UE-​​Israël. Un cadeau non mérité

Samar Al-​​Gamal, vendredi 19 décembre 2008

Les ministres des Affaires étran­gères de l’Europe se sont pro­noncés pour le « rehaus­sement du niveau et d’intensité de ses rela­tions bila­té­rales » avec Tel-​​Aviv, faisant craindre un virage de la poli­tique euro­péenne vis-​​à-​​vis du Proche-​​Orient.

Au lieu de sanc­tionner Israël pour ses vio­la­tions quo­ti­diennes du droit inter­na­tional et des droits de l’homme dans les ter­ri­toires occupés, l’Europe a préféré le récom­penser en lui accordant un nouveau statut. Un statut qui s’est négocié à la demande d’Israël et dans la plus grande opacité. Le vieux continent s’est ainsi pro­noncé par un oui pour le « rehaus­sement du niveau et d’intensité de ses rela­tions bila­té­rales » avec Tel-​​Aviv en adoptant un texte intitulé « Council Conclu­sions Streng­thening of the EU Bila­teral Rela­tions with its Medi­ter­ranean Partners — Upgrade with Israel ». Une longue annexe au texte précise les lignes direc­trices pour ce « Upgrading » du dia­logue poli­tique avec Israël. Elle prévoit entre autres la tenue pério­dique de réunions des chefs d’Etat et de gou­ver­nement de l’Union Euro­péenne (UE) et d’Israël, un pri­vilège jusque-​​là accordé à quelques grandes puis­sances comme la Chine ou la Russie.

Un premier sommet UE-​​Israël pourrait avoir lieu dans les pro­chains mois, peut-​​être dès le premier semestre 2009 sous la pré­si­dence tchèque de l’UE, selon le ministre tchèque des Affaires étran­gères, Karel Schwar­zenberg. On évoque au moins trois réunions annuelles au niveau des chefs de la diplo­matie. Cette mesure per­mettra aussi l’invitation régu­lière de res­pon­sables du ministère des Affaires étran­gères israélien au comité pour la poli­tique et la sécurité de l’UE et d’experts israé­liens dans les comités tra­vaillant notamment sur la lutte contre le ter­ro­risme et le crime organisé par exemple. L’UE se dit prête aussi à envi­sager « la pos­si­bilité d’inviter Israël à par­ti­ciper aux mis­sions civiles » menées dans le cadre de sa poli­tique de défense et de sécurité, « au cas par cas et lorsque l’intérêt commun s’y prêtera », et à avoir avec Israël, « au moins une fois par an », un dia­logue informel sur les ques­tions stratégiques.

Un forcing de Paris ?

En gros, le texte permet à Israël de conquérir les droits d’un quasi-​​Etat membre de l’UE. Il faut voir Paris der­rière. C’est sur impulsion de la France que ce document a été approuvé, alors qu’une semaine aupa­ravant, le Par­lement européen, appelé à voter sur le ren­for­cement des rela­tions euro-​​israéliennes, s’est pro­noncé pour le report du vote. On dit qu’une pre­mière version pré­sentée par la France avait suscité des réserves chez cer­tains par­te­naires euro­péens, le Royaume-​​Uni et la Bel­gique en par­ti­culier, qui ont demandé un « rééqui­li­brage » du texte qui faisait la part belle à Israël. En juin dernier, Francis Wurtz, pré­sident du Groupe confé­déral de la gauche uni­taire européenne/​gauche verte nor­dique, a adressé une lettre au pré­sident Sarkozy, au pré­sident de la Com­mission euro­péenne, Manuel Barroso, et au haut repré­sentant de la poli­tique étrangère de l’UE, Javier Solana, pour leur demander des éclair­cis­se­ments au sujet de négo­cia­tions secrètes que mènerait depuis une année l’UE avec Israël. « Il apparaît que des négo­cia­tions secrètes sont en cours depuis un an entre l’Union euro­péenne et les diri­geants de l’Etat d’Israël. Non pas, hélas, pour tenter de débloquer le pro­cessus de paix avec les Pales­ti­niens mais pour exa­miner une demande pro­prement inima­gi­nable de la part de Tel-​​Aviv : celle de conquérir les droits d’un quasi-​​Etat membre de l’Union euro­péenne ! », écrit-​​il dans sa lettre. D’après Wurtz, « la demande israé­lienne en question date du 5 mars de l’année der­nière ; un groupe de réflexion s’est réuni sur le sujet le 4 juin 2007 ; une seconde réunion s’est tenue le 9 octobre dernier pour pré­parer une Décla­ration du Conseil. Et tout cela sans que la moindre infor­mation n’en ait été donnée à la repré­sen­tation par­le­men­taire de l’Union ! ». Tzipi Livni, ministre des Affaires étran­gères israé­liennes, a fait le dépla­cement de Bruxelles pour faire son propre lob­bying et convaincre les réti­cents, 2 jours avant le vote. Le quo­tidien israélien Haaretz précise ainsi dans son édition du 9 décembre que Livni, qui a ren­contré ses homo­logues euro­péens, a à un moment de la ren­contre demandé à voir Bernard Kouchner en tête-​​à-​​tête et à ce que les autres sortent de la salle. Durant cette conver­sation, les deux sont tombés d’accord sur le fait qu’il n’y aurait pas de lien entre le rehaus­sement des rela­tions UE-​​Israël et les négo­cia­tions de paix. La ministre israé­lienne aurait aussi empêché l’adoption d’un texte stra­té­gique d’action qui rap­pel­lerait la position de l’Union euro­péenne sur le conflit du Proche-​​Orient. Forte de ce soutien, Livni a donné un dis­cours très tranché : « Votre rôle est de nous aider, mais laissez-​​nous faire sur le terrain » ! Effec­ti­vement, peu importe la situation catas­tro­phique dans la bande de Gaza, plus per­sonne n’évoque le « nouveau mur de l’apartheid » ni la poli­tique expan­sion­niste d’Israël.

