Un droit au retour pour… les moutons ?

Un projet visant à expédier un troupeau d’une centaine de moutons canadiens dans le Golan occupé marque un nouvel effort pour déposséder les Palestiniens en mythifiant l’histoire.

Belen Fernandez, Middle East Eye, jeudi 29 septembre 2016

Des moutons paissent près de la controversée barrière de séparation d'Israël séparant le quartier palestinien d'al-Tur à Jérusalem-Est annexé par Israël, le 11 février 2016 (AFP)

Peu après la création de l’État d’Israël sur les terres palestiniennes en 1948, la Knesset israélienne a voté une « loi du retour » donnant droit à tout juif au monde de s’installer dans la nouvelle entité.

Au fil des décennies, cette loi pratique a permis un afflux d’élus sur le plan ethnique alors que s’amenuisent les espaces à disposition des Palestiniens.

Toute personne prêtant attention aux faits concrets sur le terrain plutôt qu’aux histoires inventées aura bien évidemment remarqué un mépris criminel de la logique.

En vertu de la loi du retour, même des personnes n’ayant aucun lien avec le territoire en question se voient accorder un droit inaliénable au « retour » vers un foyer qui n’est pas le leur, alors que les Palestiniens véritablement nés sur cette terre – et les descendants de ceux qui y sont nés – se voient littéralement interdire de retour, étant souvent condamnés à une vie en exil avec peu de droits sinon aucun.

Récemment, un nouveau niveau d’absurdité a été atteint avec un projet imaginé par les résidents canadiens Gil et Jenna Lewinsky, grâce à qui un troupeau de plus de 100 moutons canadiens est en train d’organiser son propre soi-disant « retour » en Terre sainte.

« Bêêê-aliyah »

Ces bêtes appartiennent à une race appelée mouton de Jacob qui, comme l’explique un article publié par la Canadian Broadcasting Corporation (CBC), « tient son nom du mouton ancien qui a donné la laine du manteau multicolore que Jacob aurait donné à son fils Joseph » dans le livre de la Genèse.

Après l’acquisition de quelques moutons de Jacob il y a quelques années, les Lewinsky auraient « décidé de développer le troupeau… et de voir s’ils pourraient les ramener en Israël pour qu’ils y vagabondent pour la première fois depuis des siècles ».

Le mouton de Jacob (Wikipédia)

Les obstacles juridiques au transfert du troupeau ont été surmontés avec l’aide de l’ambassadeur d’Israël au Canada et d’autres personnes concernées, et les moutons de Jacob sont actuellement en quarantaine obligatoire avant le départ pour Israël – ou, comme le formule la CBC, avant de partir « en direction du foyer de leurs ancêtres ».

Plus tôt cette année, un article de Reuters également résolu à préserver le récit ancestral proclamait qu’« une race de moutons qui aurait été élevée par le patriarche juif Jacob pourrait bientôt être amenée en Israël, son pays d’origine biblique ».

Notant que, « selon les livres saints chrétiens et hébreux, Jacob avait reçu un troupeau d’une race rayée et tachetée comme salaire », Reuters a cité madame Lewinsky prédisant un « moment très important et historique lorsque les moutons reviendront après environ 2 000 ans ».

D’autres observateurs ont versé davantage dans le sensationnalisme. En juin, le Times of Israel a rapporté que « sur les ailes [de la compagnie aérienne] El Al, les moutons bibliques mettront fin à 3 000 ans d’exil » ; cette compagnie a promis de « financer massivement le vol » du troupeau et de faciliter ainsi leur « bêêê-aliyah » (« aliyah » étant le mot désignant l’immigration juive en Israël).

Bêêê. Ha. Ha.

Pendant ce temps, le site web de l’association américaine d’éleveurs de moutons de Jacob reconnaît les « nombreuses histoires romantiques » qui circulent sur les débuts bibliques de la race, mais indique que les « origines réelles ne sont pas connues ».

« Cependant », poursuit le site, « la documentation à travers l’histoire indique que les moutons tachetés ou mouchetés trouvent peut-être leur origine dans ce qui est maintenant la Syrie il y a environ trois mille ans ».

Comme par hasard, le refus d’Israël de reconnaître les contours appropriés de « ce qui est maintenant la Syrie » s’est traduit en une appropriation unilatérale du Golan syrien, occupé par Israël depuis 1967. Et ce n’est en rien d’autre que ce territoire même que les moutons canadiens sont prêts à commencer leur nouvelle ancienne vie.

Le site web d’informations Israel National News le résume ainsi moins-que-éloquemment : « Les moutons tachetés et rayés du type que le patriarche Jacob a rapporté avec lui de la maison de Laban retrouveront un nouveau foyer en terre d’Israël bientôt – sur le plateau du Golan ».

Histoire confuse, vagues perspectives

Aussi ridiculement triviale que puisse paraître cette transhumance transatlantique, elle participe à un effort sioniste plus large et acharné visant à reconstruire à la fois le passé et le présent, à exploiter une histoire fabriquée comme moyen de justifier la répression contemporaine et la dépossession massive.

La judaïsation forcée du paysage – y compris, désormais, avec l’implantation de moutons de Jacob prétendument indigènes – contribue à la fois rétroactivement et préventivement à excuser et normaliser le nettoyage ethnique des Palestiniens, qui sont au mieux dépeints comme inconciliables avec le paysage et, au pire, comme des envahisseurs hostiles qui méritent l’élimination.

Sont également excusées, évidemment, les manœuvres belliqueuses contre d’autres voisins arabes, et plus particulièrement les Libanais. Par ailleurs, des bergers arabes et leurs moutons sont régulièrement la cible de l’agression israélienne, car ils ne semblent pas inspirer la même nostalgie religieuse et pastorale que leurs homologues « bibliques ».

En ce qui concerne le déploiement imminent en Terre sainte de moutons de Jacob canadiens, la CBC cite Gil Lewinsky qui se félicite de son rôle : « J’ai l’impression de changer le monde à ma façon ».

Mais aussi longtemps que les sionistes continuent à guider le Moyen-Orient, les perspectives de changer le monde sont – pour le dire simplement – mauvaises.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.