Un soldat de l’armée israélienne a tout à coup surgi d’entre les arbres

Gideon Lévy, lundi 5 mai 2008

Tout ce que le car­releur Sami Houatra voulait, c’était rentrer chez lui, au sud du Mont Hébron, après avoir quitté son travail dans la localité [israé­lienne] de Meitar. Un soldat de l’armée israé­lienne a tiré sur lui, deux balles, sans raison apparente.

Il est resté étendu, perdant son sang une heure durant avant de recevoir des soins. A l’hôpital de Soroka, on l’a gardé menotté pendant plus d’une semaine. Un mois et demi plus tard, il a encore des dif­fi­cultés à tenir debout.

A la fin de la journée, au bout d’une semaine de travail, au terme de deux semaines érein­tantes, le car­releur Sami Houatra a pris le chemin de la maison. Sami rénove des villas de Juifs dans la localité com­mu­nau­taire de Meitar, se cache comme un chien dans la localité bédouine de Houra, toute proche, passe la nuit dans un conteneur et, une fois toutes les deux ou trois semaines, il s’en retourne clan­des­ti­nement chez lui, dans le village de Wadi a-​​Shajana, au sud du Mont Hébron. Sami, céli­ba­taire de 29 ans, habite avec ses parents âgés. Tous les autres membres de sa famille vivent en Israël, citoyens du pays. La main du destin a déchiré cette famille bédouine en 1948 : une partie est restée en Israël, l’autre fut condamnée à vivre dans les Ter­ri­toires [occupés]. Sami sub­vient aux besoins de ses parents en se rendant illé­ga­lement en Israël. Il y en a beaucoup d’autres comme lui. Les 6000 shekels de son salaire mensuel [1100 €] repré­sentent une somme consi­dé­rable pour les stan­dards du sud du Mont Hébron.

Le matin du jeudi 6 mars, Sami s’est réveillé dans son conteneur, il s’est pré­senté à son travail de car­relage à Meitar et, à la fin de sa journée de travail, il a dit qu’il retournait chez lui après deux semaines d’affilée passées à car­reler les maisons des Juifs. Le trajet vers la maison ou depuis la maison est coûteux et dan­gereux. C’est pour cette raison qu’il ne rentre pas trop souvent. C’est comme ça depuis des années. Jamais il ne s’était fait prendre. Sami dit savoir comment éviter la police et les garde-​​frontières qui traquent les per­sonnes en séjour illégal. Son conteneur, il le partage avec un ouvrier de Dehariya. Ils paient 500 shekels [92€] par mois pour la location de cet abri douteux à Houra.

16h : fin d’une journée de travail, mais aussi fin d’une semaine de travail, et début du trajet de retour à la maison. Il en fait une partie à pied, en passant par les col­lines. Une voiture israé­lienne l’a déposé près de Ramdin et de là, il a continué à pied jusqu’au moment où il est monté dans un taxi pales­tinien de Dehariya qui l’a emmené jusqu’aux abords de son village. A partir de là, il y a un chemin à faire à pied, plus long mais plus sûr, et un autre plus court mais plus risqué où il arrive que des soldats se mettent en embuscade, guettant les per­sonnes en séjour illégal et ceux qui lancent des pierres. Sami était éreinté : il a choisi le chemin le plus court.

Sami est arrivé aux abords de son village retiré, à 18h30. Il a pris entre les arbres, est passé à côté de la fabrique de poteries du village, quand tout à coup un soldat de l’armée israé­lienne a surgi d’entre les arbres. C’est là, parmi les arbres, que parfois, les soldats s’embusquent et guettent les enfants qui lancent des pierres sur la route 60 qui passe au pied du village. C’était le cas ce jour-​​là. Le soldat a ordonné à Sami de s’arrêter, de relever son T-​​shirt et son blouson et de tourner sur place. Sami dit avoir fait ce qu’on lui disait. Le soldat paraissait tendu et nerveux. Peut-​​être avait-​​il peur. Sami lui a dit qu’il revenait de son travail et qu’il ren­trait chez lui. « Où travailles-​​tu ? », a demandé le soldat. « A Meitar », a répondu Sami. « Tu as un permis ? » « Non, je n’ai pas de permis. Il y en a beaucoup qui vont tra­vailler sans permis. » Sami dit que le soldat s’est mis à l’injurier : « Abou shar­mouta » [père de pute] et toute une sélection d’autres insultes.

