Une canne à pêche, pas du poisson

Amira Hass, vendredi 15 décembre 2006

Le monde applaudit le ban­gla­deshi Muhammad Yunus, lauréat du Prix Nobel de la Paix, pour avoir mis en appli­cation la sagesse popu­laire qui veut qu’au pauvre, on ne donne pas du poisson mais une canne à pêche.

Autrement dit, pour com­battre la pau­vreté, il ne faut pas nourrir les pauvres, mais leur per­mettre de gagner leur vie. Et dans le même temps, le monde est invité à continuer de donner du poisson aux Pales­ti­niens parce que le monde sait par­fai­tement bien qu’Israël blo­quera l’envoi de cannes à pêche.

La Com­mission nationale pales­ti­nienne pour la réduction de la pau­vreté a établi deux seuils de pau­vreté, sur la base des dépenses moyennes à la consom­mation : le seuil de pau­vreté officiel com­porte neuf caté­gories de mar­chan­dises et de ser­vices, avec une dépense quo­ti­dienne infé­rieure à 2,4 dollar par per­sonne. Le « seuil de pau­vreté pro­fonde » ne com­prend que trois caté­gories - nour­riture, habillement et logement (sans soins de santé, sans ensei­gnement, sans dépenses de transport) - avec une consom­mation infé­rieure à deux dollars par jour. Plus d’un million trois cent mille Pales­ti­niens - sur une popu­lation de trois mil­lions sept cent mille (en comptant les habi­tants de Jérusalem-​​Est) - étaient consi­dérés en 2005 comme pauvres. Plus de la moitié d’entre eux, 820.000, étaient consi­dérés comme étant réduits à un état de « pau­vreté profonde ».

Dans la pre­mière moitié de 2006, le nombre de Pales­ti­niens vivant dans une telle situation de « pau­vreté pro­fonde » a atteint 1.069.200, comme l’indique un rapport détaillé de l’UNRWA, publié en novembre sous le titre : « Crise pro­longée en ter­ri­toire pales­tinien occupé : réper­cus­sions socio-​​économiques sur les réfugiés et les non-​​réfugiés ». Leur nombre s’est, il est vrai, réduit de moitié à l’approche de la fin 2006, du fait du soutien qu’ils ont reçu et du paiement d’une partie des salaires dans le secteur public. Un tiers de la popu­lation pales­ti­nienne a rap­porté avoir béné­ficié d’une assis­tance au cours du deuxième tri­mestre de 2006 : 15,3% des habi­tants de Cis­jor­danie et 56,9% des habi­tants de Gaza. 77,9% ont rap­porté qu’il s’agissait d’une aide ali­men­taire. Les mon­tants se situent entre 200 et 489 shekels par famille [entre 36 € et 89 € - NdT]. Au cours du deuxième tri­mestre de l’année 2006, 62% de l’ensemble des familles pales­ti­niennes parlent d’une baisse de revenus et 66,8% d’une baisse de la consommation.

A partir de ces rap­ports effrayants, 12 agences de l’ONU, en col­la­bo­ration avec 14 orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales, ont lancé, la semaine der­nière, une opé­ration visant à réunir 453,6 mil­lions de dollars pour une aide huma­ni­taire urgente aux Pales­ti­niens : les Ter­ri­toires pales­ti­niens se situent ainsi à la troi­sième place parmi 13 autres zones assistées, toutes en Afrique : après le Soudan et le Congo, mais avant la Somalie et le Zim­babwe. Même si les sommes ne seront pas inté­gra­lement cou­vertes, leur montant élevé est le signe qu’on estime que la crise se pro­longera au cours des années à venir. Ce montant élevé nous apprend que le boycott inter­na­tional à l’encontre du gou­ver­nement du Hamas ne peut pas réel­lement fonc­tionner, parce que la pau­vreté « afri­caine » créée ici menace davantage : au point de vue de la santé, au point de vue poli­tique, sécu­ri­taire et moral. Mais ce montant élevé reflète plus par­ti­cu­liè­rement le degré d’indulgence à l’égard de la poli­tique d’Israël ou l’absence de capacité poli­tique à amener Israël à choisir, soit de recon­naître ses obli­ga­tions en tant que puis­sance occu­pante, confor­mément aux conven­tions inter­na­tio­nales, et prendre soin de la popu­lation occupée, soit de cesser immé­dia­tement sa poli­tique déli­bérée d’étranglement écono­mique. Cela fait des années qu’Israël utilise l’arme de l’étouffement écono­mique comme moyen de pression poli­tique. Et la tempête que cette poli­tique a récoltée jusqu’à présent, c’est le rap­pro­chement des Pales­ti­niens avec l’Iran.

Israël continue de voler des cen­taines de mil­liers de shekels chaque mois, l’argent de taxes et de droits de douane qui ne lui reviennent pas, mais qu’Israël ne remet pas au Trésor pales­tinien. C’est la cause immé­diate de l’aggravation de la crise. La cause durable, per­ma­nente, his­to­rique, est constituée par les limi­ta­tions imposées par Israël aux dépla­ce­ments, en contra­diction avec ses pro­messes d’ « allè­gement » maintes fois répétés (en par­ti­culier à la Banque Mon­diale et au Dépar­tement d’Etat amé­ricain) : la fer­meture des points de passage de la Bande de Gaza et l’installation de cen­taines de bar­rages et de fer­me­tures de routes à l’intérieur de la Cis­jor­danie, est ce qui fait de toute opé­ration écono­mique une gageure, jusqu’à faire faillite ou à renoncer par avance.

Il est plus facile, pour les pays occi­dentaux de verser des cen­taines de mil­liers de dollars chaque année, pour sub­ven­tionner une ali­men­tation qu’Israël n’autorise pas les Pales­ti­niens à pro­duire et à acheter eux-​​mêmes, plutôt que d’amener Israël à cesser de se com­porter comme s’il était au-​​dessus des lois internationales.