Des questions

Faut-​​il y voir un virage de la poli­tique euro­péenne vis-​​à-​​vis du Proche-​​Orient ? L’accord d’association entre l’Union euro­péenne et Israël signé en 1995 ne pose-​​t-​​il pas comme condition le « respect partagé des valeurs démo­cra­tiques et des droits de l’homme ? ». De quoi pousser le Par­lement européen à voter une réso­lution en 2002 exi­geant la sus­pension de cet accord. Or, la réalité est autre et l’Union euro­péenne semble avancer sur ce pro­cessus d’encouragement d’Israël à pour­suivre ce même chemin de violation.

Il suffit de citer quelques exemples : l’Europe est le plus grand par­te­naire com­mercial d’Israël (lire page 5). 40 % des impor­ta­tions et 30 % des expor­ta­tions israé­liennes sont réa­lisées avec l’Union euro­péenne. Ils sont liés par des traités de libre-​​échange com­mercial et de poli­tique indus­trielle et bientôt par un accord de coopé­ration spa­tiale. Israël dispose déjà d’un statut de « membre obser­vateur » au Conseil de l’Europe, et par­ticipe à presque toutes les mani­fes­ta­tions euro­péennes, comme le concours de l’Eurovision. Et depuis 1991, les clubs israé­liens par­ti­cipent aux com­pé­ti­tions spor­tives euro­péennes. Tel-​​Aviv reçoit une aide euro­péenne annuelle de 14 mil­lions d’euros.

Une tentative d’explication

Paral­lè­lement, le gou­ver­nement français a signé avec Israël un accord de recon­nais­sance mutuelle qui permet aux sociétés israé­liennes d’intégrer la Bourse fran­çaise sans être sou­mises aux véri­fi­ca­tions de régu­la­teurs. Cet accord boursier pourrait être étendu à toute l’Union euro­péenne. Le mili­taire n’y échappe pas. Des pro­grammes de recherche-​​développement dans ce domaine ont été mis en place. L’Otan a, de son côté, entériné un accord ren­forçant et élar­gissant ses liens sécu­ri­taires et diplo­ma­tiques avec Israël. Cet accord per­mettra aux Israé­liens de coopérer plus étroi­tement avec l’Alliance dans divers domaines, en par­ti­culier la lutte anti­ter­ro­riste et l’échange d’informations sécu­ri­taires. Un tel accord devrait accroître le nombre d’exercices mili­taires communs et per­mettre de col­la­borer dans l’action contre la pro­li­fé­ration des armes nucléaires. L’Union euro­péenne jus­tifie souvent ce rap­pro­chement avec Israël par le fait qu’une amé­lio­ration des rela­tions faci­li­terait sa mission d’influencer Israël et sa poli­tique vis-​​à-​​vis des Pales­ti­niens. Des liens plus étroits ne seraient des­tinés qu’à encou­rager les pro­ta­go­nistes du conflit israélo-​​palestinien dans leurs efforts de négo­cia­tions de paix. C’est du moins ce qu’a affirmé le porte-​​parole du Quai d’Orsay, Eric Che­valier, au len­demain du rehaus­sement des rela­tions avec Israël. « Les ministres ont insisté pour que cet appro­fon­dis­sement incite les auto­rités israé­liennes à faire plus pour amé­liorer les condi­tions de vie sur le terrain (gel immédiat de la colo­ni­sation, ouverture des points de passage vers Gaza, allé­gement des res­tric­tions à la cir­cu­lation qui étouffent l’économie et entravent la vie quo­ti­dienne des Pales­ti­niens) et faire pro­gresser le pro­cessus de paix », a-​​t-​​il précisé. Et que veut dire « insister » figurant ci-​​dessus ? Dire clai­rement les choses (…). Il s’agit donc de rap­peler les prin­cipes et de continuer à réaf­firmer la position poli­tique de l’Union euro­péenne sur le pro­cessus de paix. Même son de cloche chez le Tchèque Karel Schwar­zenberg, qui a déclaré que le ren­for­cement de ces rela­tions « ne sera pas uni­quement de l’intérêt d’Israël mais également à plus d’un titre de celui du peuple palestinien ».

