Une illusion

Uri Avnery – 8 mai 2010, lundi 17 mai 2010

Je ne crois pas aux lignes droites. Il y a très peu de lignes droites dans la nature et il n’y a pas de lignes droites dans la vie des nations et des États.

J’ADMIRE le pro­fesseur John Mear­sheimer. Sa logique rigou­reuse. Son exposé lucide. Son courage moral rare.

Ce fut un grand honneur pour moi de le recevoir, avec son col­lègue le pro­fesseur Stephen Walt, à Tel Aviv, après le scandale pro­voqué par leur livre sur le lobby israélien aux États-​​Unis.

Et je ne suis pas d’accord avec ses conclusions.

IL Y A QUELQUES jours, le pro­fesseur Mear­sheimer a donné une confé­rence impres­sion­nante à Washington DC. Il a pré­senté une pro­fonde analyse des chances de survie d’Israël à long terme. Chaque israélien sou­cieux de l’avenir de son État devrait se saisir de cette analyse.

Le professeur lui-​​même résume ses conclusions de la façon suivante :

“Contrai­rement à ce que vou­draient l’administration Obama et la plupart des Amé­ri­cains – y compris de nom­breux Juifs amé­ri­cains – Israël n’est pas prêt à per­mettre aux Pales­ti­niens d’avoir leur propre État viable à Gaza et en Cis­jor­danie. Mal­heu­reu­sement, la solution à deux États est désormais une illusion. Au lieu de cela, ces ter­ri­toires seront incor­porés à un “Grand Israël” qui sera un État d’apartheid très sem­blable à l’Afrique du Sud sous domi­nation blanche. Cependant, un État juif d’apartheid n’est pas poli­ti­quement viable à long terme. Il finira par devenir un État démo­cra­tique bina­tional dont la vie poli­tique sera dominée par ses citoyens pales­ti­niens. En d’autres termes, il cessera d’être un État juif, ce qui signifie la fin du rêve sioniste.”

POURQUOI le pro­fesseur croit-​​il que la solution à deux États est devenue une illusion ? Parce que, à son avis, la plupart des Israé­liens ne sont pas prêts à consentir les “sacri­fices” néces­saires à sa réa­li­sation. Les 480 000 colons de Cis­jor­danie et de Jéru­salem Est ont un pouvoir consi­dé­rable. Beaucoup d’entre eux oppo­seront une résis­tance armée à toute solution. Ben­jamin Néta­nyahou n’est pas prêt à accepter un État pales­tinien. L’opinion publique israé­lienne a dérivé net­tement vers la droite. Aucun véri­table parti en faveur de la paix n’existe en Israël. On ne voit aucun diri­geant d’envergure qui serait capable d’évacuer les colons. Et, ce qui est beaucoup plus important : “les convic­tions essen­tielles du sio­nisme sont pro­fon­dément hos­tiles à l’idée même d’État palestinien.”

Aucun salut ne viendra de Barack Obama. Le lobby pro-​​israélien extrê­mement puissant écrasera toute ten­tative de sa part d’exercer des pres­sions sur Israël. Obama a déjà capitulé face à Néta­nyahou et il conti­nuera à le faire dans l’avenir.

Le pro­fesseur ne cache pas son opinion que la solution à deux États est de loin la meilleure. Mais il pense qu’elle est “morte”. Le Grand Israël imposant sa loi sur tout le ter­ri­toire s’étendant de la Médi­ter­ranée au Jourdain existe déjà. C’est un État d’apartheid qui va constamment se ren­forcer et devenir plus brutal – jusqu’à son effondrement.

C’EST un pro­nostic ter­ri­fiant. Il est également très logique. Si les évolu­tions actuelles conti­nuent en suivant la même ligne droite, c’est exac­tement ce qui va se produire.

Mais je ne crois pas aux lignes droites. Il y a très peu de lignes droites dans la nature et il n’y a pas de lignes droites dans la vie des nations et des États.

Au cours des 86 années de mon exis­tence, d’innombrables choses imprévues se sont pro­duites, et d’innombrables choses attendues n’ont pas vu le jour. Le destin des nations obéit à des fac­teurs inat­tendus. Ils sont façonnés par des êtres humains qui sont par nature des créa­tures imprévisibles.

Qui pré­voyait en 1928 qu’Adolf Hitler arri­verait au pouvoir en Alle­magne ? Qui pré­voyait en 1941 que l’armée rouge arrê­terait l’invincible Wehr­macht ? Qui en 1939 pré­voyait l’Holocauste ? Qui en 1945 pré­voyait la création de l’État d’Israël ? Qui en 1989 pré­voyait l’effondrement de l’Union sovié­tique ? Qui pré­voyait, la veille du jour où elle s’est pro­duite, la chute du mur de Berlin ? Qui pré­voyait la révo­lution de Kho­meini ? Qui pré­voyait l’élection d’un noir à la pré­si­dence des États-​​Unis ?

