Unesco. Combattu par la mauvaise foi

Samar Al-​​Gamal, samedi 27 décembre 2008

Washington et Tel-​​Aviv s’efforcent de mettre les bâtons dans les roues devant la can­di­dature de Farouk Hosni à la tête de l’organisation inter­na­tionale. Des pays euro­péens sont entrés dans une valse hésitation.

Il n’est pas étranger aux cri­tiques, dit-​​on. Et de chaque cam­pagne aussi acerbe soit-​​elle, Farouk Hosni par­venait à sortir presque indemne. Le voilà, encore une fois, face à une attaque viru­lente, émanant non de milieux hos­tiles, mais de l’autre rive de la mer Rouge, en Israël. Une attaque orchestrée par Tel-​​Aviv et pilotée, semble-​​t-​​il, par Washington. L’objectif ultime est d’empêcher le ministre égyptien de la Culture de devenir le nouveau directeur général de l’Unesco. Et la clas­sique accu­sation à chaque fois que les Israé­liens ne par­viennent pas à être obéis au doigt et à l’œil est l’antisémitisme.

L’affaire remonte au mois de mai. Hosni, appelé à se pro­noncer sur la pré­sence de livres israé­liens en Egypte, déclare spon­ta­nément que s’il en trouve, « il y mettra le feu ». Une formule qui en égyptien vou­drait sim­plement dire qu’il n’existe pas de livres israé­liens dans les biblio­thèques égyp­tiennes. Israël y trouve son alibi et ouvre le feu sur le ministre égyptien. L’ambassadeur israélien au Caire, Shalom Cohen, écrit ainsi dans une note confi­den­tielle adressée à son ministère des Affaires étran­gères, et publiée par le quo­tidien israélien Yediot Aha­ronot, que ces décla­ra­tions sont « dures et surtout bru­tales, de façon à rendre impos­sible à Israël et à la com­mu­nauté inter­na­tionale de pour­suivre un agenda normal avec l’Egypte ». Plus encore, le centre Simon Wie­senthal, spé­cialisé dans la recherche d’anciens cri­minels nazis, écrit au directeur général de l’Unesco, Koï­chiro Mat­suura, qua­li­fiant Hosni de « menace majeure aux valeurs de l’Unesco ». Il l’accuse d’être « anti­sémite » pour avoir invité en Egypte l’écrivain français Roger Garaudy. « Ses pré­jugés, into­lé­rances, et manque de respect lui excluent toute pos­si­bilité de mener le dia­logue de civi­li­sation de l’Unesco ». Et donc le centre Wie­senthal « engagera les pays-​​électeurs sur l’impossible scé­nario » de Farouk Hosni comme directeur général de l’Organisation onusienne.

On le voit bien, on oublie souvent que c’est lui qui a « œuvré en faveur du patri­moine culturel des juifs d’Egypte et fait res­taurer les syna­gogues ». (Lire entretien page 4). L’accusation d’antisémitisme, ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Les Israé­liens sont surtout furieux du rejet de Hosni et des intel­lec­tuels égyp­tiens de toute « nor­ma­li­sation cultu­relle » avec Tel-​​Aviv. Voilà 30 ans que l’Egypte et Israël ont signé le fameux accord de paix de Camp David, mais sans véri­table rap­pro­chement entre les deux peuples. Des rela­tions poli­tiques existent bel et bien, écono­miques aussi, mais le culturel est loin d’être sur­monté par les Israé­liens. Les Egyp­tiens ont opté pour le boycott des livres, des films et des œuvres israé­liens, au moins jusqu’à la fin du conflit palestino-​​israélien. « Une telle nor­ma­li­sation ne peut avoir lieu qu’après une paix juste et globale », avait déclaré Farouk Hosni. Des mots qui peinent à convaincre des Israé­liens, peu sou­cieux, semble-​​t-​​il, de l’impact de leurs pra­tiques quo­ti­diennes dans les ter­ri­toires occupés, sur la rue arabe. Et si Hosni décide aujourd’hui de faire le dépla­cement en Israël, toutes ces accu­sa­tions cousues de fil blanc retour­neront au tiroir. Farouk Hosni « rêve de nor­ma­liser les rela­tions » avec Tel-​​Aviv, écrit cette même presse israé­lienne qui le cible. Rien à voir donc avec l’antisémitisme, mais de la pure poli­tique. Et pour ce poste de l’Unesco, la poli­tique joue son jeu. Selon un diplomate européen au Caire, « les Israé­liens ne veulent pas d’Arabe à la tête de l’Organisation ».

