Un gros mot

Uri Avnery – 6 février 2010, dimanche 14 février 2010

C’est un fait : la paix est devenue un gros mot. Les gens se livrent à des exer­cices verbaux, presqu’acrobatiques, pour explorer toute la gamme des cir­con­lo­cu­tions à la place du mot. Les hommes poli­tiques parlent de “la fin du conflit”, de “statut per­manent”, de “règlement poli­tique”, à seule fin d’éviter le mot tabou.

DE NOM­BREUX COMBATS impor­tants en Israël inter­pellent les gens de conscience. Entre autres (dans le désordre) :

Le combat pour pré­server l’environnement et l’avenir de la Planète.

Le combat pour la démo­cratie contre les ten­dances fas­cistes.

Le combat pour les droits humains et les droits civils.

Le combat fémi­niste.

Le combat pour les droits des gays et des lesbiennes.

Le combat pour la justice sociale et la solidarité sociale.

Le combat pour l’égalité des droits pour les citoyens arabes d’Israël.

Le combat contre la discrimination des Juifs orientaux.

Le combat pour la séparation de la religion et de l’État.

Le combat pour les droits des animaux. Etc. etc. etc.

Chacune d’entre elles méritent une adhésion sans réserve, en par­ti­culier de la part des jeunes. Mais après tout, elles servent toutes aujourd’hui de sub­stitut à la bataille prin­cipale : le combat pour la paix avec le peuple palestinien.

IL Y A un danger que tous ces combats deviennent comme “des cités de refuge” pour de jeunes idéa­listes qui désirent se dévouer à une noble cause, mais qui n’ont aucune envie de prendre part au combat principal.

Parce que chacun de ces combats est vraiment important et qu’il est mené pour une bonne cause, per­sonne ne peut contester ces mili­tants. De nom­breuses orga­ni­sa­tions déploient actuel­lement leurs acti­vités dans ces domaines, et des mil­liers de gens remar­quables – hommes et femmes, vieux et jeunes – se dévouent à ces causes. Moi, aussi, je me join­drais volon­tiers à chacun d’eux, si ce n’était…

Si ce n’était le fait que tous – tous ensemble et chacun d’eux sépa­rément – sont main­tenant en train d’ôter la vie au combat pour la paix. De mon point de vue, la paix sur­passe tous les autres objectifs, en par­ti­culier parce que le succès de tous les autres combats dépend du résultat de ce combat-​​ci.

La guerre sans fin crée une réalité d’occupation et d’oppression, de mort et de des­truction, de bru­talité et de cruauté, de dégé­né­res­cence morale et de bes­tialité géné­ra­lisée. Le moindre idéal pourrait-​​il être réalisé dans cette situation ? Est-​​ce que le fémi­nisme par exemple peut atteindre ses objectifs dans un pays en proie à un mili­ta­risme chauvin débridé ? Peut-​​on éviter la torture aux animaux quand la torture des êtres humains fait partie de la routine ? Est-​​ce que les rivières et les forêts, les oiseaux et les léo­pards peuvent être pré­servés quand des quar­tiers rési­den­tiels reçoivent des bombes et des obus au phos­phore blanc ?

LA PRIN­CIPALE question est, natu­rel­lement, pourquoi des gens de conscience s’écartent-t-ils de la vision de paix.

C’est un fait : la paix est devenue un gros mot. Une per­sonne honnête ne sou­haite pas être aperçue en sa com­pagnie. Il ne serait pas conve­nable de le pro­noncer dans une société policée.

Les gens se livrent à des exer­cices verbaux, presqu’acrobatiques, pour explorer toute la gamme des cir­con­lo­cu­tions à la place du mot. Les hommes poli­tiques parlent de “la fin du conflit”, de “statut per­manent”, de “règlement poli­tique”, à seule fin d’éviter le mot tabou.

Pourquoi ?

Tout d’abord, le mot “paix” a été utilisé à tant de reprises qu’il a presque perdu toute signi­fi­cation. On en a abusé si souvent qu’il est usé jusqu’à la corde. Pour para­phraser la formule clas­sique du phi­lo­sophe bri­tan­nique, le Dr. Samuel Johnson : “La paix est le dernier refuge d’un vaurien”. Ou, pour reprendre le slogan de l’empire du mal dans “1984” de George Orwell : “La guerre, c’est la paix”.

L’espoir de paix est apparu tant de fois pour être tant de fois taillé en pièces que l’espoir lui-​​même éveille main­tenant le soupçon et la crainte. Qu’est-il advenu du plus grand espoir de tous, l’accord d’Oslo et la poignée de mains his­to­rique de 1993 ? Qu’est-il advenu du voyage triomphal d’Ehoud Barak à Camp David en 2000 ? On ne peut pas exiger des gens ordi­naires qu’ils découvrent ce qui s’est réel­lement passé là-​​bas et qui doit être blâmé. Ils voient seulement les faits dans leur évidence : nous espé­rions la paix, nous avons eu la guerre.

Les choses en sont arrivées au point où même les mou­ve­ments paci­fistes craignent d’employer le mot dans leurs décla­ra­tions poli­tiques. Eux aussi recherchent des synonymes.

