Uri Avnery : Portrait d’un Israélien

Uri Avnery, mardi 5 avril 2005

Ce texte est extrait de l’ouvrage Israël sans sio­nisme, Uri Avnery (Éditions du Seuil, Paris, 1968, 256 pages) . En 2003, Uri Avnery continue avec le mou­vement Gush Shalom - le Bloc de la paix - à lutter pour une paix juste avec les Palestiniens.

Mon nom est un nom biblique. Uri signifie Lumière. Avner ou Abner était le nom d’un maréchal du roi David et c’est un per­sonnage que j’ai tou­jours aimé. Je ne suis pas né avec ce nom, je me le suis donné à l’âge de dix-​​huit ans. J’ai changé de nom comme tous ceux qui avaient choisi de vivre en Palestine pour rompre à tout jamais avec le passé. Nous ne vou­lions plus rien avoir à faire avec la dia­spora juive. Nous reje­tions le monde de nos parents, leur culture et leur for­mation. Nous étions un peuple neuf. Une race nou­velle était née le jour où nous avions mis le pied sur le sol de Palestine. Une race d’Hébreux et non pas de Juifs.

Quand mes parents m’emmenèrent en Palestine, j’avais dix ans et la poli­tique me pré­oc­cupait déjà. Nous arri­vions d’Allemagne où j’avais passé les dix pre­mières années de ma vie. J’avais six ans quand Hitler rem­porta sa pre­mière grande vic­toire élec­torale. Depuis ce jour, la montée du nazisme marqua sans arrêt notre vie quo­ti­dienne. Je me sou­viens des inter­mi­nables parades de che­mises brunes et des batailles de rues entre com­mu­nistes et nazis.

À notre table, la poli­tique avait pris la pre­mière place dans les conver­sa­tions, rem­plaçant la musique chère à mon père.

Nous appar­te­nions à la grande bour­geoisie aisée. Mon père était ban­quier. Comme son père avant lui, il était féru de culture gré­co­latine. Il avait reçu une éducation ger­ma­nique et toute sa vie il devait conserver un idéa­lisme d’humaniste allemand.

Mon père était sio­niste. Lorsqu’il épousa ma mère, en 1913, l’un de ses amis lui offrit en cadeau de mariage un document prouvant qu’un arbre avait été planté en son nom en terre pales­ti­nienne. Mais avant Hitler on ne pensait pas qu’être sio­niste impli­quait d’aller vivre en Palestine. Le sio­nisme de mon père était plutôt une marque de son non-​​conformisme. Dans sa famille, on était pour l’intégration et le sio­nisme y était exécré. Je le soup­çonne de s’être surtout amusé à scan­da­liser son entourage. Mais son sio­nisme était aussi une manière pour lui de se soli­da­riser avec la souf­france des Juifs à travers le monde et de prouver sa sym­pathie aux pion­niers, si loin de nous, qui ten­taient d’édifier un nouvel État, au Proche-​​ Orient. Et pourtant, c’est le sio­nisme qui devait nous sauver la vie. Même à présent que je suis devenu non-​​sioniste, et peut-​​être même anti­sio­niste, je ne peux pas l’oublier.

J’avais neuf ans quand Hitler prit le pouvoir. La terreur brune se donna libre cours l’année où j’entrai au lycée. J’étais le seul élève juif. Tous les deux jours à peu près, on célé­brait une vic­toire de l’armée alle­mande. Les élèves devaient se grouper dans le grand hall et entonner des chants patrio­tiques. Un jour (je crois que c’était celui de la bataille de Bel­grade) je ne chantai pas. Je me revois tout petit et soli­taire parmi des cen­taines de garçons alle­mands qui chan­taient l’hymne nazi, le san­glant Horst Wessel. Ils avaient tous le bras levé, je ne les imitai pas. Après la céré­monie, les élèves de ma classe m’avertirent que s’ils me pre­naient une fois encore à ne pas lever le bras au cours du nouveau chant allemand « ils me feraient voir… ».

Ils n’en eurent pas l’occasion. Une semaine plus tard, nous quit­tions l’Allemagne pour toujours.

Je crois que mon père a été l’un des tout pre­miers Alle­mands à prendre conscience de ce qui allait se passer. Pour lui l’avertissement était comme écrit sur les murs du jour où les nazis arri­vèrent au pouvoir. Peut-​​être son sio­nisme l’avait-il éclairé sur la force de l’antisémitisme et sur l’inutilité de tout effort pour le combattre.

