"Tue un Turc et repose-​​toi"

Uri Avnery – 5 juin 2010, mardi 8 juin 2010

L’idée d’une flot­tille comme moyen de briser le blocus frise le génie. Elle plaçait le gou­ver­nement israélien devant un dilemme inso­luble – le choix entre plu­sieurs options, toutes mauvaises.

En pleine mer, hors des eaux ter­ri­to­riales, le bateau fut arrêté par la Marine. Les com­mandos le prirent d’assaut. Des cen­taines de gens sur le pont résis­tèrent, les soldats uti­li­sèrent la force. Des pas­sagers furent tués, un grand nombre d’entre eux furent blessés. Le bateau fut conduit au port, les pas­sagers en furent retirés par la force. Le monde entier les vit marcher sur le quai, hommes et femmes, jeunes et vieux, épuisés, l’un après l’autre, chacun encadré de deux soldats.

Le bateau s’appelait “Exodus 1947”. Il avait quitté la France dans l’espoir de briser le blocus bri­tan­nique imposé pour empêcher les bateaux remplis de sur­vi­vants de l’Holocauste d’atteindre les rivages de Palestine. S’il avait été autorisé à atteindre le pays, les immi­grants illégaux auraient débarqué et les Bri­tan­niques les auraient envoyés dans des camps de détention à Chypre, comme ils l’avaient fait aupa­ravant. L’incident aurait été oublié au bout de deux jours.

Mais la per­sonne res­pon­sable était Ernest Bevin, un leader du parti tra­vailliste, un ministre bri­tan­nique arrogant, brutal, et aimant le pouvoir. Il n’était pas prêt à laisser une bande de Juifs lui dicter ce qu’il avait à faire. Il décida de leur donner une leçon aux yeux du monde entier. “C’est une pro­vo­cation !” s’exclama-t-il, et bien sûr il avait raison. Le prin­cipal but était en effet de faire une pro­vo­cation pour attirer l’attention du monde sur le blocus britannique.

Ce qui s’en suivit est bien connu : l’épisode traîna en lon­gueur, s’éternisa, une stu­pidité en entraînant une autre, le monde entier eut de la sym­pathie pour les pas­sagers. Mais les Bri­tan­niques ne cédèrent pas et en payèrent le prix. Un prix lourd.

Beaucoup de gens pensent que l’épisode de “l’Exodus” constitua le tournant de la lutte pour la création de l’Etat d’Israël. Les Bri­tan­niques cédèrent sous le poids de la condam­nation inter­na­tionale et déci­dèrent d’abandonner leur mandat sur la Palestine. Il y eut, bien sûr, bien plus d’arguments de poids pour cette décision, mais “l’Exodus” s’avéra être la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

JE NE SUIS pas le seul à m’être souvenu de cet épisode cette semaine. En fait, il était presque impos­sible de ne pas y repenser, par­ti­cu­liè­rement pour ceux d’entre nous qui vivaient en Palestine à l’époque et qui en furent les témoins.

Il y a évidemment d’importantes dif­fé­rences entre les deux événe­ments. A l’époque, les pas­sagers étaient des sur­vi­vants de l’Holocauste, cette fois-​​ci ils étaient des mili­tants paci­fistes du monde entier. Mais dans les deux cas le monde vit des soldats lour­dement armés attaquer bru­ta­lement des pas­sagers sans armes, qui résis­tèrent avec tout ce qui leur tombait sous la main, bâtons et mains nues. Dans les deux cas, c’est arrivé en haute mer – 40 km du rivage alors, 65 km aujourd’hui.

Rétros­pec­ti­vement, le com­por­tement bri­tan­nique dans cette affaire apparaît d’une stu­pidité incroyable. Mais Bevin n’était pas idiot, et les offi­ciers bri­tan­niques qui com­man­daient l’action n’étaient pas des cor­ni­chons. Après tout, ils sor­taient de la Deuxième Guerre mon­diale dans le camp des vainqueurs.

S’ils se com­por­tèrent comme de par­faits imbé­ciles du début à la fin, ce fut en raison de leur arro­gance, de leur insen­si­bilité et de leur inson­dable mépris pour l’opinion publique mondiale.

Ehoud Barak est le Bevin israélien. Ce n’est pas un imbécile, pas plus que tous nos grands pontes. Mais ils sont res­pon­sables d’une chaîne d’actes stu­pides, aux impli­ca­tions désas­treuses qu’il est dif­ficile d’évaluer. L’ancien ministre et actuel com­men­tateur Yossi Sarid a appelé le “comité minis­tériel des sept”, qui prend les déci­sions sur les ques­tions de sécurité, “les sept idiots” – et je dois pro­tester. C’est une insulte pour les idiots.

