Tout est calme sur le front de l’Est

Uri Avnery – 31 juillet 2010, lundi 9 août 2010

Cette semaine, les gens dotés d’oreilles poli­tiques sen­sibles ont été très surpris d’entendre ces mots qui, appa­remment, avaient échappé à Ben­jamin Néta­nyahou : “Front de l’Est”

Il fut un temps où ces mots fai­saient partie du voca­bu­laire quo­tidien de l’occupation. Ces der­nières années, ils ont pris la pous­sière dans la casse politique.

L’ASSOCIATION DE MOTS “Front de l’Est” est apparue après la Guerre des Six Jours. Elle servait à étayer la doc­trine stra­té­gique selon laquelle le Jourdain est la “fron­tière de sécurité” d’israël.

La théorie est qu’il serait pos­sible que trois armées arabes – celles d’Irak, de Syrie et de Jor­danie – se ras­semblent à l’est du Jourdain, fran­chissent le fleuve et mettent en danger l’existence d’Israël. Nous devons les arrêter avant qu’ils n’entrent dans le pays. Par consé­quent, la vallée du Jourdain doit servir de base per­ma­nente à l’armée israé­lienne, nos troupes doivent y stationner.

C’était là, dès le départ, une théorie dis­cu­table. Pour par­ti­ciper à une telle offensive, l’armée ira­kienne aurait dû se ras­sembler, tra­verser le désert et se déployer en Jor­danie, une opé­ration logis­tique longue et com­plexe qui don­nerait à l’armée israé­lienne tout le temps de frapper les Ira­kiens long­temps avant qu’ils n’atteignent la rive du Jourdain. Quant aux Syriens, il leur serait beaucoup plus facile d’attaquer Israël sur les hau­teurs du Golan plutôt que de faire faire mou­vement à leur armée vers le sud pour attaquer par l’est. Et la Jor­danie a tou­jours été un par­te­naire secret – mais loyal – d’Israël (sauf pendant le court épisode de la Guerre des Six Jours.)

Au cours des années récentes, la théorie est devenue mani­fes­tement ridicule. Les Amé­ri­cains ont envahi l’Irak, vaincu et mis en déroute la glo­rieuse armée de Saddam Hussein, qui s’est révélée n’être qu’un tigre de papier. Le royaume de Jor­danie a signé un traité de paix officiel avec Israël. La Syrie saisit toutes les occa­sions pour mani­fester son aspi­ration à la paix, si seulement Israël voulait bien lui rendre les Hau­teurs du Golan. En bref, Israël n’a rien à craindre de ses voisins de l’est.

Il est vrai que la situation peut évoluer. Les régimes changent, les alliances changent. Mais il est impos­sible d’imaginer une situation dans laquelle trois armées ter­ri­fiantes tra­ver­se­raient le Jourdain pour entrer en Canaan, comme les enfants d’Israël dans le récit biblique.

Bien plus, l’idée d’une attaque ter­restre, comme le blitz­krieg nazi au cours de la seconde guerre mon­diale, appar­tient à l’histoire. Dans toute guerre future, les mis­siles à longue portée joueront un rôle dominant. On pourrait ima­giner les soldats israé­liens de la vallée du Jourdain allongés sur des chaises longues pour observer les mis­siles volant au-​​dessus de leurs têtes dans l’une et l’autre directions.

Alors, comment se fait-​​il que cette idée saugrenue ait repris vie ?

IL PEUT être utile de se reporter 43 ans en arrière, pour com­prendre comment ce cro­que­mi­taine est né.

À peine six semaines après la Guerre des Six Jours, le “Plan Allon” fut lancé. Yigal Alon, alors Ministre du Travail, le soumit au gou­ver­nement. Il ne fut pas adopté offi­ciel­lement, mais il exerça une influence majeure sur le pouvoir israélien.

Aucune carte offi­cielle du plan ne fut jamais publiée, mais la connais­sance de ses prin­cipaux éléments se diffusa. Allon pro­posait d’annexer la Vallée du Jourdain et la rive occi­dentale de la Mer Morte à Israël. Ce qui restait de la Cis­jor­danie devien­drait des enclaves entourées de ter­ri­toires israé­liens, à l’exception, près de Jéricho, d’un étroit cor­ridor qui relierait la Cis­jor­danie au royaume de Jor­danie. Allon pro­posait aussi d’annexer à Israël cer­taines zones de la Cis­jor­danie, le nord du Sinaï (“le passage de Rafah”) et le sud de la Bande de Gaza (“les colonies de Katif”).