Des mots qui peinent à convaincre même les Pales­ti­niens, estimant qu’Israël doit d’abord faire davantage pour résoudre la crise huma­ni­taire et avancer sur le pro­cessus de paix avant d’être récom­pensé. C’est-à-dire des signes tan­gibles d’un chan­gement poli­tique d’Israël. Il semble pourtant que l’Union euro­péenne n’a pas été inter­pellée par le contexte poli­tique dans la région. Le vote du Par­lement européen pour la sus­pension de l’accord d’association ou encore le report du vote du rehaus­sement n’ont fina­lement qu’une portée sym­bo­lique. Alors que concrè­tement, l’Europe pourrait user de cette carte et faire preuve de davantage de fermeté envers Israël ; au moins au nom des prin­cipes de droits de l’homme et du droit inter­na­tional qu’elle véhicule. Mais l’UE fait plutôt preuve d’une diver­gence impor­tante entre rhé­to­rique et pra­tique. Laïla Chahid, déléguée générale de Palestine auprès de l’Union euro­péenne, sou­ligne que l’UE « met Israël au-​​dessus du droit ». La question se pose peut-​​être autrement, est-​​ce que l’Union euro­péenne veut vraiment avoir son mot à dire dans le conflit israélo-​​palestinien ? A-​​t-​​elle une stra­tégie définie dans ce sens ? Et le plus important, dispose-​​t-​​elle des moyens adé­quats pour apporter sa part face aux Etats-​​Unis, et pas for­cément dans le sens opposé ? His­to­ri­quement, le conflit lui-​​même a été généré par une décision euro­péenne concernant la création d’Israël, suite à une bavure également euro­péenne qu’est l’holocauste. Oslo aussi, rappelle-​​t-​​on, le premier accord isarélo-​​palestinien, voire le seul intégral, c’était l’Europe. Madrid, c’est pareil. Les Euro­péens, pas l’Union euro­péenne en par­ti­culier, étaient les média­teurs qui ont réussi à décrocher ces ren­contres his­to­riques. L’Europe continue à plaider pour des par­te­na­riats assez larges entre Arabes et Israé­liens, à travers tantôt un pro­cessus de Bar­celone, aujourd’hui ago­nisant, tantôt par de nou­velles ini­tia­tives, à l’instar de l’Union pour la Médi­ter­ranée, cher­chant à pro­mouvoir le déve­lop­pement écono­mique. Poli­ti­quement, l’Union a lancé le Quar­tette, qui englobe aussi la Russie, les Etats-​​Unis et les Nations-​​Unies. Le porte-​​parole de ce grou­pement pour la paix au Proche-​​Orient n’est que « l’Européen », le Bri­tan­nique Tony Blair. Il est vrai, on ne l’entend pas assez. Les envoyés spé­ciaux ou repré­sen­tants, Miguel Mora­tinos ou Javier Solana, n’ont vraiment rien changé à la situation, mais il faut dire que l’Europe, si moti­vation existe, pourrait changer les choses sur le terrain ; surtout qu’elle n’a pas cer­tai­nement intérêt à voir pré­do­miner un conflit à ses fron­tières sud-​​est. On parle au moins des souf­frances quo­ti­diennes des Pales­ti­niens, de leur situation écono­mique et encore du mur de la honte. A ce jour, la situation catas­tro­phique à Gaza, par exemple, ne semble pas émouvoir les Euro­péens. Bien au contraire ! L’Etat israélien continue à béné­ficier d’une immunité absolue. La Com­mission euro­péenne n’a pas eu honte de célébrer les 60 ans de l’occupation de la Palestine, ou de la création d’Israël. Les fonds alloués aux Pales­ti­niens ont été bloqués depuis la vic­toire du Hamas aux légis­la­tives et les obser­va­teurs euro­péens se sont retirés du point de passage de Rafah pour punir les Pales­ti­niens pour leur choix démo­cra­tique. On dit souvent que l’Union euro­péenne a une marge de manœuvre limitée, due aux approches diver­gentes de ses Etats membres, ainsi est-​​elle passée de « pro-​​arabe » à « pro-​​israélien ». Ce clivage européen bloque alors tous ces moyens d’action et du coup, elle s’est affaiblie aux yeux des Pales­ti­niens et des Israé­liens à la fois. Les plus prag­ma­tiques avancent qu’elle n’est pas en mesure de concur­rencer Washington qui sim­plement détient toutes les ficelles du jeu.