L’Amérique au secours de son allié

C’est donc David contre Goliath, disent en quelque sorte les Israé­liens, confortés à ce jour par le soutien des Amé­ri­cains. Selon des infor­ma­tions offi­cieuses, les Etats-​​Unis auraient épousé le point de vue israélien, ce qui a changé la donne. Tel-​​Aviv seul ne sem­blait pas vraiment avoir les moyens d’influencer les élec­teurs de l’Unesco. Des pres­sions amé­ri­caines seraient déployées de manière ren­forcée sur les pays euro­péens, surtout ceux qui avaient déjà apporté leur appui à la can­di­dature du ministre égyptien. Appelée à se pro­noncer, l’ambassade amé­ri­caine au Caire est restée dis­crète. Un haut res­pon­sable de l’ambassade, parlant sous couvert de l’anonymat, a ainsi déclaré que « ce n’est pas dans la coutume des Etats-​​Unis de faire des com­men­taires en public sur leur vote des can­didats dans les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales ». Les infor­ma­tions publiées par la presse sont-​​elle vraies ou fausses ? « No comment ». Des termes diplo­ma­tiques qui confortent peu, surtout si l’on sait qu’avec l’Amérique, Israël est l’élément capable de briser n’importe quelle équation. L’Alignement de l’un sur l’autre n’est pas un secret. Ainsi, les Israé­liens seraient en train de bien pré­parer leur dossier avec l’Administration Bush pour qu’enfin la nou­velle Admi­nis­tration Obama, à son arrivée fin janvier, se retrouve devant le fait accompli, avec un Non à l’élection du can­didat égyptien. Entre-​​temps, les actuels res­pon­sables amé­ri­cains exer­ceront toutes formes de pression sur les pays-​​électeurs, la France en tête. La menace brandie, un retrait amé­ricain de l’organisation, à l’instar de 1984 [1] et donc une sup­pression des 22 % du finan­cement qu’apportent les Etats-​​Unis au budget de l’organisation.

Une ambiguïté française

Les Français avaient très tôt affiché leur soutien au can­didat égyptien. Un marché aurait été conclu entre les pré­si­dents Mou­barak et Sarkozy en per­sonne, en vertu duquel Le Caire sou­tien­drait Straus-​​Kahn à la tête du Fonds moné­taire inter­na­tional et Paris épau­lerait Hosni pour suc­céder au Japonais Koi­chiro Mat­suura en 2009. Des proches du ministre égyptien affirment que le pré­sident français lui avait lui-​​même assuré le soutien de son pays. Des décla­ra­tions de hauts res­pon­sables français sont ouver­tement allées également dans ce sens. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. L’ambassade de France au Caire, invitée à pré­ciser sa position à la suite de ces « rumeurs de pression », a précisé que « cette élection ne fait que com­mencer et que le pro­cessus de dépôt de can­di­dature n’est pas terminé et dans ce cas, il est évident que nous ne pouvons pas rendre publique une quel­conque décision ». L’attaché de presse belge Birgit Stevens a tenu des propos simi­laires. Des propos trop diplo­ma­tiques qui témoignent d’une marche-​​arrière évidente, au moins par rapport à la pre­mière position fran­çaise. C’est dire, d’une façon peu diplo­ma­tique, que la France, qui s’identifiait par son poids culturel et ses idées pro­gres­sistes mais aussi par son indé­pen­dance vis-​​à-​​vis des Amé­ri­cains, semble jouer leur jeu. Au lieu de faire l’équilibre sur le plan inter­na­tional, la France de Sarkozy s’engouffre dans cette pola­ri­sation pro-​​israélienne.