Et puis tout à coup – sans le moindre aver­tis­sement, d’après Sami – le soldat lui a tiré dessus, deux balles l’une après l’autre, droit dans l’entrejambe. Entre le soldat et lui, il y avait cinq mètres tout au plus. Sami est tombé à terre. Le soldat s’est alors approché de lui, lui a collé son fusil à la tête et a crié : « pourquoi passes-​​tu par ici ? ». Le car­releur perdait beaucoup de sang de sa blessure.

Le corps de Sami était secoué de trem­ble­ments et les dou­leurs étaient intenses. Il a tenté d’expliquer au soldat qu’il n’avait lancé aucune pierre et que tout ce qu’il voulait c’était rentrer chez lui en paix. « Je revenais de mon travail et je ne savais pas que vous étiez ici », a dit Sami pour essayer de se jus­tifier. Tout cela se passait à quelques dizaines de mètres de sa maison, près de la maison de ses voisins. Très vite, cinq autres soldats ont surgi d’entre les arbres. Sami a entendu l’officier demander au premier soldat : « pourquoi as-​​tu tiré sur lui ? ».

Les soldats ont pris la carte d’identité de Sami et vu son âge : 29 ans. Pas l’âge de ceux qui lancent des pierres. Pendant tout ce temps, Sami était étendu par terre, perdant son sang mais plei­nement conscient. Un quart d’heure plus tard, un infirmier ou un médecin mili­taire – Sami ne sait pas – est arrivé et a demandé aux soldats pourquoi ils n’avaient pas pro­digué les pre­miers soins au blessé. Les soldats lui ont répondu n’avoir pas l’équipement pour les pre­miers soins. L’infirmier, à moins que ce ne fût un médecin, a pansé les bles­sures de Sami et arrêté l’hémorragie. Ensuite on lui a immo­bilisé les jambes et on l’a emmené vers une ambu­lance qui l’a évacué vers le check­point de Meitar, où une ambu­lance de Magen David Adom l’a conduit à l’hôpital Soroka, à Beer Sheva.

A Soroka, on lui a demandé de signer un for­mu­laire de consen­tement à l’opération. Sami, paniqué et seul, a eu peur de signer le mys­té­rieux document en hébreu mais a fini par y consentir. On l’a amené en salle d’opération. Sami s’est réveillé le len­demain matin, après avoir subi une inter­vention à l’aine, pour s’apercevoir rapi­dement qu’il était menotté et qu’un de ses pieds était attaché au lit. Deux soldats gar­daient sa chambre par alter­nance toutes les six heures.

Une semaine durant, Sami Houatra est resté alité dans le dépar­tement d’orthopédie de l’hôpital, menotté et attaché, sous la sur­veillance de deux soldats, et sans qu’aucun de ses proches ne fût autorisé à lui rendre visite. Ni ses parents âgés qui vivent avec lui dans les Ter­ri­toires [occupés], ni ses frères, ni les autres membres de sa famille qui vivent dans le Néguev et qui ont essayé de se rendre à son chevet mais que les soldats n’ont pas laissés entrer dans la chambre. Pendant son hos­pi­ta­li­sation, un officier de l’armée israé­lienne est également venu l’interroger. A la fin de l’interrogatoire, l’officier lui a dit : « Nous sommes convaincus que vous n’êtes pas un ter­ro­riste. C’est pourquoi nous vous libérerons. »

