­ba­blement sur l’occasion.

Neta­nyahou va essayer de jouer Barak contre Barack. Avec l’aide d’Ehoud Barak, il est en train de monter une entre­prise de « démo­lition d’avant-postes » dans le but de détourner l’attention de la pour­suite des construc­tions dans les colonies. Nous verrons bien si ce stra­tagème réussit et si les leaders des colons vont jouer leur jeu dans cette comédie. Le len­demain du retour de Neta­nyahou, Barak démo­lissait pour la sep­tième fois ( ! ) Maoz Esther, un avant-​​poste constitué de sept huttes en bois. Quelques heures plus tard, les colons avaient réoccupé le terrain.

(L’armée israé­lienne a construit un village arabe complet dans le Néguev à des fins d’entraînement. Quelqu’un disait cette semaine en plai­santant que l’armée avait aussi construit cet avant poste et y avait placé des soldats déguisés en colons, pour qu’il puisse être démoli à chaque fois que l’Amérique exerce des pres­sions. Ensuite, les soldats le recons­truisent, prêt à servir à nouveau lors des pro­chaines pressions.)

LE REFUS DE geler les colonies signifie le refus de la solution à deux États. Au lieu de cela Neta­nyahou jon­glait avec des slogans creux. Il parlait de « deux peuples vivant ensemble en paix », mais se refusait à parler d’un État pales­tinien. L’un de ses aco­lytes traitait l’exigence de deux États de « jeu d’enfant ».

Mais il ne s’agit pas du tout d’un jeu d’enfant. Il a déjà été démontré que des négo­cia­tions dont le but n’a pas été fixé à l’avance ne conduisent nulle part. Les accords d’Oslo ont pré­ci­sément échoué pour cette raison. Neta­nyahou espère que le pro­chain round de négo­cia­tions va aussi s’enliser à cause de cela.

Il n’a pas proposé de projet de son cru. Non parce qu’il n’a pas un projet, mais parce qu’il sait que per­sonne ne l’accepterait.

Le projet de Neta­nyahou c’est : maî­trise israé­lienne com­plète sur tout le pays de la Médi­ter­ranée au Jourdain. Colo­ni­sation sans limites partout. Auto­nomie limitée pour un certain nombre d’enclaves pales­ti­niennes à forte densité de popu­lation, les­quelles seraient entourées de colonies. La totalité de Jéru­salem doit rester partie inté­grante d’Israël. Pas un seul réfugié pales­tinien ne devrait revenir sur le ter­ri­toire d’Israël.

Cette mar­chandise ne trouvera aucun acheteur dans l’ensemble du vaste monde. Par consé­quent Neta­nyahou, en com­merçant pro­fes­sionnel, essaie de l’envelopper dans un emballage attrayant.

Par exemple : les Pales­ti­niens « se gou­ver­neront eux-​​mêmes ». Où exac­tement ? Quel sera le tracé des fron­tières ? Il a déjà annoncé que les Pales­ti­niens ne sau­raient avoir la maî­trise de « leur espace aérien ni de leurs pas­sages de fron­tières ». Un État sans armée et sans la maî­trise de son espace aérien et de ses pas­sages de fron­tières – cela res­semble de façon sus­pecte aux ban­toustans de l’ancien régime d’apartheid en Afrique du Sud.

Je ne serais pas surpris si un jour pro­chain Neta­nyahu se mettait à appeler ces réserves indi­gènes « un État palestinien ».

Pendant ce temps il essaie de gagner du temps et de dif­férer les négo­cia­tions aussi long­temps que pos­sible. Il exige que les Pales­ti­niens recon­naissent Israël comme « l’État du peuple juif », pré­voyant et espérant qu’ils vont rejeter caté­go­ri­quement cette demande. Et même, l’accepter signi­fierait l’abandon à l’avance de leur carte mai­tresse – la question des réfugiés – ce serait aussi planter un couteau dans le dos des 1,5 million de Pales­ti­niens qui sont citoyens d’Israël.

Neta­nyahou est prêt à accepter la pro­po­sition d’Obama d’impliquer les États arabes et les autres États musulmans dans le pro­cessus de paix – une idée qui a tou­jours été rejetée abso­lument par tous les gou­ver­ne­ments d’Israël. Mais c’est là un autre des lapins qu’il tirera de temps en temps de son chapeau pour tout dif­férer. Avant que des dou­zaines de pays arabes et plus de quinze États musulmans ne se décident éven­tuel­lement à s’associer au pro­cessus, des mois, peut-​​être des années, vont s’écouler. Et pendant ce temps, Neta­nyahu exige d’eux un paiement d’avance sous forme de nor­ma­li­sation – ce qui signifie que l’ensemble des pays du monde arabe et musulman aban­don­ne­raient la seule carte qu’ils détiennent sans aucune contre­partie. Un vrai cadeau.

C’est le plan de travail de Netanyahou.

EST-​​CE QUOBAMA a lui-​​même un projet ? Si l’on fait le bilan de toutes ses décla­ra­tions de ces der­niers jours, il semble bien qu’il en ait un.

Lorsqu’il parle de « deux États pour deux peuples », il accepte en pra­tique le plan de paix qui a déjà recueilli un consensus mondial : comme les « para­mètres pro­posés par Bill Clinton dans les der­niers jours de sa pré­si­dence, comme le cœur de la pro­po­sition de paix saou­dienne et comme les plans de paix du mou­vement de la paix israélien (l’avant-projet d’accord de paix de Gush Shalom, l’initiative de Genève, la décla­ration Ayalon-​​Nusseibeh et d’autres.)

En bref : un État de Palestine sou­verain et viable à côté d’Israël, dans les fron­tières d’avant 1967 avec des échanges de ter­ri­toires mineurs admis d’un commun accord, Jérusalem-​​Est comme capitale de la Palestine, une solution mutuel­lement accep­table au pro­blème des réfugiés, un passage sécurisé entre la Cis­jor­danie et la bande de Gaza, des accords de sécurité mutuels.

PENDANT CE TEMPS, partout dans le monde il y a un consensus croissant sur le fait que la seule façon pour Obama de remettre en route le pro­cessus de paix est de publier son plan de paix et d’appeler les deux parties à l’accepter. Si néces­saire par voie de réfé­rendum populaire.

Il pourrait faire cela dans le dis­cours qu’il doit pro­noncer dans deux semaines au Caire, au cours de son premier voyage pré­si­dentiel au Moyen-​​Orient. Pendant ce voyage, et ce n’est pas un hasard, il ne viendra pas en Israël, chose presque sans pré­cédent pour un pré­sident des États-​​Unis.

Pour ce faire, il doit être prêt à affronter le puissant lobby israélien. Il semble qu’il y soit prêt. Le dernier Pré­sident qui osa le faire fut Dwight D. Eisen­hower qui obligea Israël à res­tituer le Sinaï immé­dia­tement après la guerre de 1956. « Ike » était tel­lement popu­laire qu’il ne crai­gnait pas le lobby. Obama n’est pas moins popu­laire et il va peut-​​être oser, lui aussi.

Comme le faisait remarquer « Teddy » Roo­sevelt : quand vous avez un gros bâton, vous n’avez pas besoin de le brandir. Vous pouvez vous per­mettre de parler avec douceur – mais clai­rement et sans ambiguïté.