Un trou noir

Uri Avnery – 15 mai 2010, lundi 17 mai 2010

Chez une grande fraction des élec­teurs, notre système a entraîné un dégoût très répandu pour tous les hommes poli­tiques. Les gens détestent l’ensemble du système poli­tique et tous les partis existants.

DE QUOI SIM­PLEMENT mourir d’envie. Comment les Bri­tan­niques s’arrangent-ils pour effectuer de telles choses ? Quelle démo­cratie ! Quelle dignité !

Des élec­tions réa­lisées en moins d’un mois. Une nou­velle coa­lition en l’espace de cinq jours. Un chan­gement de gou­ver­nement en 70 minutes. Une visite à la reine. Le Premier ministre sortant emmène sa femme et ses deux jeunes enfants, quitte la rési­dence du Premier ministre et s’en va. Le nouveau Premier ministre entre dans la résidence.

Élégant, en douceur, rapide et de bonne grâce. Le peuple s’est pro­noncé et voilà.

Et chez nous ?

Nos cam­pagnes élec­to­rales durent des mois et des mois. L’ambiance est pleine de tumulte, c’est une caco­phonie d’imprécations et de vul­garité. Après cela des mois s’écoulent avant la consti­tution d’une nou­velle coa­lition. Pendant ce temps, les vain­queurs et les vaincus échangent des insultes. Gau­chistes, fas­cistes, traîtres, fos­soyeurs d’Israël, pilleurs de Jéru­salem, laquais de l’occupation, voleurs – tout y passe.

C’est le règne du chaos. De nou­veaux partis sur­gissent comme des cham­pi­gnons après la pluie. Jusqu’au dernier moment, per­sonne ne sait qui est en com­pé­tition avec qui.

NOTRE PRO­CHAINE élection est encore loin­taine. À moins qu’une crise n’éclate brus­quement, elle aura lieu en 2014. En Israël, trois années repré­sentent une éternité politique.

Beaucoup de gens pensent que le gou­ver­nement va tomber beaucoup plus tôt, peut-​​être dans quelques petits mois. Alors, le délai accordé pour le soi-​​disant gel de la colo­ni­sation en Cis­jor­danie sera écoulé. Benyamin Néta­nyahu devra choisir entre céder à la pression amé­ri­caine pour le pro­longer, ou pour­suivre l’expansion des colonies au risque d’une confron­tation avec Barack Obama. Dans le premier cas, les colons et leurs alliés au gou­ver­nement se rebel­leront. Dans le second cas, les ves­tiges du parti tra­vailliste pour­raient quitter la coalition.

Je doute que l’une ou l’autre de ces hypo­thèses se réalise. Tous les membres du gou­ver­nement ont un intérêt vital à le main­tenir en vie. Aucune de ses com­po­santes n’est assurée d’un avenir en dehors de lui. Ehud Barak, un général sans troupes, est collé à son siège. Avigdor Lie­berman, le Ministre des Affaires Étran­gères qu’aucun étranger ne sou­haite ren­contrer, n’a même pas réalisé une seule chose de ce qu’il a promis à ses élec­teurs. Pourquoi lui accorderaient-​​ils davantage de pouvoir ? Eli Yishai, un Lie­berman coiffé d’une kippa, sent son ancien rival, Aryeh Deri, le talonner de nouveau avec insis­tance, et s’accroche à son petit arpent du Bon Dieu. Tous ont le sen­timent que soit ils se serrent les coudes soit ils tom­beront séparément.

C’est de la logique poli­tique. Cependant, la logique se fait rare en poli­tique. S’il n’est pas mis fin au gel – ou soi-​​disant gel –, les colons pour­raient se révolter. Les plus extré­mistes entraî­neront ceux qui sont juste extré­mistes. Contre le désir de tous ses membres, le gou­ver­nement pourrait tomber de la même façon.

Qu’arrivera-t-il alors ?

VOILÀ la question qui occupe les esprits de toutes sortes de gens – artistes, per­son­na­lités de la télé­vision, com­men­ta­teurs, généraux, célé­brités en tout genre et de tout sexe, retraités, étudiants, pro­fes­seurs et que sais-​​je encore – qui rêvent d’un nouveau parti.

Ce phénomène a des fondements spécifiquement israéliens.