LES PRE­PA­RATIFS pour la flot­tille ont duré plus d’un an. Des cen­taines de mes­sages élec­tro­niques ont circulé dans tous les sens. J’en ai reçu moi-​​même plu­sieurs dizaines. Ce n’était pas un secret. Tout s’est fait au grand jour.

Nos ins­ti­tu­tions poli­tiques et mili­taires eurent beaucoup de temps pour se pré­parer à l’arrivée des bateaux. Les hommes poli­tiques consul­tèrent. Les soldats s’entraînèrent. Les diplo­mates firent des rap­ports. Les équipes des ser­vices de ren­sei­gne­ments firent leur travail.

Cela n’a servi à rien. Toutes les déci­sions furent mau­vaises du premier instant jusqu’à l’instant présent. Et ce n’est pas encore fini.

L’idée d’une flot­tille comme moyen de briser le blocus frise le génie. Elle plaçait le gou­ver­nement israélien devant un dilemme inso­luble – le choix entre plu­sieurs options, toutes mau­vaises. Tous les généraux sou­haitent mettre leurs adver­saires dans une telle situation.

Les options étaient :

a)Laisser la flot­tille atteindre Gaza sans obs­tacles. Le cabinet minis­tériel – ou secré­tatiat du gou­ver­nement (« Cabinet Secretary ») a soutenu cette option. Cela aurait abouti à la fin du blocus, parce qu’après cette flottille-​​ci, il y en aurait eu d’autres, plus importantes.

b)Stopper les bateaux dans les eaux ter­ri­to­riales, ins­pecter leur car­gaison et s’assurer qu’ils ne com­por­taient ni armes, ni “ter­ro­ristes”, puis les laisser continuer leur route. Cela aurait soulevé de vagues pro­tes­ta­tions dans le monde mais maintenu le principe du blocus.

c)Capturer les bateaux en haute mer et les conduire à Ashdod, ris­quant une bataille frontale avec les mili­tants à bord.

Comme l’ont tou­jours fait nos gou­ver­ne­ments lorsqu’ils sont confrontés à un choix entre plu­sieurs options mau­vaises, le gou­ver­nement Neta­nyahou a choisi la pire.

Qui­conque a suivi les pré­pa­ratifs tels qu’ils ont été relatés dans les médias pouvait prévoir qu’on abou­tirait à ce que des gens soient tués et blessés. On ne peut pas prendre d’assaut un bateau turc et s’attendre à être reçu par de jolies petites filles offrant des fleurs. Les Turcs n’ont pas la répu­tation d’être des gens qui capi­tulent facilement.

Les ordres donnés aux forces armées et rendus publics com­pre­naient les trois mots fati­diques : “à tout prix”. Tous les soldats savent ce que ces trois ter­ribles mots signi­fient. De sur­croît, sur la liste des objectifs, la prise en consi­dé­ration des pas­sagers appa­raissait seulement en troi­sième position, après la sau­ve­garde de la sécurité des soldats et la réa­li­sation de la mission.

Si Ben­jamin Neta­nyahou, Ehoud Barak, le chef d’état-major et le com­mandant en chef de la Marine n’ont pas compris que cela conduirait à tuer et à blesser des gens, alors il faut en conclure – même pour ceux qui étaient réti­cents à consi­dérer ceci jusqu’à présent – qu’ils sont extrê­mement incom­pé­tents. On doit leur dire, avec les mots immortels d’Olivier Cromwell au Par­lement : “Vous siégez depuis trop long­temps par rapport à ce que vous avez fait de bien ces der­niers temps… Je vous dis : Partez et finissons-​​en avec vous. Au nom de Dieu, allez-​​vous-​​en !”

CET ÉVÉNEMENT met le doigt sur l’un des aspects les plus graves de la situation : nous vivons dans une bulle, dans une sorte de ghetto mental, qui nous isole et nous empêche de voir une autre réalité, celle perçue par le reste du monde. Un psy­chiatre pourrait diag­nos­tiquer qu’il s’agit du symptôme d’un pro­blème mental grave.