Natu­rel­lement, on ne peut pas fonder des projets sur l’inattendu. Mais il fau­drait le prendre en compte. Il est irra­tionnel de négliger l’irrationnel.

Je n’accepte pas le jugement du pro­fesseur selon lequel “la plupart des Israé­liens sont opposés aux sacri­fices qu’il fau­drait consentir pour créer un État pales­tinien viable.” Comme Israélien vivant et luttant en Israël, j’ai la conviction que la grande majorité des Israé­liens est prête à accepter les condi­tions néces­saires qui sont bien connues de tous : un État pales­tinien avec Jéru­salem Est pour capitale, les fron­tières de 1967 avec des échanges de ter­ri­toires limités, une solution au pro­blème des réfugiés accep­table par les deux parties.

Le vrai pro­blème, c’est que la plupart des Israé­liens ne croient pas que la paix soit pos­sible. Des dizaines d’années de pro­pa­gande les ont convaincus que “nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix”. Les événe­ments sur le terrain (tels qu’ils sont vus au travers d’yeux israé­liens) ont confirmé cette façon de voir. Si cette façon de voir dis­paraît, tout devient possible.

En cela, le pré­sident Obama pourrait jouer un grand rôle. Je crois que c’est là sa vraie mission : prouver que c’est pos­sible. Qu’il y a bien un par­te­naire de l’autre côté. Qu’il y a une garantie pour la sécurité d’Israël. Et – oui – que l’autre option est terrifiante.

PEUT-​​ON évacuer les colonies ? Y aura-​​t-​​il un jour un gou­ver­nement israélien qui aura les tripes pour le faire ? Où est le diri­geant qui entre­prendra cette tâche herculéenne ?

Le pro­fesseur a raison de dire “qu’il n’y a aujourd’hui per­sonne de cette envergure dans le monde poli­tique israélien” et “qu’il n’existe aucun parti ou mou­vement assez important en faveur de la paix.”

L’histoire montre pourtant que des diri­geants excep­tionnels appa­raissent souvent lorsque l’on en a besoin. J’ai vu au cours de ma propre vie un poli­ticien en situation d’échec et lar­gement détesté du nom de Winston Churchil devenir un héro national. Et un général réac­tion­naire nommé Charles de Gaulle libérer l’Algérie. Et un pâle appa­ratchik com­mu­niste nommé Mikhail Gor­bachev déman­teler un énorme empire sans que soit versée une goutte de sang. Et l’élection d’un type nommé Barack Obama.

J’ai vu aussi un général brutal nommé Ariel Sharon , le père des colonies, détruire un ensemble de colonies. On peut tou­jours débattre de ses inten­tions, mais les faits sont indis­cu­tables : il a défié le mou­vement des colons – que le pro­fesseur Mear­sheimer décrit dans tout ce qui fait de lui une menace effrayante – et il l’a emporté faci­lement. Face à l’opposition totale des colons et de leurs alliés, il a évacué quelques vingt colonies de la Bande de Gaza et de Cis­jor­danie. Pas une unité de l’armée ne s’est mutinée. Pas une per­sonne n’a été tuée ou sérieu­sement blessée.

Bien sûr, il y a une dif­fé­rence quan­ti­tative et qua­li­tative entre la “sépa­ration” de Sharon et cette tâche qui nous attend. Mais c’est une erreur de voir les “colons” comme une structure mono­li­thique. Ils sont divisés en plu­sieurs sec­teurs dif­fé­rents – les habi­tants des quar­tiers de Jéru­salem Est ne res­semblent pas aux colons de Cis­jor­danie, les acqué­reurs d’appartements à bon marché d’Ariel et de Ma’aleh-Adumim ne res­semblent pas aux zélotes de Yitzhar et de Tapuach, les ortho­doxes de Modi’in-Illit et d’Immanuel ne res­semblent pas à la “Jeu­nesse des Collines”.

Si un accord de paix est conclu, il sera néces­saire d’aborder le travail d’évacuation avec déter­mi­nation, mais aussi avec déli­ca­tesse. Pour les habi­tants des quar­tiers de Jéru­salem Est, une solution sera trouvée dans le cadre de l’accord sur Jéru­salem. Un grand nombre des colons proches de la Ligne Verte res­teront sur place dans le cadre d’un échange équi­table de ter­ri­toires. Une autre partie impor­tante de colons ren­treront à la maison s’ils savent que des appar­te­ments libres les attendent dans le secteur de l’agglomération de Tel Aviv. Pour cer­tains d’entre eux il sera peut-​​être pos­sible de trouver un arran­gement avec le gou­ver­nement pales­tinien. Enfin, le noyau dur des colons mes­sia­niques n’abandonnera pas faci­lement. Il se peut qu’ils uti­lisent des armes. Mais un diri­geant fort réussira le test, si la grande majorité de l’opinion israé­lienne sou­tient l’accord de paix.

LA SOLUTION À DEUX ÉTATS n’est pas la meilleure solution. C’est la seule solution.

