Une histoire peut en cacher une autre

Françoise Germain-​​Robin, dimanche 30 mars 2008

Nou­veaux his­to­riens et intel­lec­tuels pro­gres­sistes dénoncent les clichés et autres contre­vé­rités de l’historiographie offi­cielle israélienne.

Consacré cette année à la lit­té­rature israé­lienne, le Salon du livre de Paris a aussi été l’occasion d’une plongée dans l’histoire. Mais une autre his­toire que celle, poli­ti­quement cor­recte, qui veut que les « pion­niers d’un monde nouveau » aient, en créant Israël, « fait fleurir le désert » dans cette « terre sans peuple » qu’aurait été la Palestine. En occultant la réalité déran­geante d’un autre peuple qui était là depuis des siècles : les Arabes de Palestine. Un peuple qu’il a fallu chasser pour prendre sa place, ses terres, ses maisons, et qui, soixante ans après, réclame tou­jours que l’on recon­naisse au moins la spo­liation dont il fut victime.

L’historiographie offi­cielle israé­lienne refuse de le faire. Mais les nou­veaux his­to­riens israé­liens, depuis qu’ils ont accès aux archives de cette fameuse année 1948, ont entrepris de mettre à jour cette autre réalité, de rétablir la vérité his­to­rique. Cela fait main­tenant vingt ans qu’ils y tra­vaillent. Un recul suf­fisant pour tenter un bilan. C’est ce que pro­posait le débat organisé à la fin du salon par Domi­nique Vidal, auteur de plu­sieurs livres sur les nou­veaux his­to­riens israé­liens (Éditions de l’Atelier), avec quelques-​​uns des éditeurs cou­rageux qui publient leurs travaux iconoclastes.

Des trois pion­niers de la nou­velle his­toire - Ilan Pappé, Benny Morris, et Avi Schlaim - seul le dernier était présent. « Les pre­mières réac­tions à nos travaux, dit-​​il, ont été très hos­tiles. Parce que nous remet­tions en question la " vieille his­toire ", un récit natio­na­liste d’autojustification, nous avons été accusés de vouloir délé­gi­timer Israël. Mais la nou­velle his­toire a eu des consé­quences poli­tiques impor­tantes : elle a entraîné une révo­lution dans l’enseignement, obligé le public israélien à regarder les Pales­ti­niens et encouragé les his­to­riens pales­ti­niens à regarder leur propre his­toire d’une manière plus critique. »

« Mal­heu­reu­sement, ajoute Avi Schlaim, les Israé­liens, qui, à quelques excep­tions près, ne se consi­dèrent pas comme les agres­seurs mais comme les vic­times de la vio­lence pales­ti­nienne, se montrent de plus en plus into­lé­rants à l’égard des voix dis­so­nantes. » Au point que lui-​​même et Ilan Pappé ont fina­lement dû s’exiler en Angle­terre pour continuer leurs travaux. C’est aussi le cas d’Idith Zertal, auteur de la Nation et la Mort : la Shoah dans le dis­cours d’Israël, qui enseigne en Suisse : « On m’a traitée de tous les noms, dit elle, parce que j’ai dit - après Tom Seguev qui avait ouvert la voie - qu’Israël a aban­donné les vic­times de la Shoah, alors qu’il s’était servi des res­capés comme d’une arme poli­tique pour construire un État - ce que j’estimais légitime. L’abus qui en a été fait plus tard a mené à la déva­luation de la Shoah, qui est aujourd’hui quo­ti­dien­nement bana­lisée par les politiciens. »

Pour l’historien français Alain Dieckof, « la portée des travaux des nou­veaux his­to­riens est consi­dé­rable, et même les his­to­riens tra­di­tionnels sont obligés de la reconnaître ».

Michel War­chawski, jour­na­liste et écrivain, fait remarquer que cette façon de voir l’autre face de la nais­sance d’Israël, celle de la Nakba, n’était nou­velle ni pour les Pales­ti­niens ni pour les anti­sio­nistes. La jour­na­liste d’Haaretz Amira Hass, fille de mili­tants com­mu­nistes - donc non sio­nistes - qui vit au milieu des Pales­ti­niens à Ramallah confirme : « La nou­velle his­toire est très ancienne pour cer­tains groupes, et c’est grâce à eux, grâce à leurs luttes, que cette his­toire invi­sible est devenue visible. » Elle confirme aussi que cette his­toire a tou­jours autant de mal à passer la rampe. « En Israël, dit-​​elle, c’est la vieille his­toire qui est à la une tandis que la nou­velle est reléguée en page huit, voire mise au placard. »