La pro­pa­gande du gou­ver­nement et de l’armée raconte une his­toire simple : nos héroïques soldats, déter­minés et sen­sibles, l’élite de l’élite, sont des­cendus sur le bateau afin de “parler” et ils ont été attaqués par une foule sauvage et vio­lente. Les porte-​​parole offi­ciels répètent à l’envi le mot “lynchage”.

Le premier jour, presque tous les médias israé­liens ont accepté cette his­toire. Après tout, il est clair que nous, les Juifs, sommes les vic­times. Tou­jours. Cela s’applique aux soldats juifs, aussi. Certes, nous prenons d’assaut un bateau étranger en pleine mer, mais nous nous trans­formons immé­dia­tement en vic­times qui n’avons pas le choix et qui nous défendons contre des anti­sé­mites vio­lents et remontés.

Il est impos­sible de ne pas se rap­peler la blague juive clas­sique sur la mère juive en Russie prenant congé de son fils qui est appelé à servir le tsar dans la guerre contre la Turquie. “Ne t’épuise pas” l’implore-t-elle, “Tue un Turc et repose-​​toi. Tue un autre Turc et repose-​​toi encore…”

“Mais maman, “ l’interrompt le fils, “Et si le Turc me tue ?”

“Toi ? S’exclame la mère, “Mais pourquoi ? Qu’est-ce que tu lui as fait ?”

Pour toute per­sonne normale, ceci semble dément. Des soldats lour­dement armés d’une unité d’un com­mando d’élite abordent un bateau en haute mer au milieu de la nuit, par mer et par air – et ils sont les victimes ?

Mais il y a un grain de vérité là-​​dedans : ils sont les vic­times de com­man­dants arro­gants et incom­pé­tents, de poli­ti­ciens irres­pon­sables et de médias ali­mentés par eux. Et, en fait, vic­times des Israé­liens dans leur ensemble, puisque la plupart des gens ont voté pour ce gou­ver­nement ou pour l’opposition, qui n’est pas différente.

L’affaire “Exodus” s’est répétée, mais avec un chan­gement des rôles. Aujourd’hui nous sommes les Britanniques.

Quelque part, un nouveau Leon Uris s’apprête à écrire son nouveau livre “Exodus 2010”. Un nouvel Otto Pre­minger prépare un film qui deviendra un grand succès. Un nouveau Paul Newman en sera la vedette – après tout, ce n’est pas les acteurs turcs talen­tueux qui manquent.

IL Y A PLUS de 200 ans, Thomas Jef­ferson déclara que toute nation devait agir avec un “ respect scru­puleux des opi­nions de l’humanité”. Les diri­geants israé­liens n’ont jamais accepté la sagesse de cette maxime. Ils adhèrent au dicton de David Ben-​​Gourion : “Ce que disent les Goys n’est pas important, ce qui est important, c’est ce que font les Juifs.” Peut-​​être supposait-​​il que les Juifs n’agiraient pas de façon stupide.

Faire des Turcs des ennemis est plus que stupide. Pendant des décennies, la Turquie a été notre plus proche allié dans la région, beaucoup plus proche qu’on ne le sait géné­ra­lement. La Turquie pourrait jouer, dans l’avenir, un rôle important comme médiateur entre Israël et le monde arabo-​​musulman, entre Israël et la Syrie, et, même, oui, entre Israël et l’Iran. Peut-​​être avons-​​nous réussi aujourd’hui à unir les Turcs contre nous – et cer­tains disent que c’est le seul sujet sur lequel les Turcs sont aujourd’hui unis.

C’est le cha­pitre 2 de l’opération “Plomb durci”. Nous avions alors dressé la plupart des pays du monde contre nous, choqué nos quelques amis et réjoui nos ennemis. Aujourd’hui, nous avons recom­mencé, et peut-​​être avec encore plus de succès. L’opinion mon­diale est en train de se retourner contre nous.

C’est un lent pro­cessus. Il res­semble à l’accumulation d’eau der­rière un barrage. L’eau monte len­tement, tran­quillement, et le chan­gement est dif­fi­ci­lement per­cep­tible. Mais quand il atteint un niveau cri­tique, le barrage explose et le désastre nous tombe dessus. Nous sommes constamment en train de nous rap­procher de ce moment.

“Tue un Turc et repose-​​toi” dit la mère de la blague. Notre gou­ver­nement ne se repose même pas. Il semble qu’il ne s’arrêtera que lorsqu’il aura trans­formé en ennemis les der­niers de nos amis.

(Des extraits de cet article ont été publiés dans le Maariv, le second plus grand tirage des journaux israéliens)