En effet, la nomi­nation du directeur général de l’Unesco est effectuée par scrutin au sein du conseil exé­cutif de l’Organisation. La formule veut que le lauréat doit obtenir au moins la moitié des voix + un, d’un total de 58. Soit 30 voix. L’Egypte a obtenu un soutien ferme à la can­di­dature de Hosni de la part des pays arabes, qui pour une fois ont uni leurs rangs en se mettant d’accord sur un seul can­didat après que le Maroc a cor­dia­lement retiré sa can­didate. Le monde arabe dispose de 7 voix. Le Caire a encore réussi à obtenir le soutien de l’Afrique lors d’une confé­rence des ministres afri­cains de la Culture en octobre dernier. Les Afri­cains détiennent 13 voix au sein de l’organisation, mais sont la proie facile d’influences. Des pays comme l’Espagne, la Grèce et l’Italie se sont également pro­noncés en faveur du can­didat égyptien. Hossam Nassar, coor­di­nateur de la cam­pagne de Farouk Hosni, estime que « des indices majeurs montrent que nous sommes sur la bonne voie. Nous pour­suivons notre cam­pagne assurés des chances de notre can­didat et peu sou­cieux de ce genre de rumeurs ». L’Egypte, en effet, dispose de pas mal de chance. Elle est un des 21 Etats fon­da­teurs de l’Unesco en 1945 et fait partie du monde arabe, à qui, en principe, le pro­chain mandat devait revenir, puisque les autres groupes géo­gra­phiques ont déjà été repré­sentés à la tête de l’Unesco. Deux autres can­didats de Bul­garie et Lituanie sont en lice avec des chances moins importantes.

Ce n’est pourtant pas dans la poche. Le facteur amé­ricain est assez décisif, il fau­drait peut-​​être penser au cas de Boutros Boutros-​​Ghali qui a été empêché de briguer un second mandant en tant que Secré­taire général de l’Onu à cause surtout des bâtons américains.

Les plus opti­mistes comptent d’ailleurs sur le nouveau loca­taire de la Maison Blanche. Un Obama qui affiche une volonté de récon­cilier l’Amérique et le monde, le monde musulman en par­ti­culier, ne pourrait entamer son mandat par une crise avec l’Egypte et le monde arabe. « Ça serait un coup de Tra­falgar », affirme un proche de la cam­pagne du can­didat égyptien. Ce n’est pas un combat sur un simple poste, mais un duel civi­li­sa­tionnel et moral.

[1] tou­jours par al Ahram (Ahmed Loutfi)

Quand les Etats-​​​​Unis se sont retirés de l’Unesco

L’Amérique a quitté l’organisation en 1984 dans le cadre de la guerre froide et aussi pour sou­tenir Israël, cri­tiqué pour sa poli­tique dans les ter­ri­toires occupés. Et n’est revenue qu’en 2004.

Une orga­ni­sation de culture, de vrais échanges culturels et de soutien aux efforts des pays en déve­lop­pement pour s’insérer dans le contexte mondial et assurer un mou­vement de prise de conscience ? A l’exemple de l’Onu, dont elle dépend, l’Unesco a servi de champ de bataille, ce qui est normal, entre dif­fé­rentes idéo­logies. La poli­ti­sation de cette ins­tance a souvent entaché son action. Un des exemples les plus clairs est celui de la crise de 1983-​​84 : un des plus forts affron­te­ments où le culturel s’est trouvé ins­tru­men­talisé dans le contexte de la guerre froide.

Le 31 décembre 1984, les Etats-​​​​Unis mettent à exé­cution leur menace de départ et ils quittent l’Unesco, suivis par la Grande-​​​​Bretagne. A res­sortir les docu­ments de l’époque, on com­prend, du moins on se le confirme, c’était sous la pré­si­dence de Ronald Reagan, maître de la Maison Blanche et l’un des piliers de la guerre froide. A l’Unesco, le directeur général était Amadou-​​​​Mahtar M’Bow, du Sénégal, et le premier et seul Africain jusqu’à présent à diriger l’organisation. Les ana­lystes font état de points d’achoppement mul­tiples, de nature struc­tu­relle, per­son­nelle et poli­tique, sur le fond comme sur le contenu.