La solution alter­native n’est pas un état bina­tional démo­cra­tique et laïque, parce qu’un tel État ne verra pas le jour. Aucun des deux peuples n’en veut.

Comme le pro­fesseur a raison de l’affirmer, en l’absence de paix, Israël imposera sa loi de la mer au Jourdain. La situation actuelle se main­tiendra et empirera : l’État sou­verain d’Israël main­tenant son emprise sur les ter­ri­toires occupés.

À l’exception d’un minuscule groupe de rêveurs que l’on peut ras­sembler dans une pièce de taille moyenne, il n’existe pas d’Israélien qui rêve de vivre dans un État bina­tional dans lequel les Arabes seraient en majorité. Si un tel État voyait le jour, les Juifs israé­liens émigre­raient tout sim­plement. Mais il est beaucoup plus vrai­sem­blable que le contraire se pro­duise : les Pales­ti­niens émigre­raient bien avant cela.

Un net­toyage eth­nique n’a pas besoin de prendre la forme d’une expulsion dra­ma­tique, comme en 1948. Il peut se pro­duire tran­quillement, de façon ram­pante, dès lors que de plus en plus de Pales­ti­niens finissent par renoncer. C’est le grand rêve des colons et de leurs par­te­naires : de rendre la vie des Pales­ti­niens si misé­rable qu’ils partent avec leur famille.

De toute façon, la vie dans ce pays va devenir un enfer. Non pas pour une année, mais pour des dizaines d’années. Les deux parties seront vio­lentes. L’idée d’une “résis­tance non-​​violente” des Pales­ti­niens est une illusion. L’espoir du pro­fesseur que, dans cet État bina­tional hypo­thé­tique, les Pales­ti­niens ne trai­te­raient pas les Juifs comme les Juifs les traitent actuel­lement a été réfuté par les Juifs eux-​​mêmes – les per­sé­cu­tions qu’ils ont subies au cours des âges ne les ont pas vacciné contre le fait de devenir eux-​​mêmes des persécuteurs.

IL Y A une lacune dans l’analyse du pro­fesseur : il n’explique pas comment Israël en tant qu’Etat violent d’apartheid va “évoluer” vers un État bina­tional idéal. À son avis, cela se pro­duira “fina­lement”, après “quelques années”. Combien ? Et de quelle façon ?

OK, il y aura des pres­sions. L’opinion publique mon­diale se retournera contre Israël. Les Juifs de la dia­spora pren­dront leurs dis­tances. Mais comment tout cela aboutira-​​t-​​il à un État binational ?

Toute com­pa­raison avec l’Afrique du Sud est infondée. Il n’y a pas de res­sem­blance entre la situation qui régnait là-​​bas et la situation qui existe – ou qui existera dans l’avenir – ici. À part quelques méthodes de per­sé­cution, toutes les cir­cons­tances, dans tous les domaines, sont lar­gement différentes.

(Pour n’en citer qu’une : le régime de l’apartheid n’est pas fina­lement tombé du fait des pres­sions inter­na­tio­nales, mais du fait des grèves mas­sives et para­ly­santes des tra­vailleurs noirs. Dans ce pays, les auto­rités d’occupation font tout pour empêcher les Pales­ti­niens de venir tra­vailler en Israël.)

Fina­lement, c’est une question de logique : si les pres­sions inter­na­tio­nales ne réus­sissent pas à convaincre les Israé­liens d’accepter la solution à deux États, qui ne porte pas atteinte à leur identité nationale, comment pourraient-​​elles les obliger à renoncer à tout ce qu’ils ont – leur État, leur identité, leur culture, leur économie, tout ce qu’ils ont bâti au prix d’un immense effort pendant 120 ans ?

N’est-il pas beaucoup plus vrai­sem­blable de sup­poser que bien avant que leur État ne s’effondre sous l’effet de toutes les pres­sions, les Israé­liens adop­te­raient la solution à deux États ?

JE SUIS ENTIÈ­REMENT d’accord avec le pro­fesseur : le prin­cipal obs­tacle à la paix est psy­cho­lo­gique. Ce qu’il faut, c’est un profond chan­gement dans la façon de per­cevoir les choses, avant que l’opinion publique israé­lienne puisse être amenée à recon­naître la réalité et à accepter la paix, avec tout ce cela implique.

Voilà la prin­cipale tâche qui se pré­sente au camp de la paix israélien : faire évoluer fon­da­men­ta­lement la façon dont l’opinion publique perçoit les choses. Je suis convaincu que c’est pos­sible. Nous avons déjà par­couru une longue route depuis l’époque du “il n’y a pas de Pales­ti­niens !” et du “Jéru­salem unie pour l’éternité !”. L’analyse du pro­fesseur Mear­sheimer pourrait bien contribuer à ce processus.

Un État d’apartheid ou un État bina­tional ? Ni l’un ni l’autre. Mais l’État libre de Palestine à côté de l’État libre d’Israël, au sein de la patrie commune.