Umm al-Hiran : une nouvelle campagne de propagande israélienne qui a mal tourné

La police israélienne a été prompte à dépeindre un Israélo-Palestinien qu’elle a tué comme un « terroriste » lié à l’État islamique. Maintenant que l’on connaît la vérité, c’est la police qui essuie des attaques.

Meron Rapoport, Middle East Eye, mercredi 1er mars 2017

Palestiniens en deuil aux funérailles de Yacoub Abou al-Qiyan, abattu par la police israélienne le 18 janvier (AFP)

Ce qui suit est le communiqué officiel publié par la police israélienne le 18 janvier à 6 heures 50, soit une heure après que deux citoyens israéliens – Yacoub Abou al-Qiyan, enseignant du secondaire, et Erez Levi, sergent de police, – ont été tués lors de la démolition de maisons dans le village bédouin d’Umm al-Hiran, dans le sud d’Israël, où vivait al-Qiyan :

« Les forces de sécurité sont arrivées ce matin à Umm al-Hiran pour [une] mission d’application de la loi. À leur arrivée, un véhicule appartenant à un terroriste et membre du Mouvement islamique habitant dans le village a accéléré en direction des combattants avec l’intention de les renverser et d’exécuter une attaque terroriste. Le terroriste a été neutralisé [...] Le terroriste est un militant de la branche sud du Mouvement islamique et ses liens avec Daech (le groupe État islamique) font l’objet d’une enquête [...] La police israélienne appelle la communauté bédouine à vomir les semences d’idéologies extrémistes dont la seule portée est la terreur. Le terroriste (Abou al-Qiyan) travaille dans le système éducatif, où son influence négative est dix fois plus dangereuse. »

Moins de deux heures après la mort d’al-Qiyan, le discours de la police n’a pas laissé de place au doute, ni à la nécessité de procéder à une enquête plus poussée : l’homme de 50 ans avait fait l’objet de poursuites et avait été reconnu coupable du fait d’être un terroriste, potentiellement un membre de l’État islamique, ainsi qu’un enseignant qui abusait de son pouvoir pour propager son idéologie extrémiste.

Un discours fallacieux

Ce verdict sévère à l’encontre d’al-Qiyan a été rapidement et généralement adopté – en premier lieu par le chef de la police israélienne, Roni Alsheikh, qui a rappelé aux personnes qui assistaient aux funérailles du policier israélien qu’al-Qiyan enseignait dans une école où six professeurs avaient déjà été arrêtés après avoir « préféré enseigner l’idéologie de Daech ».

Après l’incident, la police a trouvé au domicile d’Abou al-Qiyan d’anciennes copies d’Israel Today, un journal farouchement pro-gouvernemental financé par l’ami personnel du Premier ministre Benyamin Netanyahou, Sheldon Adelson, et les a présentées comme des preuves de son alignement avec l’État islamique dans la mesure où l’on y trouvait des articles sur des attentats impliquant le groupe.

Des Palestiniens protestent contre les démolitions de maisons, le 13 janvier 2017 (MEE)

Le ministre de la Sécurité intérieure Gilad Erdan, du parti Likoud au pouvoir, est allé encore plus loin et a porté des accusations contre Ayman Odeh, chef de la Liste unifiée qui a affiché sa solidarité avec les habitants d’Umm al-Hiran. La plupart voire la totalité des médias traditionnels israéliens ont fait de même et ont décrit l’incident d’Umm al-Hiran comme une attaque terroriste. La machine de propagande israélienne semblait fonctionner à la perfection.

Les flammes de la propagande

Cette même machine de propagande avait été déployée deux mois plus tôt lorsqu’une vague d’incendies avait englouti Israël. Erdan ainsi que d’autres responsables de l’État, y compris Netanyahou en personne, avaient pointé du doigt les Palestiniens, parlant d’incendies « terroristes » prémédités et coordonnés.

Les premiers jours, les médias traditionnels avaient coopéré avec ce scénario et le site d’actualités Ynet, le plus populaire d’Israël, avait publié un logo avec les mots « Intifada du feu » sur un fond rouge feu.

L’objectif de ces campagnes de propagande concertées était assez clair : représenter la minorité palestinienne d’Israël comme un « ennemi de l’intérieur ». Cette stratégie avait très bien fonctionné en 2015 pour Netanyahou lorsqu’il avertit ses partisans dans un message vidéo diffusé en plein milieu du dernier jour des élections législatives que les Arabes « se rend[aient] en masse vers les bureaux de vote ». Le débat reste ouvert quant à savoir si c’est ce message alarmant qui lui a permis de remporter les élections, mais celui-ci ne lui a certainement pas nui.

Mais en fin de compte, ni la campagne sur les incendies, ni celle sur Umm al-Hiran n’ont très bien fonctionné. Plus de deux mois après la vague d’incendies, aucun citoyen palestinien de nationalité israélienne n’a été accusé d’incendie criminel, et bien que certains responsables et journalistes de droite soutiennent encore que les incendies n’étaient pas accidentels, la plupart des médias considèrent désormais l’affirmation selon laquelle ils faisaient partie d’une attaque terroriste comme fausse. Les graines de l’incitation, semées par Erdan et consorts, n’ont pas produit le résultat espéré.