C’est ainsi qu’un beau matin de janvier 1933, mon père se rendit à la pré­fecture de police de Hanovre pour obtenit son permis d’émigration. Les offi­ciers de police s’étonnèrent. « Mais vous êtes allemand, mon­sieur Ostermann, lui dirent-​​ils. Vous êtes aussi allemand que nous. Votre famille a tou­jours vécu en Alle­magne. Rien ne peut vous arriver ici. »

Nos amis et nos parents étaient furieux contre mon père. Cette décision était encore un effet de sa bizar­rerie. « Vous êtes com­plè­tement fou, s’écrièrent-ils. On n’a pas idée de fuir comme ça ! Que peut-​​il vous arriver ? Nous vivons dans un pays civilisé. Ce Hitler s’agite beaucoup mais il sait bien qu’il n’est rien sans nous. À la rigueur il se débar­rassera de quelques Juifs polonais (et ce ne serait pas un mal) mais sans plus. »

Nous, les enfants, nous écou­tions ces dis­cours et nous n’avons pas oublié. Mon père était obstiné. Sans pouvoir le prouver, il était sûr d’avoir raison. Il vendit tout ce qu’il pos­sédait et prépara notre départ.

Nous avons vécu nos der­niers jours en Alle­magne dans une agi­tation fié­vreuse. Mon père soup­çonnait l’un de ses associés de nous avoir dénoncés à la Gestapo. Et la famille se sépara, pour passer la fron­tière sans éveiller de soupçons. Chacun des parents se chargea de deux enfants. J’étais avec ma mère qui perdait sans cesse quelque chose. Quand nous attei­gnîmes la fron­tière, les fonc­tion­naires nazis véri­fièrent nos pas­se­ports et firent un signe de la main. C’était fini. Le train roulait déjà en ter­ri­toire français. Pour l’enfant que j’étais, c’était une nuit de grande émotion. Depuis ce jour, la France est restée pour moi un symbole de liberté. J’aime la France. Je l’aimais même quand je consti­tuais un Comité de libé­ration de l’Algérie et que j’appuyais le FLN dans sa lutte contre les Français.

Deux semaines plus tard, nous étions tous réunis sur le pont du bateau et nous regar­dions se rap­procher les rivages de la Palestine. Pour nous, les enfants, c’était une expé­rience exal­tante. Nous allions aborder à ce monde neuf dont on nous avait tant parlé. Mais je me suis souvent demandé par la suite ce que mes parents avaient pu res­sentir à ce moment-​​là. Quel courage il leur a fallu ! Mon père avait quarante-​​cinq ans. Il avait tou­jours connu une vie pai­sible et voilà qu’encombré d’une femme et de quatre enfants, il se trouvait jeté dans un pays inconnu, face à une exis­tence tota­lement dif­fé­rente, aux prises avec une langue étrangère qu’il ne réussit jamais à maîtriser.

C’était un pays rude. Le petit capital ramené d’Allemagne fut rapi­dement englouti dans quelques ten­ta­tives mal­heu­reuses. Mon père ne voulait pas investir d’argent dans les affaires immo­bi­lières du nouveau pays. Il ne voulait pas faire de spé­cu­lation ni de com­merce. Il ne voulait pas avoir affaire aux banques. La pre­mière année écoulée, notre situation se trouva être des plus pré­caires. Mes parents ouvrirent alors une blan­chis­serie livrant à domicile. Ils y tra­vaillèrent tous les deux dix heures par jour et ceci pendant dixhuit ans, jusqu’au jour où mon père mourut.

Entre-​​temps, il avait appris la perte de tous nos amis et parents, dis­parus au cours des années ter­ribles de l’Holocauste. Plus tard, j’eus l’occasion de suivre le procès d’Eichmann à titre de jour­na­liste. Durant l’interrogatoire, mes pensées allaient vers mon père dont l’intuition nous avait sauvé la vie et je lui en étais pro­fon­dément reconnaissant.

Je le revois encore sur sa bicy­clette, trans­portant le linge, épuisé mais de bonne humeur, plus heureux qu’il ne le fut jamais dans son fau­teuil direc­torial de Hanovre. C’était un homme vrai.