Un touriste à Dimona

Bernard Ravenel - Pour la Palestine n°43, mardi 9 novembre 2004

Nucléaire israélien /

Le directeur général de l’Agence inter­na­tionale de l’énergie ato­mique, Mohammed El Baradeï, n’était pas venu en Israël depuis six ans.

Au cours de sa visite en Israël, M. El Baradei a, selon l’agence Asso­ciated Press (AP), " visionné le réacteur nucléaire de Dimona ". La même dépêche précise qu’il ne l’a pas ins­pecté, ni même observé de près, mais seulement " vu pendant un vol sur le pays  [1] " (sic). Nulle nou­velle ne peut être plus emblé­ma­tique : la plus haute autorité de l’agence des Nations unies, qui a " labouré " l’Irak à la recherche d’inexistantes armes nucléaires [2], qui exerce un contrôle rigoureux sur l’Iran et sur d’autres pays pour s’assurer qu’ils n’en fabriquent pas, lorsqu’elle entre en Israël, n’a plus aucune autorité. Elle est même réduite à la dimension d’un simple tou­riste qui, par hasard, d’en haut, d’un hublot, aperçoit au loin un étrange édifice. Et pourtant, le chef de l’AIEA sait par­fai­tement, comme le savent tous les gou­ver­ne­ments membres des Nations unies que, dans cet édifice, il y a le coeur du pro­gramme nucléaire mili­taire israélien. L’agence de presse elle-​​même, s’appuyant sur des revues spé­cia­lisées, peut écrire sans risque d’être démentie qu’Israël peut avoir même 300 têtes nucléaires et la capacité d’en construire d’autres plus rapi­dement d’une manière plus rapide [3].

Le directeur de l’AIEA n’a pu s’approcher ni du centre de Dimona ni de Mor­dechai Vanunu qui avait demandé à être entendu par la délé­gation de l’AIEA. Le porte-​​parole de celle-​​ci a déclaré à ce propos : " Nous sommes ici comme hôtes de la partie israé­lienne et nous n’avons pas l’intention d’interférer sur Dimona ou sur des per­sonnes que nous n’avons pas pro­grammé de rencontrer. [4] " C’est comme si, en droit pénal, une per­sonne connaissant des faits répré­hen­sibles s’offrait à témoigner et que le magistrat chargé de l’enquête refusait de l’entendre…

L’urgence d’un Moyen-​​Orient dénucléarisé

La visite de M. El Baradei revêt une grande impor­tance dans le contexte actuel. D’abord, Israël est, dans les faits, la seule puis­sance nucléaire du Moyen-​​Orient, de plus non déclarée. Déjà en décembre 2003, dans un entretien accordé à Yossi Melman, spé­cia­liste des ser­vices de ren­sei­gne­ments d’Israël au quo­tidien Haaretz, M. El Baradei avait déclaré que " la renon­ciation d’Israël à son arsenal nucléaire est une des voies qui peut mener à la paix et à la sécurité au Moyen-​​Orient [5] ". Il avait aussi invité Israël et les pays voisins à entamer des négo­cia­tions pour la création d’une zone libre d’armes nucléaires de façon à libérer la région de toute arme de des­truction massive. " Sans ce dia­logue ", avait-​​il précisé, " conti­nuera la course [par les pays arabes] pour se pro­curer des armes de des­truction pour com­penser l’arsenal nucléaire israélien. [6] " Bien que les ques­tions de Yossi Melman aient concerné quasi exclu­si­vement les acti­vités nucléaires de l’Iran, les réfé­rences expli­cites faites par El Baradei aux bombes nucléaires d’Israël ont été les points les plus remar­quables de l’interview qui a été repris par les agences de presse inter­na­tio­nales. Jamais par le passé un directeur de l’AIEA n’avait à ce point expli­ci­tement parlé de l’arsenal non conven­tionnel d’Israël qui, sur ce sujet ultra sen­sible, a tou­jours maintenu pendant des décennies une position volon­tai­rement ambiguë. En affirmant clai­rement que la bombe israé­lienne favorise la course aux arme­ments, El Baradei avait rompu de manière écla­tante le long silence officiel inter­na­tional entretenu sur ce sujet et de plus en plus intenable.

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( © Rabei, in {Al-​​Riyadh} du 10 juillet 2004.
Le monde (une autruche) et l’arsenal nucléaire israélien.