Cela explique la dureté de l’affrontement entre les Etats-​​​​Unis d’une part et les ins­tances diri­geantes de l’Unesco, d’autre part, sou­tenues par les pays du tiers-​​​​monde et l’URSS. Pour Washington, il fallait user de l’arme écono­mique. Faire céder les autres en exploitant le fait que c’est lui qui apporte la contri­bution la plus lourde au budget de l’Unesco. 22 % contre 12 % pour l’URSS.

A l’époque, c’était tout le système onusien qui était dénoncé par Washington en se servant de dif­fé­rents argu­ments qui fina­lement débou­chaient sur un seul : il y a une sorte de majorité « auto­ma­tique » dans les ins­tances onu­siennes qui contre­carre les desseins américains.

Plus par­ti­cu­liè­rement, l’Unesco était dénoncée comme un « nid de com­mu­nistes ». En 1974, déjà, le Congrès amé­ricain, en accord avec le pré­sident répu­blicain Gerald Ford, avait sus­pendu la contri­bution amé­ri­caine suite à la recon­nais­sance de l’Organisation de Libé­ration de la Palestine (OLP) et la condam­nation de l’Etat d’Israël (qui n’a jamais appliqué une réso­lution de l’Onu). Une des clefs et sans doute la moti­vation prin­cipale pour Washington, jusqu’à présent, est donc de s’aligner sur Israël. Et pour tenter de se donner du crédit, les Amé­ri­cains affir­maient que les acti­vités menées étaient contraires à la charte de l’Unesco.

Or, le grief essentiel était le suivant : une nou­velle condam­nation d’Israël. La sus­pension de l’aide cultu­relle à Israël, comme sanction pour ses poli­tiques d’éducation dans les ter­ri­toires occupés, les­quelles sont vues comme une ten­tative d’assimilation cultu­relle des Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés. Israël a été également fustigé pour les exca­va­tions sous le Dôme de la mosquée Al-​​​​Aqsa à Jéru­salem, qui auraient modifié les carac­té­ris­tiques de la ville, patri­moine de l’humanité. On sait bien que ces vio­la­tions se pour­suivent menaçant la mosquée. Ces pra­tiques font partie de tout un stra­tagème visant à effacer toute trace de culture et de patri­moine arabe à Jérusalem.

Des ana­lystes amé­ri­cains expliquent même qu’il y avait des griefs per­sonnels. Le directeur général de l’Unesco, M’Bow, Séné­galais musulman, est perçu comme l’incarnation de tous ces vices dénoncés par l’Amérique.

De plus, ce sont toutes les acti­vités « unes­ciennes » que rejette l’Amérique, les accusant d’être dominées par un bloc de pays sovié­tiques alliés à une coa­lition du tiers-​​​​monde. « Ces pays cherchent un nouvel ordre mondial de l’économie et de la com­mu­ni­cation » qui ne satisfait ni les Etats-​​​​Unis ni leurs alliés conser­va­teurs bri­tan­niques, en par­ti­culier le premier ministre Thatcher, laquelle a déve­loppé une « relation spé­ciale » avec les Etats-​​​​Unis et le pré­sident Reagan. Cela dit, l’Amérique s’est trouvée isolée, elle et la Grande-​​​​Bretagne. Les autres pays occi­dentaux n’ont pas suivi et il s’avérait très clair que l’Amérique voulait ignorer le système égali­taire se trouvant dans les ins­tances onu­siennes : un pays, une voix. Même pour appliquer les pro­po­si­tions amé­ri­caines : celles-​​​​ci doivent être approuvées par la Confé­rence générale des Etats membres, qui se réunit chaque année au mois de novembre et où les Amé­ri­cains n’ont qu’une voix parmi toutes les autres.

D’ailleurs, dans son dis­cours annonçant la réin­té­gration en 2004, George W. Bush sou­ligne que « l’institution s’est réformée dans les domaines que les Etats-​​​​Unis ont cherché à réformer depuis leur départ, ce qui inclut une gestion plus saine, une épuration des acti­vités et une adé­quation avec ses mis­sions ». Un départ sous un Répu­blicain et un retour sous un autre ; il est certain que l’Unesco restera une arène politique.

http://​hebdo​.ahram​.org​.eg/​a​r​a​b​/​a​h​r​a​m​/​2008​/​​12​/​​24​/​​d​o​s​s​4.htm