Une occupation qui se poursuit

Isabelle Avran - Pour la Palestine n°54, vendredi 21 septembre 2007

Dossier 1967 vu de France /
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Pho­to­graphie de l’UNRWA prise à la fin de années 60. La guerre de 1967 se traduit par un nouvel exode et un nouvel exil. Image extraite de l’ouvrage d’Elias Sanbar Les Pales­ti­niens - La pho­to­graphie d’une terre et de son peuple de 1839 à nos jours, Edi­tions Hazan, Paris, avril 2004, 383 pages.

1967, 2007. Voici qua­rante ans, du 5 au 10 juin 1967, la guerre dite « des Six jours » modi­fiait la carte du Proche-​​Orient. Aujourd’hui, l’occupation et les faits accomplis de la colo­ni­sation des ter­ri­toires pales­ti­niens par Israël restent impunis. Alors que le conflit israé­lo­pa­les­tinien demeure au coeur de l’instabilité de toute la région, per­cutant les ondes de choc de l’occupation américano-​​ bri­tan­nique de l’Irak, la fin de l’occupation israé­lienne s’impose comme une urgente nécessité qui inter­pelle en par­ti­culier la France et l’Europe.

L’histoire de la guerre des Six jours est connue [1]. Même si, en 1967, une part des médias, notamment français, a pré­senté la guerre comme le fruit d’une agression de l’Egypte sou­haitant détruire Israël, suivie d’une riposte puis­sante de l’armée israé­lienne. La guerre s’est en fait ins­crite alors à la fois dans un contexte de montée des ten­sions régio­nales dans l’ombre portée de la guerre froide, et dans celui de la spé­ci­ficité du conflit israélo-​​palestinien, et de la conquête ter­ri­to­riale de la Palestine.

Moins de vingt ans après l’expulsion des Pales­ti­niens de leur terre, c’est dans la foulée du premier sommet des Etats arabes au Caire qu’est créée l’OLP en 1964, alors sous la pré­si­dence d’Ahmed Chou­keyri. Paral­lè­lement se forment dans l’exil, et dans les camps de réfugiés, des mou­ve­ments de résis­tance ; c’est ainsi que dès 1965 ont lieu les pre­mières opé­ra­tions du Fatah, naissant, sous la direction de Yasser Arafat, gal­vanisé par l’indépendance de l’Algérie et par l’émergence de ce que l’on nomme alors le Tiers Monde comme acteur à part entière sur la scène inter­na­tionale. Elles sont suivies de raids israé­liens de repré­sailles contre les pays dits de la ligne de front d’où partent ces actions. Ces années sont aussi celles de la montée des ten­sions. En 1963, Israël décide du détour­nement uni­la­téral des eaux du Jourdain. Puis viennent de nou­veaux raids contre les ten­ta­tives arabes de reprise du Jourdain. Israël fait la démons­tration de sa supé­riorité mili­taire. Dans le contexte de la guerre froide, le monde arabe est divisé entre Etats se pré­sentant comme pro­gres­sistes et ceux qu’ils qua­li­fient de réac­tion­naires. L’Egypte de Nasser gal­vanise l’opinion en se pré­sentant, notamment, comme fer de lance du natio­na­lisme arabe.

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L’exode de 1967 au pont Allenby sur le Jourdain (UNRWA, 1967). A droite, lais­sez­passer de réfugié pales­tinien (UNRWA, sd.) Pho­to­gra­phies extraites du livre d’Elias Sanbar Les Pales­ti­niens - La pho­to­graphie d’une terre et de son peuple de 1839 à nos jours, Edition Hazan.

Mai 1967 est le mois de tous les dangers. Le 15, Israël organise un défilé mili­taire à Jéru­salem, le 17, l’Egypte place ses troupes en état d’alerte puis, après le retrait du Sinaï des forces de l’Onu, Nasser ferme le 22 le golfe d’Aqaba aux navires israé­liens. La Jor­danie puis l’Irak se ral­lient au pacte mili­taire égypto-​​syrien. Le 5, Israël déclenche la guerre et anéantit dès le premier jour l’aviation des Etats arabes. La guerre, qui dure six jours, se solde par la vic­toire écra­sante de l’armée israé­lienne. Les donnes sont bouleversées.