Iran - Israël, deux poids deux mesures

Depuis 1991, après la décou­verte et l’élimination en Irak des sites nucléaires, Israël et l’Iran ont été les seuls pays du Moyen-​​Orient sus­pectés de pos­séder des armes nucléaires.

Tel-​​Aviv a tou­jours répété qu’il ne serait pas le premier à intro­duire l’arme ato­mique dans la région, alors que les révé­la­tions de Vanunu en 1986 avaient confirmé l’existence d’un arsenal nucléaire en Israël.

De son côté, Téhéran a tou­jours soutenu que son activité nucléaire était des­tinée à pro­duire de l’énergie élec­trique mais n’a jamais plei­nement convaincu la com­mu­nauté inter­na­tionale qui sait très bien que le pas qui permet de passer du nucléaire civil au mili­taire est assez court.

Signa­taire du Traité de non pro­li­fé­ration, l’Iran a déve­loppé un pro­gramme nucléaire offi­ciel­lement à usage civil, mais avait entamé un pro­gramme de pro­duction d’uranium enrichi, qui est un com­posant néces­saire à la mise au point de l’arme nucléaire. Ce qui sup­posait la mise en marche de cen­tri­fu­geuses sophistiquées.

Sur pression de l’AIEA, l’Iran a accepté de geler son pro­gramme d’enrichissement d’uranium (qui, selon Téhéran, sert à pro­duire le com­bus­tible pour ses cen­trales élec­tro­nu­cléaires, tandis que selon Washington, il sert à pro­duire des bombes). En échange, les trois " grands " Euro­péens (Alle­magne, France, Grande-​​Bretagne) s’engageaient dans une coopé­ration tech­nique et surtout à faire en sorte que l’AIEA règle le conten­tieux avec Téhéran. C’était la ligne du " dia­logue constructif " contre la ligne amé­ri­caine des sanctions.

En décembre 2003, l’Iran a donc signé le pro­tocole addi­tionnel au TNP demandé par l’AIEA qui permet l’inspection sans préavis et a accepté de l’appliquer même avant la rati­fi­cation du Par­lement. En février 2004, il accepte de sus­pendre aussi les acti­vités d’enrichissement d’uranium à partir des cen­tri­fu­geuses. En juin, l’AIEA a voté une réso­lution qui demande à l’Iran des expli­ca­tions sur son pro­gramme de cen­tri­fu­geuses dit " P27 " [7]dont il aurait rela­tivisé l’importance et même dis­simulé l’existence.

C’est dans ce contexte iranien qu’a lieu la visite d’El-Baradei à Tel-​​Aviv. L’occupation anglo-​​américaine de l’Irak et l’acceptation par l’Iran des condi­tions posées par l’AIEA, sans parler de l’abandon par la Libye de toute ambition nucléaire, ont auto­ma­ti­quement isolé la posture israé­lienne. Cette situation a ren­forcé les cri­tiques très sévères dans le monde arabo-​​musulman qui accu­saient l’Agence et El Baradei d’utiliser deux poids deux mesures, c’est à dire de mener des contrôles stricts en Iran, d’avoir mené des ins­pec­tions scru­pu­leuses, pour le moins, en Irak et, en fait, de fermer un oeil, ou même les deux, quand il est question du nucléaire israélien.

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(© Emad Hajjaj, in {Alquds Al-​​Arabi du 9 juillet 2004).
El Baradeï muni d’un blaireau en train d’inspecter les armes nucléaires israéliennes.

Pour répondre à ces cri­tiques, El Baradei avait déjà déclaré en décembre 2003 : " Nous estimons qu’Israël possède des armes nucléaires, y compris parce qu’il ne l’a jamais nié. " Il avait même précisé qu’il avait constaté, au cours d’une tournée au Moyen-​​Orient, une énorme frus­tration de la part des pays arabes, du fait de la pré­sence dans la région de la bombe israé­lienne. Le directeur de l’AIEA avait alors exhorté Israël à suivre l’exemple de l’Afrique du Sud qui, en 1989, a renoncé au nucléaire mili­taire construit pendant l’Apartheid (avec l’aide d’Israël et de la France…)

D’emblée, la veille de l’arrivée d’El Baradei, Sharon a pris les devants en faisant com­prendre qu’Israël possède des engins nucléaires et, surtout, qu’il n’entend pas y renoncer. " Je ne sais pas ce qu’El Baradei veut voir ici, Israël est obligé de tenir dans ses mains toutes les com­po­santes de la force néces­saires à sa défense " a-​​t-​​il déclaré à la radio des forces armées. Pendant le séjour d’El Baradei, Israël a essayé de détourner la conver­sation en pointant le doigt vers l’Iran et en faisant tout son pos­sible pour que la pression de la com­mu­nauté inter­na­tionale se concentre sur l’Iran, avec la com­plicité active des Etats-​​Unis.

