Tramway à Jérusalem, mensonge à Paris

Alain Gresh ; Benjamin Barthe, vendredi 26 octobre 2007

Le contrat pour le tramway a été signé, le 17 juillet 2005, en pré­sence de l’ambassadeur de France, M. Gérard Araud (devenu depuis secré­taire général du ministère français des Affaires étran­gères), et dans les bureaux du Premier ministre Ariel Sharon.

Interrogé le 22 octobre sur l’affaire du tramway de Jéru­salem et du procès intenté en France à deux entre­prises fran­çaises par l’Association France Palestine soli­darité (et auquel s’est associé l’OLP), le porte-​​parole du Quai d’Orsay a déclaré : « La question que vous évoquez relève des auto­rités judi­ciaires. Je rap­pelle cependant, comme nous l’avons déjà fait à plu­sieurs reprises, que la par­ti­ci­pation fran­çaise à la construction du tramway de Jéru­salem est le fait d’entreprises privées qui n’agissent en aucun cas pour le compte de l’Etat. Comme vous le savez, nous avons fait part de nos pré­oc­cu­pa­tions aux diri­geants des entre­prises concernées au sujet d’un segment de ce projet qui se situe dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens. Cette situation qui est de nature com­mer­ciale ne reflète en aucun cas une évolution de la position fran­çaise sur Jérusalem. »

Non, nous ne savions pas que la France avait fait savoir son point de vue aux entre­prises en question. Car, le contrat pour le tramway a été signé, le 17 juillet 2005, en pré­sence de l’ambassadeur de France, M. Gérard Araud (devenu depuis secré­taire général du ministère français des affaires étran­gères), et dans les bureaux du premier ministre Ariel Sharon. Le bul­letin de l’ambassade de France saluait « la "céré­monie offi­cielle" de signature ». Ce n’est donc pas une affaire d’entreprises privées, mais bien de la poli­tique française.

Rap­pelons les "ingré­dients" de cette affaire que je men­tionnais dans Le Monde diplo­ma­tique, « "fatigue" au Quai d’Orsay, misère à Gaza, »( juin 2006). « Deux entre­prises (Alstom et Connex) ont emporté l’appel d’offres pour ce projet. Seul détail gênant, son iti­né­raire passe par des ter­ri­toires occupés : il relie Jérusalem-​​Ouest à deux colonies juives de Jérusalem-​​Est, Psgat Zeev et French Hill, que Paris estime, jusqu’à preuve du contraire, « illé­gales ». Inter­rogée par un député, Mme Bri­gitte Girardin, ministre déléguée à la coopé­ration, au déve­lop­pement et à la fran­co­phonie, explique : "L’Etat français ne dispose d’aucun pouvoir d’injonction ou de contrainte lui per­mettant d’amener les entre­prises fran­çaises qui ont par­ticipé à un appel d’offres inter­na­tional à se retirer d’un marché… ". Pure langue de bois. D’une part, le gou­ver­nement ne s’est jamais privé de « conseiller » à des entre­prises de renoncer à des projets (il l’a fait encore récemment en inter­disant à Total de conclure des accords avec la Syrie). »

ci-​​dessous l’article de Benamin Barthe :

Le Monde | 22.10.07 | Jérusalem, correspondance

L’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) hausse le ton contre les entre­prises fran­çaises Alstom et Veolia-​​Connex impli­quées dans la construction du tramway de Jéru­salem, dont la légalité est for­tement contestée. Par le biais de la déléguée générale de Palestine en France, Hind Khoury, l’OLP a décidé de s’associer à la demande en annu­lation de ce chantier déposée au mois de février par l’Association France-​​Palestine Soli­darité (AFPS) devant le tri­bunal de grande ins­tance (TGI) de Nanterre.

Arguant du fait que le tramway est "hors la loi" parce qu’il relie au centre de la ville sainte trois colonies de Jérusalem-​​Est que le droit inter­na­tional considère comme illé­gales, l’AFPS appelle la justice à annuler le contrat signé par les deux sociétés fran­çaises et à leur interdire de pour­suivre les travaux désormais bien entamés.

"Ce tramway consti­tuera (…) un facteur d’expansion de la colo­ni­sation de Jérusalem-​​Est par l’Etat d’Israël", affirme le com­mu­niqué de l’OLP dont Le Monde a obtenu une copie. Il dénonce un acte "contraire à la Convention de Genève du 12 août 1949 qui interdit (…) à un Etat occupant de trans­férer une partie de sa propre popu­lation civile dans le ter­ri­toire occupé".

Le Quai d’Orsay embarrassé

Cette inter­vention de l’OLP rompt avec la pru­dence mani­festée jusque-​​là par les diri­geants pales­ti­niens. Sou­cieux de ne pas froisser l’un de leurs plus fidèles sou­tiens, ceux-​​ci n’avaient soulevé le sujet avec les auto­rités fran­çaises qu’en 2005, soit trois ans après l’attribution de l’appel d’offres publics. Depuis cette date, le Quai d’Orsay, embar­rassé par cette affaire qui le place en porte-​​à-​​faux avec ses propres posi­tions, fait le gros dos.

La version offi­cielle parle d’une "logique com­mer­ciale" dans laquelle il est impos­sible d’intervenir et qui ne modifie en rien la tra­di­tion­nelle condam­nation par la France de la colo­ni­sation israé­lienne. Mais, en privé, les diplo­mates français semblent beaucoup moins sûrs de leur fait. Du côté des entre­prises visées, une gêne simi­laire est perceptible.

Informé par Le Monde de la démarche de l’OLP, un porte-​​parole d’Alstom, qui assure la four­niture des rames, s’est contenté de déclarer que "le contrat a été signé avec une société de droit privée" et que "le tracé prévoit de des­servir des quar­tiers palestiniens".

Pour sa part, le service de com­mu­ni­cation de Veolia-​​Connex, en charge de l’exploitation du tramway, n’a pas sou­haité réagir. Les experts des deux sociétés se réservent peut-​​être pour un éventuel procès. Après plu­sieurs audiences de pro­cédure, le TGI de Nan­terre devrait statuer le 29octobre sur la rece­va­bilité de la demande de l’AFPS.