Vanity Fair dévoile le plan secret américain contre le Hamas

Pierre Haski, dimanche 9 mars 2008

"La bombe de Gaza" : il ne s’agit pas d’un nouvel acte guerrier dans le ter­ri­toire pales­tinien, mais du titre d’un article du magazine Vanity Fair qui contient, effec­ti­vement, des éléments explosifs. David Rose, l’auteur de l’article, y accuse en effet, docu­ments et témoi­gnages à l’appui, l’administration Bush d’avoir mené une opé­ration clan­destine pour per­mettre au Fatah du pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas de reprendre par les armes le pouvoir que le mou­vement isla­miste Hamas a conquis par les urnes. [1]

Selon David Rose, un jour­na­liste d’investigation bri­tan­nique qui est déjà l’auteur d’un livre très fouillé sur la prison de Guan­tanamo, Condo­leezza Rice, la Secré­taire d’Etat, et Eliott Abrams, le Conseiller adjoint à la Sécurité de la Maison Blanche, sont les deux maîtres d’oeuvre de cette opé­ration clan­destine approuvée par George Bush. Le plan visait à per­mettre à Mohamed Dahlan, l’homme fort de la sécurité pales­ti­nienne à l’époque de Yasser Arafat, équipé par des armes fournies par les Etats-​​Unis, d’écarter du pouvoir le Hamas, vain­queur des élec­tions légis­la­tives de janvier 2006. Selon David Rose,

"Le plan secret a eu un effet contraire, pro­vo­quant un nouvel échec pour la poli­tique exté­rieure de George Bush. Au lieu d’écarter leurs ennemis du pouvoir, les hommes du Fatah sou­tenus par les Etats-​​Unis ont amené le Hamas a prendre le contrôle total de la bande de Gaza."

Selon l’article de Vanity Fair, cette stra­tégie a fait l’objet d’un vif débat au sein de l’administration, amenant l’un de ses détrac­teurs, David Wurmser, décrit comme un "néo-​​conservateur", à démis­sionner de son poste de Conseiller Moyen Orient du Vice-​​Président Dick Cheney en juillet 2007, un mois après le fiasco de Gaza. Wurmser, indique David Rose, accuse l’administration Bush "d’avoir mené une sale guerre pour per­mettre la vic­toire d’une dic­tature cor­rompue" [le pouvoir de Mahmoud Abbas, ndlr]. Il considère que le Hamas n’avait aucune intention de prendre le pouvoir par la force jusqu’à ce que le Fatah vienne le provoquer :

"A mes yeux, ce qui s’est passé res­semble moins à un coup du Hamas qu’à une action pré­ventive contre un coup préparé par le Fatah."

Vanity Fair produit notamment un mémo­randum rédigé par un émis­saire du Dépar­tement d’Etat avant un entretien avec Mahmoud Abbas, qui ne laisse aucun doute sur ce que veut Washington : que le pré­sident pales­tinien mette le Hamas au pied du mur, soit accepter de par­ti­ciper à un gou­ver­nement "qui res­pecte les condi­tions du Quartet (Etats-​​Unis, Union euro­péenne, Nations Unies et Russie, ndlr), soit le Pré­sident dissout le gou­ver­nement Hamas, déclare l’état d’urgence et convoque de nou­velles élec­tions". Le mémo­randum ajoute :

"Si vous agissez dans ce sens, nous serons là pour vous aider maté­riel­lement et politiquement."

Selon l’article, Condo­leezza Rice a per­son­nel­lement télé­phoné aux dri­geants de quatre pays arabes -Egypte, Jor­danie, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis-​​ pour leur demander de par­ti­ciper au pro­gramme d’armement du Fatah, et notamment de fournir le finan­cement néces­saire à verser direc­tement sur des comptes liés au pré­sident pales­tinien. Un méca­nisme qui s’inspire en partie de l’"Irangate" des années 80, lorsque l’administration Reagan avait tenté de mener un schéma tri­an­gu­laire avec l’Iran et les "Contras" du Nica­ragua. Le plan avait échoué, mais l’un de ses acteurs n’était autre que… Eliott Abrams, l’un des personnages-​​clé de ce "Gazagate" dénoncé par Vanity Fair.

L’enquête de Vanity Fair est sortie cette semaine alors que Condo­leezza Rice se trouvait au Proche Orient, tentant de sauver le pro­cessus de négo­ciation décidé l’an dernier à la Confé­rence d’Annapolis, menacé de s’écrouler à la suite de l’incursion israé­lienne à Gaza la semaine der­nière. Elle s’est contentée de dire qu’elle ne l’avait pas lue, et ses ser­vices l’ont qua­lifié de "pas exact"…

Un démenti faible pour une enquête fournie et étayée, qui, sans être réel­lement sur­pre­nante, apporte quelques élements ins­tructifs sur la poli­tique amé­ri­caine dans cette partie du monde. Et finit d’achever tout espoir de voir les négo­cia­tions dont Condo­leezza Rice vient d’annoncer le redé­marrage déboucher sur quoi que ce soit de stable et durable.