Concernant Abou al-Qiyan, le changement d’approche est encore plus spectaculaire. Les conclusions de l’unité d’enquête de la police, qui n’ont toujours pas été publiées officiellement mais qui ont été divulguées la semaine dernière, semblent confirmer ce que la famille d’Abou al-Qiyan, ses voisins et de nombreux militants israéliens, à la fois arabes et juifs, ont soutenu depuis le départ : que les policiers ont ouvert le feu sur la voiture d’Abou al-Qiyan avant qu’il n’accélère et ne représente une quelconque menace pour eux, qu’il n’avait pas l’intention de renverser les policiers et qu’il n’avait aucun lien avec une organisation « terroriste », qu’il s’agisse de l’État islamique ou d’autres organisations.

La police sur le banc des accusés

Au lieu d’Abou al-Qiyan, c’est désormais la police qui est accusée d’avoir falsifié les preuves au sujet de ce qui s’est passé à Umm al-Hiran – ou même d’avoir menti délibérément à la presse. Ce ne sont pas seulement les médias alternatifs tels que +972 Magazine ou Activestills – qui ont joué un rôle important dans la divulgation du cours réel des événements – qui accusent la police, mais aussi les médias grand public.

Même des experts de droite bien connus se sont excusés de leur plein gré auprès de la famille d’Abou al-Qiyan de l’avoir accusé de terrorisme. Des appels ont été publiés partout dans la presse pour qu’Erdan et Alshiekh présentent des excuses ou même leur démission. Ils affirment « attendre » les conclusions finales de l’unité d’enquête de la police ; néanmoins, il n’est pas impossible qu’ils finissent par devoir payer un certain prix.

Manifestant blessé retenu au sol à Umm al-Hiran (Reuters)

Thabet Abu Ras, qui est profondément impliqué dans les luttes pour les droits des Bédouins en Israël et qui est codirecteur de l’Abraham Fund, une ONG qui prône de meilleures relations entre les citoyens israéliens et palestiniens d’Israël, n’est pas surpris par ce que la police a fait à Umm al-Hiran. Les policiers ont été impliqués dans les négociations concernant le sort du village, dont les habitants ont été installés par le gouvernement israélien il y a soixante ans après avoir été expulsés de leur village d’origine, a-t-il expliqué.

D’après Abu Ras, ces policiers sont ceux qui ont refusé de signer un règlement convenu par les habitants et des responsables civils du gouvernement, qui aurait permis aux habitants d’Umm al-Hiran de construire un nouveau village non loin du site existant.

La police, affirme Abu Ras, a préféré des démolitions forcées à un règlement pacifique parce que cette issue aurait constitué « un mauvais exemple » pour d’autres cas où des ordres de démolition ont été émis contre des Bédouins. Al-Qiyan, nous rappelle Abu Ras, est le quatrième Bédouin tué par la police au cours des deux dernières années. Aucune mesure n’a été prise contre les policiers dans aucun de ces cas. Il semblerait que le meurtre d’al-Qiyan soit également voué à rester impuni.

Des protestations de solidarité

Malgré ce sombre tableau, certaines leçons peuvent être tirées de l’histoire d’Abou al-Qiyan. La communauté bédouine en Israël et la communauté palestinienne dans son ensemble ont réussi à forcer un changement au sein de l’opinion publique en Israël – ce qui n’a pas été une mince affaire compte tenu de la mesure dans laquelle Israël a viré à droite.

Les événements d’Umm al-Hiran, survenus quelques jours seulement après la démolition d’onze maisons dans le village palestinien de Qalansawe, dans le centre d’Israël, ont déclenché une importante manifestation de la minorité palestinienne, d’une ampleur sans précédent depuis de nombreuses années.

Des Israéliens palestiniens et juifs manifestent contre la politique de démolition d'habitations menée par le Premier ministre Benyamin Netanyahou à Tel-Aviv (AFP)

Ils ont également poussé de nombreuses parties de la société juive à s’engager. Des dizaines d’activistes juifs étaient présents lors des démolitions à Umm al-Hiran et leur compte-rendu de ce qui s’est passé a permis de casser la version des événements présentée par la police. Plus de 5 000 personnes ont participé à une manifestation à Tel Aviv, soit l’un des plus importants rassemblements de solidarité organisés au cours des dernières années en faveur de la minorité palestinienne. La combinaison de ces deux tendances, avec l’aide des parties plus progressistes de la presse israélienne, a contribué à bloquer l’assaut d’Erdan, Netanyahou et consorts.

Cela ne signifie pas que les menaces qui pèsent sur la minorité palestinienne en Israël n’existent plus. La délégitimation de son leadership politique reste l’un des principaux objectifs du gouvernement actuel. Les démolitions de maisons sont utilisées comme un outil punitif contre les Palestiniens partout en Israël. Le gouvernement refuse toujours de reconnaître aux Bédouins le droit de vivre sur les terres de leurs ancêtres.

Mais à Umm al-Hiran, tout comme dans le cas de la vague d’incendies, la minorité palestinienne a montré sa capacité à mener une lutte civile efficace, plus « proactive », comme la définit Abu Ras. La façon dont les fausses accusations contre Abou al-Qiyan se sont effondrées pourrait prouver qu’une telle lutte impose davantage de défis au gouvernement de droite d’Israël.

Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation