Un échec

Amira Hass, vendredi 6 novembre 2009

Inter­vention d’Amira Hass à la réception de son Prix du Courage en Jour­na­lisme 2009 [1]

Permettez-​​moi de com­mencer par une cor­rection. Cor­rection ô combien impolie, allez-​​vous penser à juste titre, mais de toute façon, nous, les Israé­liens, nous sommes par­donnés pour bien pire qu’une impolitesse.

Ce qui est si géné­reu­sement appelé aujourd’hui par la Fon­dation inter­na­tionale des femmes dans les médias (IWMF) l’œuvre de ma vie doit être requa­lifié. Parce que c’est un Echec. Rien de plus qu’un échec. L’échec d’une vie.

Pensez-​​y, c’est juste cette partie de ma vie qui pose question : après tout, c’est environ un tiers de ma vie, pas plus, que j’ai consacré au journalisme.

Aussi, si cette période de ma « vie » vous donne l’impression que je vais bientôt prendre ma retraite - alors cette impression il faut la dis­siper. Je n’envisage pas d’arrêter très vite ce que je fais.

Qu’est-ce que je fais ? On me définit en général comme jour­na­liste pour les ques­tions pales­ti­niennes. Mais en réalité, mes articles portent sur la société et la poli­tique israé­liennes, sur la Domi­nation et ses ivresses. Mes sources ne sont pas des docu­ments secrets ou des comptes rendus divulgués de réunions de per­son­na­lités de Pouvoir et au Pouvoir. Mes sources sont les chemins ouverts à tous par les­quels les opprimés sont dépos­sédés de leurs droits à l’égalité en tant qu’êtres humains.

Il reste tant encore à apprendre sur Israël, sur ma société, et sur les déci­deurs israé­liens qui inventent des res­tric­tions comme interdire aux étudiants de Gaza de s’instruire dans une uni­versité pales­ti­nienne de Cis­jor­danie, à quelque 70 kilo­mètres de chez eux. Autre inter­diction : interdire aux jeunes (de plus de 18 ans) d’aller voir leurs parents à Gaza, pour s’enquérir de leur santé. S’ils venaient à mourir, des res­pon­sables israé­liens res­pec­tueux des ordres per­met­traient la visite. S’il s’agit de jeunes de moins de 18 ans, la visite serait auto­risée. Mais, d’un autre côté, les parents au second degré ne sont pas auto­risés à rendre visite à des frères et sœurs mourant ou en bonne santé à Gaza.

C’est une question phi­lo­so­phique curieuse, pas seulement jour­na­lis­tique. Pensez-​​y : qu’y a-​​t-​​il de si déran­geant pour le système israélien, dans le fait de savoir si des pères ou des mères sont en bonne santé ? Qu’y a-​​t-​​il de si déran­geant dans le fait qu’un jeune choi­sisse et acquière une meilleure ins­truction ? Et ce ne sont-​​là que deux parmi une longue, longue liste d’interdictions israéliennes.

Et quand j’écris sur le ter­ri­toire pales­tinien de Cis­jor­danie, qui est petit à petit détruit et morcelé, ce n’est pas seulement sur des gens qui ont perdu leurs biens fami­liaux et leurs moyens de sub­stances ; ce n’est pas seulement sur des oppor­tu­nités de plus en plus rares pour un peuple coupé de tout dans des enclaves sur­peu­plées. J’écris en réalité sur l’habileté des archi­tectes israé­liens. C’est une manière de faire savoir comment l’urbanisme israélien sur le terrain contredit les pro­cla­ma­tions offi­cielles, un phé­nomène qui carac­térise les actes de tous les gou­ver­ne­ments israé­liens, d’autrefois comme d’aujourd’hui. Bref, il y a tant de choses pour me tenir occupée pendant une autre vie, ou au moins pendant le reste de ma vie.

Mais, comme je l’ai dit, la véri­table cor­rection est ailleurs. Ce n’est pas d’une réussite que nous devrions parler, mais d’un échec.

C’est l’échec de ne pas avoir amené l’opinion publique israé­lienne et inter­na­tionale à uti­liser et à accepter les termes et les mots justes - ceux qui reflètent la réalité. Et non pas le nouveau langage orwélien qui prospère depuis 1993 et qui a été adroi­tement imposé et propagé par ceux qui y ont intérêt.

La ter­mi­no­logie du pro­cessus de paix, qui a dominé, brouille la per­ception des véri­tables pro­cessus en cours : un mélange par­ti­culier d’occupation mili­taire, de colo­nia­lisme, d’apartheid, d’autonomie pales­ti­nienne limitée dans des enclaves, et de démo­cratie pour les juifs.