En Grande Bre­tagne, le système par cir­cons­cription est apparu dans toute sa nudité. Des dizaines de mil­lions de votes n’ont pas été pris en compte. Là-​​bas, les gens rêvent d’un nouveau système qui soit, au moins par­tiel­lement, pro­por­tionnel. En Israël, c’est l’inverse : le système pro­por­tionnel a cor­rompu la vie poli­tique, et beaucoup de gens rêvent d’un système qui serait, au moins par­tiel­lement, fondé sur des cir­cons­crip­tions. Il semble que la meilleure solution se situe dans un système qui serait par­tiel­lement pro­por­tionnel et par­tiel­lement fondé sur des cir­cons­crip­tions, comme le système allemand actuel. Mais ici en Israël, tous les poli­ti­ciens s’opposeront à quelque chan­gement que ce soit.

Chez une grande fraction des élec­teurs, notre système a entraîné un dégoût très répandu pour tous les hommes poli­tiques. Les gens détestent l’ensemble du système poli­tique et tous les partis existants.

C’est pourquoi, lors de chaque cam­pagne élec­torale, de nou­veaux partis appa­raissent qui tentent de séduire les cen­taines de mil­liers d’électeurs qui disent n’avoir “per­sonne pour qui voter”. Ces citoyens décident donc, au tout dernier moment, de voter pour l’un des nou­veaux partis qui exprime la colère de l’opinion publique contre ce qui l’irrite le plus à ce moment là. Le parti qui réussi à exprimer cette humeur obtient ces suf­frages – pour sim­plement dis­pa­raître peu de temps après.

C’est ce qui est arrivé au parti Dash du général Yigael Yadin qui surgit lors des élec­tions de 1977. Il avait un remède évident pour tous les maux de la société tels que la guerre, la cor­ruption, la pau­vreté et les contraintes reli­gieuses : une réforme élec­torale. Il rem­porta un succès sen­sa­tionnel (15 sièges à la Knesset !) puis dis­parut sans laisser de trace lors des élec­tions sui­vantes. Puis toutes sortes de partis du “centre” et de la “troi­sième voie” appa­rurent puis dis­pa­rurent. Les élec­tions de 2005 virent le “Shinui” (“chan­gement”), le parti de Tommy Lapid, un ani­mateur de talkshow à la télé qui s’était fait un nom par son agres­sivité et la vul­garité outran­cière de son style. Il brandit l’étendard de la haine contre les Orthodoxe et rem­porta 15 sièges à la Knesset – pour tout sim­plement dis­pa­raître la fois sui­vante. Après lui vint Raf Eitan, l’homme qui kid­nappa Adolf Eichmann, qui fut res­pon­sable du désastre de Jonathan Pollard et qui créa un parti des retraités. Il obtint un joli résultat avec sept sièges – non pas grâce aux retraités qui pour la plupart l’ignorèrent mais grâce à des jeunes qui pen­saient qu’il s’agissait d’une vaste plai­san­terie. Aux élec­tions sui­vantes, natu­rel­lement, ce parti aussi disparut.

(Entre nous, je dois l’avouer : en 1965, mes amis et moi avons créé le “Haolam Hazeh – Parti de la nou­velle force” qui a assuré deux légis­la­tures à la Knesset avant d’intégrer le parti “Sheli” et, plus tard, la “Liste de progrès pour la paix”. Tous ces partis pré­sen­taient un pro­gramme qui n’était pas du tout dans l’air du temps.)

Main­tenant, beaucoup de gens rêvent une nou­velle fois – chacun(e) pour lui-​​même ou pour elle-​​même – de faire une nou­velle ten­tative. Cela ne semble pas les déranger si c’est seulement pour une légis­lature – l’essentiel, c’est d’entrer à la Knesset au moins une fois. Parmi les can­didats, il y a Yair Lapid, le fils du Tommy men­tionné pré­cé­demment, un pré­sen­tateur de télé élégant, lisse et aimable qui apparaît tous les jours à l’écran et n’émet presque jamais une opinion qui ne plairait pas à tout le monde, qui ne prend non plus position sur rien et qui ne formule pas d’idée ori­ginale. Le can­didat idéal.

Il n’est pas le seul. Il y en a beaucoup d’autres : des gens qui chantent pour les mariages et que le public aime, des joueurs de foot popu­laires, des célé­brités qui doivent leur répu­tation à leurs agents de rela­tions publiques. Même Rafi Eitan est réapparu, venant de nulle part. Quand des cen­taines de mil­liers de votes trainent dans la rue, la ten­tation est grande.

Des partis vont surgir, des partis vont dis­pa­raître. Comme ce ricin dans la Bible “qui poussa en une nuit et périt en une nuit”. Le pro­phète Jonas qui avait béné­ficié de son ombre était tel­lement en colère “qu’il s’évanouit et sou­haita mourir” et dit même à Dieu “Je fais bien de m’irriter jusqu’à la mort.” (Jonas, 4). Mais cela n’est pas réel­lement important.