Au terme de sa visite, dans une ten­tative déses­pérée de montrer quelques résultats, le directeur de l’AIEA a déclaré que le Premier ministre israélien s’était dit " prêt à dis­cuter sur la consti­tution d’une zone libre d’armes nucléaires au Moyen-​​Orient ", liant cependant toute pos­si­bilité aux " progrès de la feuille de route " qu’il a lui-​​même vidée de tout contenu.

Grâce au soutien assuré des Etats-​​Unis - seuls auto­risés à super­viser le pro­gramme nucléaire israélien (mais non l’arrêter) - le gou­ver­nement israélien peut ainsi, une fois de plus, se sous­traire aux normes inter­na­tio­nales imposées aux autres. Il main­tient ainsi son " ambi­guïté stra­té­gique " : offi­ciel­lement, il n’admet ni ne nie la pos­session d’armes nucléaires ; dans les faits il continuer à les construire et à les développer.

S’il était réel­lement disposé à négocier pour créer au Moyen-​​Orient une zone libre d’armes nucléaires, Israël devrait admettre être le seul à pos­séder de telles armes qu’il garde pointées sur les autres pays de la région ; il devrait signer le Traité de non pro­li­fé­ration des armes nucléaires, que les autres gou­ver­nement ont signé ; il devrait ouvrir ses propres ins­tal­la­tions nucléaires comme l’ont fait les autres aux ins­pec­tions de l’AIEA ; il devrait enfin déman­teler son propre arsenal nucléaire.

Dans un entretien accordé à Haaretz le 8 juillet, le directeur de l’AIEA a dit qu’il était en train de tra­vailler à un " com­promis " sur la base duquel Israël et les pays arabes et musulmans pour­raient conclure un " accord réa­liste pour la sécurité qui n’inclut pas la bombe [c’est à dire l’arsenal nucléaire israélien ndt] comme partie de tout pro­cessus de paix ". L’Iran et les autres pays de la région devraient donc accepter " un accord pour la sécurité " qui lais­serait pointés sur eux les mis­siles nucléaires israé­liens, en s’engageant en mÍme temps à ne pas construire des armes nucléaires tandis qu’Israël conti­nuerait à déve­lopper les siennes. Pro­po­sition bien sin­gu­lière parce qu’on ne com­prend pas en effet pourquoi on devrait définir appeler " com­promis " ce qui serait une capi­tu­lation sans conditions.

La tension Israël-​​Iran et l’émergence d’un scénario de guerre nucléaire

Après cette visite, on apprend de sources diplo­ma­tiques non iden­ti­fiées à Vienne, siège de l’AIEA, que Téhéran aurait brisé des scellés apposés par l’AIEA sur des cen­tri­fu­geuses dans le site pilote de Natanz situé à 250 kilo­mètres au sud de Téhéran [8]. La tension monte. Israël - qui n’a pas signé le TNP - sur­en­chérit en affirmant que l’Iran dis­po­serait de sa bombe en 2007. Haaretz annonce qu’Israël a com­mencé une offensive diplo­ma­tique pour mettre l’Iran en accu­sation ; des fuites, issues très pro­ba­blement des ser­vices de ren­sei­gnement israé­liens, révèlent que Tel-​​Aviv dispose déjà d’un plan pour bom­barder les ins­tal­la­tions ira­niennes comme il l’avait déjà fait en 1981 avec le réacteur irakien [9].

Paral­lè­lement, le Par­lement iranien dit qu’il ne rati­fiera pas le pro­tocole addi­tionnel signé en décembre tant que l’AIEA n’aura pas déclaré propre son pro­gramme civil.