Ce n’est pas mon rôle en tant que jour­na­liste de faire accepter par les juifs et mes com­pa­triotes israé­liens que ces pro­cessus sont immoraux et gra­vement impru­dents. C’est mon rôle, par contre, d’exercer le droit à la liberté de la presse afin de donner les infor­ma­tions et de faire que les gens sachent. Mais, comme je ne l’ai que trop découvert, le droit de savoir ne signifie pas un devoir de savoir.

Des mil­liers de mes articles et des mil­lions et des mil­lions de mes mots se sont envolés. Ils ne pou­vaient riva­liser avec le langage officiel qui a été adopté volon­tiers par les médias de masse, et qui est utilisé afin de décrire de façon trom­peuse la réalité. Un langage officiel qui encourage les gens à ne pas savoir.

En effet, un échec retentissant pour un journaliste.

[1]

Amira Hass a reçu le prix inter­na­tional de la Liberté de la presse de l’Unesco :

Le Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO/​​Guillermo Cano 2003 a été décerné à la jour­na­liste israé­lienne Amira Hass, qui vit et tra­vaille depuis dix ans dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens pour le quo­tidien israélien Ha’aretz, par le Directeur général de l’UNESCO, Koï­chiro Mat­suura, sur recom­man­dation d’un jury international.

« Amira Hass a montré un enga­gement pro­fes­sionnel et une indé­pen­dance excep­tionnels, ainsi qu’un véri­table courage, tout au long de la décennie écoulée. Si la paix s’établit entre Israé­liens et Pales­ti­niens, ce sera grâce à des per­sonnes comme Madame Hass, qui sont capables de regarder les faits et de les com­prendre, sans préjugé », a déclaré Koïchiro Matsuura.

Le jury était présidé par le Jamaïcain Oliver Clarke, Pré­sident de Gleaner Company Limited, qui a déclaré : « Ces dix der­nières années, Amira Hass a fait preuve d’un courage et d’un pro­fes­sion­na­lisme exem­plaires alors que son travail de recherche de la vérité lui valait d’être soumise à de fortes pressions ».

Amira Hass est la pre­mière et unique jour­na­liste israé­lienne vivant dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens. Elle a emménagé à Gaza après la signature des accords israélo-​​​​palestiniens de décembre 1993 puis s’est ins­tallée à Ramallah en Cis­jor­danie en 1997. Malgré des res­tric­tions imposées tant par les auto­rités mili­taires israé­liennes que par les auto­rités pales­ti­niennes (ANP), Mme Hass a écrit sans relâche des articles empreints de com­passion sur la vie quo­ti­dienne et les dif­fi­cultés des Pales­ti­niens. Le regard indé­pendant et cri­tique qu’elle porte tant sur la poli­tique israé­lienne que sur celle des Pales­ti­niens a exposé cette jour­na­liste à des pres­sions des deux côtés.

Fille de sur­vi­vants de l’Holocauste, Madame Hass est née à Jéru­salem en 1956 et a étudié l’histoire à Jéru­salem et à Tel-​​​​Aviv. Après avoir enseigné, elle a com­mencé à exercer la pro­fession de jour­na­liste en 1989 à la rédaction de Ha’aretz et a com­mencé à écrire sur les Ter­ri­toires pales­ti­niens en 1991, aucu­nement inti­midée par le danger et les cri­tiques des Israé­liens et des Palestiniens.

Le prix d’un montant de 25 000 dollars est décerné chaque année sur la recom­man­dation d’un jury inter­na­tional de pro­fes­sionnels des médias du monde entier. Il sera remis le 3 mai à Kingston (Jamaïque) lors d’une céré­monie orga­nisée par l’UNESCO pour célébrer la Journée mon­diale de la liberté de la presse.

Créé en 1997 par le Conseil exé­cutif de l’UNESCO, le Prix est destiné à mettre en valeur le travail d’une per­sonne, d’une orga­ni­sation ou d’une ins­ti­tution ayant contribué de manière notable à la défense et/​​ou à la pro­motion de la liberté d’expression dans n’importe quelle partie du monde, surtout si cette action a mis sa vie en péril. Le Prix porte le nom du jour­na­liste colombien Guillermo Cano, assassiné pour avoir dénoncé les acti­vités des puis­sants barons de la drogue de son pays. Les can­di­da­tures sont pro­posées par des orga­ni­sa­tions régio­nales et inter­na­tio­nales qui font la pro­motion de la liberté d’expression.

Les jour­na­listes qui ont été lau­réats du Prix mondial de la liberté de la presse sont : Geoffrey Nyarota (Zim­babwe) en 2002 ; le jour­na­liste actuel­lement détenu, U Win Tin (Myanmar) en 2001, Nizar Nayyouf (Syrie) en 2000, Jesus Blan­cor­nelas (Mexique) en 1999, Christina Anyanwu (Nigeria) en 1998 et Gao Yu (Chine) en 1997.

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