Une histoire palestinienne

Alain Gresh, lundi 17 novembre 2008

"Sami a été mis à l’isolement pendant douze jours, au cours des­quels il a été interrogé à plu­sieurs reprises toutes les quelques heures. Il a été attaché dans sa petite cellule de 2 mètres sur 2, tous le temps, ce qui l’a paniqué, et l’a empêché de res­pirer cor­rec­tement. Au cours des inter­ro­ga­toires, il a été battu (il me dit qu’il souffre quand il respire pro­fon­dément, peut-​​être une côte cassée), et a été brûlé avec des ciga­rettes sur dif­fé­rentes parties de son corps. "

Cette his­toire m’a été transmise par un inter­naute. Elle s’est déroulée au mois d’octobre et est rap­portée par un témoin israélien.

« Récemment, j’ai par­ticipé à un ras­sem­blement palestino-​​israélien appelé Soulha. Il y avait quelques cen­taines de Pales­ti­niens et d’Israéliens à la recherche de la paix. À Soulha, j’ai ren­contré Sami (j’ai changé son nom pour pro­téger sa vie privée), un jeune Pales­tinien de 22 ans d’un village de Cis­jor­danie. Sami a tra­vaillé dans un super­marché à Tel-​​Aviv au cours des six der­nières années pour aider sa famille. Il a été très heureux de ren­contrer des Israé­liens qui sont inté­ressés par la paix. Il m’a dit qu’il a tou­jours su qu’il y avait de bonnes gens des deux côtés, et il a voulu les ren­contrer, et les faire ren­contrer à ses amis et la famille. »

« Après la ren­contre à Soulha, Sami a voulu pour­suivre ses contacts avec ses nou­veaux amis israé­liens, et m’a invité, avec quelques autres per­sonnes qu’il a ren­contrés à la Soulha, à célébrer l’Aïd el Fiter (fête de fin de ramadan), à son domicile. Je ne pouvais pas y aller, parce que je partais en vacances le len­demain, mais deux Israé­liens s’y sont rendus. Ils ont été reçus très cha­leu­reu­sement par sa famille et d’autres per­sonnes dans le village, et ils ont apprécié le grand festin. »

« Quelques heures après et alors qu’ils étaient encore là, Sami a reçu un appel sur son por­table, d’un homme qui s’est iden­tifié comme un policier pales­tinien, qui lui a dit de mettre les Israé­liens hors du village, car il leur est interdit par la légis­lation israé­lienne d’être là. »

« Quelques minutes après, Smadar, une Israé­lienne, a reçu un appel sur son por­table, d’un homme parlant l’hébreu, qui s’est iden­tifié comme Shabak (ser­vices secrets) et lui a dit qu’ils devaient quitter cet endroit. Alors, mes amis ont pris leur voiture et, ensemble, avec Sami, sont allés au plus proche point de contrôle. »

« Au point de contrôle, tous les trois ont été arrêtés, et emmenés à l’interrogatoire à la police d’Ariel. Là, ils ont été séparés. Les Israé­liens ont été inter­rogés pendant quelques heures, après quoi ils ont été ren­voyés chez eux par le bus (leur voiture a été confisquée pendant une semaine, à titre de punition). »

« Sami, pour sa part, a été transféré à un inter­ro­ga­toire Shabak, où il a été accusé de chercher à “kid­napper les deux Israé­liens pour les emmener à Gaza”. A partir de là, l’histoire devient vraiment kaf­kaïenne : Sami a été mis à l’isolement pendant douze jours, au cours des­quels il a été interrogé à plu­sieurs reprises toutes les quelques heures. Il a été attaché dans sa petite cellule de 2 mètres sur 2, tous le temps, ce qui l’a paniqué, et l’a empêché de res­pirer cor­rec­tement. Au cours des inter­ro­ga­toires, il a été battu (il me dit qu’il souffre quand il respire pro­fon­dément, peut-​​être une côte cassée), et a été brûlé avec des ciga­rettes sur dif­fé­rentes parties de son corps. Après quelques jours, il a fait une hémor­ragie. Il a été amené à un médecin, qui l’a “nettoyé” et l’a renvoyé à sa cellule, où la torture a continué (lire « Torture sous contrôle médical en Israël », Le Monde diplo­ma­tique, janvier 1997). »

« Pendant tout ce temps, Sami a refusé d’admettre qu’il était un ter­ro­riste, et a refusé d’accepter de devenir un col­la­bo­rateur (ce qui lui a été proposé et aurait entraîné sa libé­ration immé­diate). Il a également été forcé à signer de nom­breux docu­ments en hébreu, il ne sait pas de quoi il s’agissait, car il ne sait pas lire l’hébreu. »

« Après douze jours de torture, pendant les­quels il a été menacé, battu et humilié, les inter­ro­ga­teurs ont fina­lement admis qu’il n’était pas un ter­ro­riste. Il a été conduit devant un juge mili­taire et on l’a accusé d’avoir “tenté d’entrer illé­ga­lement en Israël”. Il a été transféré dans une prison (où il a ren­contré Marwan Bar­ghouti), et quelques jours plus tard, il a été envoyé chez lui avec un “présent” : une période de deux ans de pro­bation. S’il est à nouveau arrêté en Israël au cours de ces deux années, il ira auto­ma­ti­quement en prison. Cela signifie bien entendu qu’il perd son travail et qu’il ne pourra plus sou­tenir sa famille. »

« Pendant tout ce temps, son amie israé­lienne, Smadar, a essayé de prendre contact avec lui, de savoir où il se trouvait, mais elle n’a reçu aucune infor­mation de la part des auto­rités, et elle ne savait pas vers qui se tourner. »

« Sami m’a appelé deux jours après cette épreuve. Sa voix était brisée, mais pas son esprit. Je suis en train de faire ce que je peux pour l’aider. J’ai écrit un rapport à partir de ce que lui et son amie israé­lienne m’ont raconté, et de ce qui s’est passé, afin de l’envoyer à un ami avocat, qui à son tour nous a dirigé vers le Comité contre la torture. Je ne sais pas encore si cela nous conduira quelque part. J’espère qu’il pourra engager une action pour obtenir aussi de quoi couvrir ses frais médicaux ainsi que lui fournir un certain revenu, et même, peut-​​être, lui per­mettre d’aller à l’école. Mais cela coû­terait beaucoup d’argent. »

Le jeune homme ayant subi des pressions, il a renoncé à engager des poursuites.