Après une semaine, menottes et gardes ont été retirés, et trois jours plus tard, Sami était renvoyé chez lui. Dans la lettre de sortie d’hôpital, le Dr Oren Zvieli a écrit : « Age 29. Amené aux urgences par les forces de sécurité, après avoir été touché à la cuisse gauche. Transféré dans notre dépar­tement après inter­vention chi­rur­gicale sur fracture ouverte au fémur gauche et recon­nexion des vais­seaux san­guins ouverts… Ne donne pas d’informations sur les cir­cons­tances de l’incident… A com­mencé, dans le dépar­tement, une phy­sio­thé­rapie mobile sans appui sur la jambe opérée, à l’aide d’un déam­bu­lateur… Renvoyé aux forces de sécurité et pour un suivi. »

La porte-​​parole du Centre médical de Soroka, Inbar Darom-​​Guter, a com­mu­niqué cette semaine l’explication sui­vante à propos de l’utilisation des menottes durant l’hospitalisation de Sami, blessé : « D’après les ins­truc­tions du Ministère de la Santé, la décision de menotter un patient placé sous sur­veillance incombe à l’autorité res­pon­sable de l’application de la loi qui a la garde du patient… Le détenu est attaché selon les direc­tives des ser­vices de sécurité et par ceux-​​ci qui n’ont pas répondu à la demande de l’équipe médicale de détacher le patient. Les ser­vices de sécurité sont, eux, entraînés à définir le degré de danger repré­senté par le détenu. Il a reçu les meilleurs soins médicaux et le fait d’être menotté et attaché n’a pas le moins du monde porté atteinte aux soins qui lui étaient donnés. L’état du patient était bon au moment de sa sortie de l’hôpital ».

Le porte-​​parole de l’armée israé­lienne a expliqué : « Il y a eu, ces der­niers temps, plus de dix cas d’activité ter­ro­riste popu­laire hostile… ayant pour but de porter atteinte à des habi­tants et à des soldats de l’armée israé­lienne dans le secteur de Wadi a-​​Shajana. Lors de l’incident dont il est question,… des soldats de l’armée israé­lienne ont repéré deux per­sonnes qui s’approchaient de l’endroit d’un pas furtif et suspect, et tenant un pneu qu’ils ont lancé en direction de l’axe routier. Les soldats ont appliqué la pro­cédure d’arrestation d’un suspect, pro­cédure qui com­porte plu­sieurs appels et un tir de som­mation en l’air. En l’absence de réponses aux som­ma­tions, les soldats ont effectué un tir de pré­cision à hauteur des jambes et constaté avoir touché leur cible. Les soldats ont ensuite apporté au blessé les pre­miers soins, sur place. Puis celui-​​ci a été évacué vers l’hôpital pour continuer à y recevoir des soins ».

Dans sa triste et pauvre maison, Sami est main­tenant étendu sur le flanc, après avoir passé une semaine avec des menottes qui n’ont pas – le ciel nous pré­serve ! – nui à l’excellence des soins médicaux qu’il a reçus. Il est étendu sur un lit métal­lique défait et éprouve des dif­fi­cultés à se mettre debout. Plus d’un mois et demi a passé depuis qu’il s’est fait tiré dessus et il n’est tou­jours pas capable de se tenir sur ses jambes. Son père âgé est allongé sur un matelas près de lui, dans la seule pièce de leur maison. Sur la radio­graphie qu’il nous pré­sente, apparaît la broche fichée dans sa cuisse. Chaque jour, son frère vient le chercher et il le porte pour l’emmener se faire soigner à l’institut de phy­sio­thé­rapie de Dehariya.

Lorsque nous demandons à Sami de pouvoir le pho­to­gra­phier à l’entrée de sa maison, son visage s’assombrit : tout mou­vement lui est dou­loureux. Fina­lement, nous l’avons porté jusqu’au hall d’entrée. Il porte un t-​​shirt de sport, gris : « Tournoi Ramadan de mini-​​foot adulte 2005. Conseil local de Houra ». Il a le teint gris, il est phy­si­quement mince et faible, et dit que ça lui est dur. « Ce sont des pro­blèmes pour toute la vie », mar­monne le car­releur de Wadi a-​​Shajana, qui ne demandait qu’à rentrer chez lui en paix.