CE QUI EST important c’est le besoin de combler le trou béant du système poli­tique israélien : le trou noir à gauche.

La droite est flo­ris­sante. Des fas­cistes déclarés, qui étaient jadis mar­ginaux, sont main­tenant admis au centre. Un élève de l’ultra-raciste Meir Kahane brille à la Knesset et per­sonne ne semble s’en soucier. Les colons sont en train de pré­parer une “O.P.A. hostile” sur le Likoud.

À côté du Likoud, le seul grand parti est Kadima, qui est aussi éloigné de la gauche que la terre l’est d’Alpha du Cen­taure. Récemment deux repré­sen­tants de Kadima à la Knesset – Ronit Trosh et Otniel Schneller – ont pré­senté un projet de loi raciste à faire se dresser les cheveux sur la tête et dont l’objet est de mettre hors la loi toute orga­ni­sation qui révè­lerait des atro­cités sus­cep­tibles de “ternir” Israël et d’entraîner l’arrestation à l’étranger d’officiers de l’armée israé­lienne. Tzipi Livni n’a pas levé le petit doigt pour s’y opposer.

On admet géné­ra­lement que, lors des pro­chaines élec­tions, le parti tra­vailliste, qui est devenu le parti du Ministre de la Défense va dis­pa­raître, ainsi que le Meretz. L’un et l’autre ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient. Ils lais­seront der­rière eux un désert politique.

Cette situation est scan­da­leuse. Des cen­taines de mil­liers d’électeurs israé­liens portent dans le cœur les valeurs fon­da­men­tales de la gauche : paix, justice, égalité, démo­cratie, droits humains pour tous, fémi­nisme, pro­tection de l’environnement, sépa­ration de l’état et de la religion. Où sont-​​ils ? Qui les représente ?

Une grande partie de l’opinion publique se pose main­tenant la question. Beaucoup estiment “qu’il faut faire quelque chose”. Mais il semble que per­sonne ne sache vraiment quoi.

QUELQUES UNS SONT en quête d’une recette de cuisine du style : “Prenez 4 œufs, 2 cuillerées de farine, une pincée de sel…”

Ainsi : « Prenez 12 célé­brités, 7 pro­fes­seurs res­pectés, 3 avocats des droits humains, 2 mili­tants de la paix (pas trop radicaux), 1 pop star, une per­son­nalité célèbre de la télé, arrosez de slogans pru­dents (pas trop extré­mistes), agitez bien et servez tiède ».

Ou bien, sinon, “prenez 4 résidus du parti tra­vailliste, 2 trans­fuges du Meretz, 3 membres déçus de Kadima, 1 vert, 1 militant de quartier pauvre…”

Non, cela ne marche pas de cette façon.

La création d’un nouveau parti – un parti capable de modifier la scène poli­tique, de pré­tendre sérieu­sement au pouvoir et de durer long­temps – ne relève pas de la pra­tique culinaire.

Il exige une action créative, pas moins qu’une peinture de Léonard, pas moins que la construction du Taj Mahal ou du Dôme de Florence.

Un tel parti doit intégrer ces valeurs, non comme un assem­blage de slogans, mais comme faisant partie d’un ensemble cohérent. Un parti qui ne sera pas une conti­nuation de la voie des nau­frages poli­tiques et qui ne se rac­cro­chera pas à des modes de pensée périmés ni aux slogans des sor­ciers des Rela­tions Publiques. Un parti qui pro­posera un projet com­plè­tement nouveau. Un parti qui ne rajoutera pas des rus­tines aux rus­tines, qui ne pro­posera pas un travail de replâ­trage ici et là, mais pré­sentera un nouveau modèle de l’état d’Israël, un projet complet de Deuxième Répu­blique Israélienne.

On ne trouvera pas le chef d’un tel parti dans les pou­belles du monde poli­tique. Un vrai leader se mani­feste par sa propre énergie, comme Barack Obama, une per­son­nalité jeune por­teuse d’un message nouveau.

Aussi long­temps qu’un tel chef ne s’est pas mani­festé, l’initiative doit venir de la base. À toutes les mani­fes­ta­tions, je vois de nou­veaux jeunes gens, des idéa­listes dont la sin­cérité et le courage m’impressionnent, des mili­tants de la paix, des mili­tants des droits humains, des mili­tants pour l’environnement. C’est de chez eux que doit venir la nou­velle ini­tiative, autour de laquelle nous pourrons tous nous rallier.

La nature a horreur du vide. Tôt ou tard, le trou noir sera comblé. Si nous ne le com­blons pas nous-​​mêmes, il pourrait bien l’être par un monstre aux mul­tiples pattes.