Valse avec Bachir

entretien avec Ari Folman, vendredi 4 juillet 2008

Sortie du premier long métrage d’animation israélien, en com­pé­tition à Cannes le mois dernier. Ren­contre avec Ari Folman, son auteur.

Les 16 et 17 sep­tembre 1982, la milice chré­tienne liba­naise dirigée par Élie Hobeika, assoiffée de sang après l’assassinat de Bachir Gemayel, pré­sident chrétien du Liban et ami d’Israël. La furie des pha­lan­gistes les conduit à Sabra et Chatila, deux camps de réfugiés pales­ti­niens de la ban­lieue ouest de Bey­routh. Sept cents vic­times pour les uns, trois mille cinq cents pour les autres, c’est de toute façon, quoi qu’on retienne, une bou­cherie innom­mable. Qu’on se sou­vienne du docu­men­taire ter­ri­fiant sur le sujet de Monika Borgmann, Lokman Slim et Hermann Theissen, Mas­saker. Dans la situation du Liban d’alors, seule l’armée israé­lienne, pré­sente dans le cadre de l’opération « Paix en Galilée », avait les moyens de s’interposer. Elle n’en a rien fait. Ari Folman, qui en était, pas au contact direct au demeurant, a effacé ce moment de sa mémoire. Le voici qui res­surgit dans ce qu’il a voulu être un docu­men­taire d’animation, genre aussi curieux que jus­tifié dans ce cas précis. À Cannes (voir l’Humanité du 16 mai), Domi­nique Widemann avait lon­guement analysé Valse avec Bachir sous un angle cri­tique. Nous avons profité du passage pro­mo­tionnel à Paris de son auteur pour nous entre­tenir avec lui.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de faire ce film ?

Ari Folman. J’ai quitté la réserve à qua­rante ans, ce qu’on peut faire si l’on raconte tout à un thé­ra­peute. J’ai fait huit ses­sions et c’est ainsi que j’ai été amené à parler de mes amnésies. Je n’avais jamais entendu parler de cas sem­blables avant. En en causant autour de moi, j’ai découvert que cela était arrivé à bien d’autres. C’est ainsi que j’ai écrit le film puis que je l’ai tourné. Avant, j’ai écrit des scé­narios pendant vingt ans. Mon premier film, Confor­tably Numb en 1991, était un docu­men­taire tourné pendant la pre­mière guerre du Golfe. J’avais inter­viewé des gens dans les abris, des proches pour dégager déjà l’idée de l’absurdité des guerres, ce de façon comique. J’ai ensuite réalisé des docu­men­taires pour la télé­vision israé­lienne, en par­ti­culier dans les ter­ri­toires occupés, et ainsi de suite jusqu’à mon deuxième long métrage de fiction, Made in Israël en 2001, qui racontait sur un mode futu­riste la traque par des types qui espèrent en tirer récom­pense du dernier nazi vivant. Donc, quand est arrivée l’heure de Valse avec Bachir, j’étais fin prêt pour cela. Le scé­nario a été écrit en sept jours, cela dit en s’appuyant sur un an de recherches et sachant qu’il m’a fallu quatre ans en tout pour que le film arrive sur les écrans.

Le per­sonnage prin­cipal de ce film d’animation vous res­semble phy­si­quement. Est-​​ce autobiographique ?

Ari Folman. C’est on ne peut plus auto­bio­gra­phique et per­sonnel. Vous pouvez voir que les noms des per­son­nages figurent imprimés à l’écran. Ils existent et, les connaîtriez-​​vous, que vous noteriez qu’ils sont tout aussi res­sem­blants et que ce sont eux qui s’expriment. En fait, sur les neuf per­son­nages, seuls deux n’ont pas sou­haité appa­raître sous leur véri­table identité et sont donc doublés par des comé­diens. Leur témoi­gnage est tout aussi authen­tique. Ce sont celui qui fait le rêve récurrent dans lequel il est pour­chassé par vingt-​​six chiens et celui que je vais retrouver aux Pays-​​Bas.

Pourquoi avoir choisi l’animation, avoir redessiné ces entre­tiens docu­men­taires alors que vous venez du documentaire ?

Ari Folman. C’est la deuxième fois que je fais de l’animation. La pre­mière en 2004, The Material That Love Is Made of, était aussi sur une base docu­men­taire puisque des scien­ti­fiques s’y expri­maient sur l’évolution de l’amour, mais l’on com­mençait en ani­mation. Ici, l’animation m’a apporté la liberté pour traiter ce qui relevait du sub­cons­cient, les cau­chemars et tout ce qui dans le docu­men­taire aurait dû être raconté sans pos­si­bilité de l’illustrer.

Israël n’est pas un pays connu pour ses films d’animation. Y a-​​t-​​il des précédents ?

Ari Folman. Le premier long métrage israélien image par image a été réalisé en 1961, puis plus rien. Le mien est main­tenant le deuxième, donc nous n’avons aucune tra­dition dans ce domaine. Cela m’a donné encore davantage de liberté. Je n’avais rien à quoi me rat­tacher. Cela dit, les choses vont peut-​​être changer car on vient d’ouvrir le premier dépar­tement d’animation à des­ti­nation des étudiants dans une école près de Jéru­salem. Avant, il n’y avait rien. J’avais recruté huit ani­ma­teurs mais j’en avais besoin de deux de plus. Cela m’a pris beaucoup de temps même si fina­lement je les ai trouvés. C’est pour cela qu’il m’a fallu quatre ans de tournage en studio et un an de recherche. Il a fallu écrire le sto­ry­board, faire tout le travail à l’ordinateur, s’occuper de la musique et tout cela avec très peu de moyens. Le budget est de deux mil­lions de dollars amé­ri­cains, soit cinq fois moins que celui de Per­se­polis. C’est une com­bi­naison d’animation clas­sique, d’animation flash et de trois dimen­sions. Les dessins sont aussi réa­listes que pos­sible afin que les gens s’attachent à l’histoire. D’où un gros travail sur les contours. Le film a été entiè­rement tourné dans notre studio, le Bridgit Folman Fim Gang.

Pourquoi avoir pour les der­nières minutes montré des vraies images des mas­sacres de Sabra et Chatila ?

Ari Folman. C’était pour moi une manière de redonner au film ses justes pro­por­tions. Je ne voulais pas que les gens sortent de la salle en se disant qu’ils avaient vu un film cool avec de la bonne musique. Je voulais qu’ils sachent que ce qui est décrit dans le film est réel­lement arrivé. Les images vraies ramènent à cela.

Votre film est sorti chez vous il y a deux semaines. Comment a-​​t-​​il été reçu ?

Ari Folman. Remar­qua­blement. Les gens sont plus mûrs que je ne l’imaginais. Je m’attendais à ce qu’il y ait de la contro­verse. Il n’y en a pas eu. Les gens ont vu un film per­sonnel qui les a touchés et c’est tout. J’espère surtout que les jeunes vont être nom­breux et en tirer des leçons, en par­ti­culier celle pour laquelle j’ai réalisé ce film qui est qu’il ne faut pas prendre part aux guerres des autres. Si je m’étais contenté de tourner un docu­men­taire, ils ne seraient jamais venus.