Qu’entre Vienne et Washington, via Tel-​​Aviv, la question soit uti­lisée comme arme de chantage poli­tique est trop évident. Il est pro­bable que l’Iran ne sera pas déféré au Conseil de sécurité en sep­tembre, mais pas non plus absous. Tout sera renvoyé en décembre, quand on saura quelle admi­nis­tration siègera à la Maison blanche. Aujourd’hui, dans l’administration actuelle, le parti des néo-​​conservateurs, favo­rable à la confron­tation avec l’Iran, reprend du poil de la bête. Condo­leeza Rice, conseillère pour la sécurité nationale, a choisi le 59e anni­ver­saire du bom­bar­dement de Nagasaki, où les Etats-​​Unis lan­cèrent une bombe au plu­tonium le 9 août 1945, pour accuser l’Iran d’avoir repris la fabri­cation de cen­tri­fu­geuses, non pas pour un usage civil mais pour en retirer le plu­tonium néces­saire à la pro­duction d’armes nucléaires. " Nous ne pouvons pas per­mettre que l’Iran déve­loppe des armes nucléaires ", a-​​t-​​elle conclu avec son ton menaçant habituel. En clair, si Bush obtient un second mandat, il est pro­bable que l’Iran sera son pro­chain objectif. L’Iran pourrait alors devenir un nouveau terrain de crise au Moyen-​​Orient. Et s’il est poussé dans ses retran­che­ments, le " parti " de la bombe nucléaire, appelé là aussi " les conser­va­teurs " ou " les Gar­diens de la Révo­lution ", se ren­forcera à Téhéran.
En ce même début d’août, on apprend que le com­man­dement mili­taire israélien a com­mencé à dis­tribuer des pilules à l’iode à la popu­lation de la zone proche de Dimona, "pour pro­téger les rési­dents des émis­sions radio­ac­tives pro­vo­quées par une attaque de mis­siles sur le centre nucléaire ou en cas d’incident à un réacteur  [10] ". Une telle décision par­ticipe évidemment de la cam­pagne pour pré­parer les gou­ver­ne­ments et l’opinion publique à une attaque " pré­ventive " israé­lienne contre les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes [11]. Le 11 août, Téhéran annonce avoir procédé à un essai réussi de la der­nière version de son missile balis­tique de moyenne portée (1300 km), " Chahab III [12] ". Le 18 août, le ministre iranien de la Défense, Ali Cham­khani, laisse planer à son tour la menace d’une " attaque pré­ventive " pour empêcher une attaque contre les ins­tal­la­tions nucléaires de son pays. Le jour même, un com­mandant des Gar­diens de la Révo­lution avait prévenu que l’Iran frap­perait le réacteur nucléaire de Dimona si Israël s’avisait de lancer une attaque contre la cen­trale ira­nienne de Bou­chehr [13].

Tout se passe comme si se réunis­saient sous nos yeux les éléments d’un scé­nario de guerre nucléaire aux consé­quences incalculables

Bernard Ravenel

[1] Asso­ciated Press, 8 juillet 2004.

[2] Lire Hans Blix, L’Irak, les armes introu­vables, Fayard, 2004. La vérité sur tous les men­songes de Bush-​​​​Blair.

[3] Asso­ciated Press, 8 juillet 2004.

[4] Washington Post 8 juillet 2004.

[5] Haaretz, 12 décembre 2003

[6] idem.

[7] Il s’agit d’une cen­tri­fu­geuse de type PAK2 d’origine pakis­ta­naise, calquée sur un pro­totype occi­dental qui permet d’obtenir plus faci­lement un uranium de qualité militaire.

[8] Le Monde, 30 juillet 2004.

[9] Déjà on a appris On apprenait déjà, en octobre 2003, qu’Israël se serait doté de " vec­teurs " nucléaires pour atteindre l’Iran (Jacques Isnard, Le Monde, 14 octobre 2003)

[10] Haaretz, 8 août 2004

[11] Déjà En décembre 2003, le ministre israélien de la Défense, Shaul Mofaz (né en Iran) avait adressé un aver­tis­sement menaçant en révélant qu’IsraëléÈtudiait un plan d’"attaque pré­ventive" contre les cen­trales ira­niennes. Téhéran avait durement réagi en déclarant que " si Israël devait accomplir ses plans, il ne ferait que creuser sa propre tombe ", selon les termes du général Seyed Reza Pardis, com­mandant des forces aériennes.

[12] Le Monde, 13 août 2004.

[13] AFP, 19 août 2004.