Il est désormais géné­ra­lement admis qu’il ne vaut mieux pas aborder les jeunes avec un dis­cours sur la paix. Qu’à Dieu ne plaise. Ils ont la conviction que la guerre est une situation per­ma­nente, que la paix est une illusion, rien d’autre qu’une vieille expression dépourvue de sens. Ils pensent qu’ils sont condamnés, eux et leurs enfants et les enfants de leurs enfants (s’ils restent ici) à aller à la guerre, encore et encore, jusqu’à la fin des temps. Ils n’ont pas envie de gas­piller leurs énergies pour cette absurdité qu’est la paix. Il vaut mieux sauver les der­niers léo­pards du désert de Judée ou les aigles des Hau­teurs du Golan que d’aller à la recherche des colombes de la paix qu’ils n’ont jamais vues.

Les gens de gauche sont fiers de constater que la solution de “deux États pour deux peuples”, un temps la vision d’une poignée de cinglés, fait désormais l’objet d’un consensus mondial. Une énorme vic­toire en vérité. Mais elle est dépassée par la réussite de la droite à trans­former “Nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix” en un crédo national.

En langage moderne : la paix est ringarde, tout le reste est “in”.

CETTE SEMAINE le jour­na­liste Gideon Levy observait dans un entretien à la télé­vision que dans la Knesset actuelle il n’y avait plus un seul membre juif pour qui la paix est l’objectif N° 1.

Cer­taines per­sonnes, dans ce contexte, citent le nom du nouveau membre du parti Meretz, Nitzan Horowitz. Pendant des années, il a été à la télé­vision le com­men­tateur des ques­tions étran­gères et il a com­mu­niqué aux télé­spec­ta­teurs son enthou­siasme pour chaque combat en faveur de la paix et de la liberté dans le monde entier. Son style plein d’émotion et sa ten­dance à s’identifier à l’opprimé lui ont permis de gagner l’amour des auditeurs.

Mais depuis son entrée au par­lement, son ardeur semble l’avoir quitté. Il mène actuel­lement une bruyante bataille contre la guerre des prix dans les librairies. Alors, quid de la paix ? Quid de l’occupation ? Silence, s’il vous plait.

Cela est vrai pour l’ensemble du parti Meretz qui, dans ses beaux jours, se com­portait en avant-​​garde du camp de la paix sio­niste à la Knesset. Depuis lors les choses ont évolué pour le pire. Pour récu­pérer un peu de leur force, ils ignorent la question de la paix autant que c’est humai­nement pos­sible. Quand il n’est pas pos­sible d’y échapper, ils en parlent sans conviction, comme un Juif embrassant la mezouzah ou un Chrétien faisant le signe de la croix – et en vitesse.

C’est une his­toire inté­res­sante. Lorsque Shu­lamit Aloni fonda le parti en 1973, à la veille de la guerre du Kippour, elle était surtout connue comme mili­tante des droits civils. Elle était par­ti­cu­liè­rement engagée dans la lutte pour les droits des femmes et contre les contraintes reli­gieuses. La paix était un objectif secon­daire dans son pro­gramme. Mais, comme chef du Meretz, elle acquit pro­gres­si­vement la conviction qu’aucun de ses objectifs ne pourrait se réa­liser dans un climat de guerre, et la paix devint un élément central de ses idées. Quand le parti se déve­loppa, il devint la prin­cipale force de paix sioniste.

Ces der­nières années, le pro­cessus est reparti dans l’autre sens, comme un film vidéo que l’on déroule à l’envers. La paix a été évacuée du centre du pro­gramme du Meretz et en a presque disparu. Le Meretz est redevenu un parti pour les droits civils, tout en passant de 12 sièges à la Knesset à seulement trois.

LA DROITE ISRAÉ­LIENNE, qui est financée par des mil­liar­daires amé­ri­cains de droite, tant juifs que chré­tiens évan­gé­liques, a lancé cette semaine une vio­lente attaque contre le pro­gres­siste New Israel Fund qui finance géné­reu­sement tous les combats énumérés ci-​​dessus.

Nous pouvons révéler hon­nê­tement que Gush Shalom n’en a jamais reçu un centime. Le fond a évité comme la peste les mou­ve­ments paci­fistes. Mais cela ne l’a pas sauvé. Les gens de droite le per­sé­cutent. Même si on traite “seulement” de droits humains, on ne peut pas y échapper. La cité de refuge n’offre aucune sécurité.

LA CAUSE de la paix reviendra inévi­ta­blement au centre de la scène parce qu’elle décidera de notre destin, en tant qu’individus et en tant qu’État. Il n’y a pas d’échappatoire.

Natu­rel­lement, aucun des combats pour les autres causes ne devrait être aban­donné, même si le combat pour mettre un terme à l’occupation et réa­liser la paix doit passer avant tous les autres.

J’attends avec impa­tience le jour où les orga­ni­sa­tions engagées dans tous ces combats réuniront tous leurs mer­veilleux mili­tants, leur enthou­siasme, leurs talents et leur courage et en par­ti­culier leur capacité à se dévouer à une idée, en une seule force luttant pour l’Autre Israël, dont le fer de lance est le combat pour la paix. Dans un mou­vement vaste et uni, les dif­fé­rentes causes seront com­plé­men­taires et se nour­riront l’une l’autre.

Ensemble elles mèneront la cam­pagne décisive : le combat pour la Seconde Répu­blique Israélienne.