C’est le début de l’occupation par Israël de Jérusalem-​​Est, du reste de la Cis­jor­danie, de la bande de Gaza, du Golan syrien et du Sinaï égyptien. L’Etat d’Israël - qui n’a pas fixé ses fron­tières - contrôle de fait un ter­ri­toire quatre fois plus grand qu’avant la guerre. Pour les Pales­ti­niens, c’est le début d’un nouvel exode. Deux cent cin­quante mille réfugiés s’ajoutent à ceux de l’expulsion de 1947-​​1949 dont Israël refuse obs­ti­nément le retour en dépit des réso­lu­tions des Nations unies. Dans les ter­ri­toires occupés, c’est aussi le début d’une répression san­glante contre toute forme de résis­tance. Et le début de la colo­ni­sation. Tout aussi illé­ga­lement, Israël annexera Jéru­salem et le Golan syrien. La réso­lution 242 adoptée par le conseil de sécurité de l’Onu le 22 novembre 1967 rap­pelle l’inadmissibilité de l’acquisition de ter­ri­toires par la force mais n’évoque les Pales­ti­niens qu’en tant que réfugiés (voir encadré). Elle ne sera jamais appliquée, pas plus qu’aucune des nom­breuses autres réso­lu­tions adoptées depuis la par­tition de la Palestine his­to­rique décidée par l’Onu en novembre 1947, voici bientôt soixante ans.

Dans le monde arabe, c’est la conster­nation. Mais para­doxa­lement, la défaite des armées arabes régu­lières verra naître une OLP authen­ti­quement pales­ti­nienne dont Yasser Arafat prendra la direction, donnant une visi­bilité au peuple pales­tinien et à la légi­timité de ses reven­di­ca­tions natio­nales, uni­fiant la résis­tance, tentant de l’émanciper des tutelles arabes sans pour autant rompre des alliances néces­saires à la survie du mou­vement. Le droit au retour en est la priorité et la pre­mière Intifada, vingt ans plus tard, recen­trera la lutte pales­ti­nienne sur le ter­ri­toire occupé luimême.

Dans ses pro­chaines éditions, PLP reviendra sur l’histoire, donnant natu­rel­lement la parole aux his­to­riens et ana­lystes pales­ti­niens. Non pas pour figer la mémoire dans le com­mé­mo­ratif infécond, mais parce que la négation de l’histoire a accom­pagné celle de l’identité pales­ti­nienne elle-​​même et parce que la logique colo­niale et annexion­niste alors à l’oeuvre opère encore aujourd’hui dans l’impunité.

Dans ce numéro, nous avons voulu revenir sur l’état de l’opinion en France au moment de la guerre des Six Jours. Nous avons sol­licité des témoi­gnages, que nous conti­nuerons à publier. Comme le rap­pelle Monique Etienne, une majorité croyait encore qu’un peuple sans terre avait fait fleurir le désert d’une terre sans peuple. Pour cer­tains, ce fut un choc. Une prise de conscience. Celle, d’abord, avant même de com­prendre les res­sorts d’une occu­pation qui se poursuit qua­rante ans plus tard, de l’existence du peuple pales­tinien. Et, partant, de ses droits.

[1] Il faut signaler la parution du troi­sième tome de La question de Palestine d’Henry Laurens : 1947-​​ 1967, L’Accomplissement des pro­phé­thies, Fayard, Paris, 2007, 823 pages, 34 euros. La presse fran­çaise a publié en juin des dos­siers consacrés à ces qua­rante années d’occupation. On signalera notamment celui du Monde diplo­ma­tique, qui propose des papiers d’Henry Laurens, de Domi­nique Vidal et Alexis Berg, de Bassma Kodmani et de Meron Rapoport. Le mensuel sou­ligne que nul n’imaginait alors que la région serait « bou­le­versée par cette guerre pourtant si courte. Les Etats-​​​​Unis, Israël et les monar­chies arabes s’étaient réjouis de la défaite de Gamal Abdel Nasser et du natio­na­lisme arabe : en fait, celle-​​​​ci accé­lérera l’émergence de l’islamisme poli­tique et l’affirmation de la résis­tance pales­ti­nienne. L’incapacité des Nations unies à imposer l’application des innom­brables réso­lu­tions sur l’établissement d’une paix juste dans la région contri­buera au dis­crédit des puis­sances occi­den­tales. Enfin, la situation de “ni guerre ni paix” concourra à la lon­gévité excep­tion­nelle de pou­voirs auto­ri­taires arabes, souvent avec la béné­diction des Etats-​​​​Unis » et ajoute « Pourtant, grand vain­queur de cette troi­sième confron­tation avec ses voisins arabes après celle de 1948-​​1949 et celle de Suez de 1956, Israël, en main­tenant sous occu­pation une popu­lation pales­ti­nienne rétive, en consi­dérant que seul l’usage de la force résout les pro­blèmes, s’enfoncera dans une crise poli­tique et morale profonde. »