Une brise soufflant de la terre traverse nos ruelles

Témoignage de AC - Naplouse, vendredi 7 mars 2008

Une brise souf­flant de la terre tra­verse nos ruelles, pénètre dans nos maisons. On le murmure, on l’espère ou le redoute, on en a la cer­titude ou la cer­titude du contraire, mais une odeur d’intifada plane sur la ville.

Les gens sont sou­cieux, pour leurs com­pa­triotes de l’autre côté ou pour eux-​​mêmes. Les esprits sont accrochés à ces nou­velles émanant de ces postes de télé­vi­sions jamais éteints.

Ceux qui l’espèrent, l’espèrent par désespoir, parce que de toute façon Naplouse se meurt sous le joug de l’occupant. La ville est asphyxiée parce que les check-​​points ne laissent pas passer l’espoir. Chaque mar­chandise aussi chi­noise soit elle, devient inabor­dable par la sainteté du sol israélien. Chaque incursion arrache des vies par peine capitale à liqui­dation directe ou à exé­cution lente der­rière des bar­reaux, loin, très loin mais pas suf­fi­samment pour que l’on n’entende pas les cris de ceux qu’on interroge. Pas beaucoup à chaque fois, mais à chaque fois, chaque jour, chaque nuit. Chaque humi­liation subie, n’enlève pas à cette femme ou à cet homme sa dignité mais elle s’insert dans cette plaie béante et pul­lulant où la souf­france n’existe que pour pro­téger de la folie.

Ceux qui la prient cette intifada, la prient pour revoir un jour chaque habitant main dans la main de son voisin, qu’il soit de la vieille ville, d’un camp ou de Rafidia, qu’il soit ou qu’elle soit. Pour que cela cesse.

Ceux qui la redoutent, la redoutent par désespoir. Aussi. Ils ne veulent pas y croire, ils ne veulent pas la voire, ils sont fatigués, épuisés, ils veulent aper­cevoir un futur, celui que leurs parents n’ont pas eu, que leurs grands-​​parents n’ont pas eu, celui que leurs enfants vou­draient avoir. Ils ne veulent plus.

Rares sont ceux qui tolèrent encore le gou­ver­nement, plus rare encore sont ceux qui osent élever leur voix contre. Les forces de l’ordre pales­ti­niennes sont omni­pré­sentes, omni­scientes et omni­po­tentes. Du moins le paraissent elles, puisque durant la seule semaine passée, à deux jours d’intervalles en plein après-​​midi et en quelques minutes les forces israé­liennes ont pu pénétrer dans la ville, atteindre une à une, trois dif­fé­rentes vic­times, les abattre sans som­mation et repartir sans être inquiétés. Est-​​ce parce qu’ils furent res­pec­tueux des signaux de signa­li­sation qu’aucun agent n’a eu l’audace de pro­téger la popu­lation ou les feux furent-​​ils mis au vert ? A Naplouse on ne pose plus ce genre de question depuis des semaines.

Je me rends compte que j’ai moi aussi été prise dans la per­fidie de notre quo­tidien, parce que je n’ai pas écrit depuis des semaines alors que fina­lement il y a tant à dire. Les der­niers com­bat­tants de la résis­tance ont déposés leurs armes sous la pression du gou­ver­nement et d’une partie de la popu­lation. Ils sont enfermés depuis bientôt un mois dans les prisons pales­ti­niennes, ils se sont rendus, se sont évadés, ont été ré-​​arrêtés. Quelques rumeurs courent sur la prise d’une partie de la ville pour l’installation d’une colonie israé­lienne, comme ce fut le cas à Hébron après le désar­mement des com­bat­tants. Durant ce dernier mois, je n’ai aucune idée du nombre exact de naplousis arrêtées par les forces israé­liennes, entre 100 et 150 peut être. Chaque matin les infor­ma­tions locales comp­ta­bi­lisent les pertes de la nuit, c’est comme ça, comme une fatalité, on en parle un peu, à peine et chacun continue sa journée, parce qu’il le faut bien.

Ce matin, comme hier la place prin­cipale de Naplouse s’est noircie de monde en soli­darité avec les pales­ti­niens de Gaza. Aujourd’hui plus qu’hier. Peut être parce que main­tenant on ne compte plus le nombre de vic­times ayant suc­combées durant les der­nières 48 heures, mais le nombre de nour­rissons ou d’enfants que l’on enterre.