Il ne prenait pas en consi­dé­ration le fait que la Cis­jor­danie pourrait revenir à la Jor­danie ou devenir une entité pales­ti­nienne dis­tincte. Je l’ai attaqué une fois depuis la tribune de la Knesset en l’accusant de faire obs­truction à l’établissement de l’État pales­tinien, que je sou­tenais, et quand je retournai à mon siège, il m’adressa un message : “Je suis par­tisan d’un État pales­tinien en Cis­jor­danie. En quoi donc suis-​​je moins que vous une colombe ? ”

Le plan était pré­senté comme un impé­ratif mili­taire, mais ses moti­va­tions étaient tout autres.

A l’époque, je ren­con­trais Allon assez régu­liè­rement, et j’avais de ce fait l’occasion de suivre ses plans. Il avait été l’un des prin­cipaux diri­geants de la guerre de 1948 et faisait figure d’expert mili­taire, mais par-​​dessus tout, il était membre de la direction du mou­vement Kib­boutz qui avait à l’époque une grande influence dans le pays.

Immé­dia­tement après la conquête de la Cis­jor­danie, les gens du mou­vement Kib­boutz se répan­dirent dans la région à la recherche de zones qui convien­draient à une agri­culture intensive moderne. Natu­rel­lement ils étaient attirés par la vallée du Jourdain. De leur point de vue, c’était un endroit idéal pour de nou­veaux kib­boutz. Et, ce qui était plus important, il était peu peuplé. Tous ces avan­tages fai­saient défaut dans d’autres régions de la Cis­jor­danie : leur popu­lation était dense, la topo­graphie mon­ta­gneuse et l’eau rare.

Selon moi, la totalité du plan d’Allon était le fruit d’une avidité agricole, et la théorie mili­taire n’était rien d’autre qu’un pré­texte de sécurité commode. Et d’ailleurs, le résultat immédiat fut l’établissement d’un grand nombre de Kib­boutz et de Moshav (vil­lages coopé­ratifs) dans la vallée.

Des années ont passé avant que les limites du plan Allon n’explosent et que des colonies ne soient implantées partout en Cisjordanie.

LE PLAN ALLON donna nais­sance au cro­que­mi­taine du “Front de l’Est” et depuis lors il a ter­rorisé ceux qui recherchent la paix. Comme un fantôme, il va et vient, se concrétise et s’évanouit, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre.

Ariel Sharon exigea l’annexion de la “vallée élargie”. La vallée elle-​​même, une partie de la Grande Vallée du Rift Syro-​​Africain, fait 120 km de long (de la Mer de Galilée à la Mer Morte) mais seulement 15 km de large. Sharon réclamait de façon presqu’obsessionnelle l’ajout de “l’arrière de la mon­tagne”, c’est-à-dire la pente orientale de la chaîne de mon­tagne du centre de la Cis­jor­danie, qui l’aurait élargie de façon substantielle.

Lorsque Sharon adopta le projet de mur de sépa­ration, celui-​​ci était supposé séparer non seulement la Cis­jor­danie d’Israël à pro­prement parler, mais aussi de la vallée du Jourdain. Cela aurait rendu réa­li­sable ce que l’on appelait le “Plan Allon plus”. Le mur aurait entouré la totalité de la Cis­jor­danie, à l’exclusion du cor­ridor de Jéricho. Ce plan n’a pas été mis à exé­cution à ce jour à la fois en raison de l’opposition inter­na­tionale et du manque de financements.

Depuis les Accords d’Oslo, presque tous les gou­ver­ne­ments israé­liens qui se sont suc­cédés ont soutenu que la Vallée du Jourdain devait rester sous autorité israé­lienne dans tout accord de paix futur. Cette exi­gence s’est pré­sentée de nom­breuses façons : quel­quefois on parlait de “fron­tière de sécurité”, quel­quefois de “postes d’alerte”, quel­quefois d’“installations mili­taires”, quel­quefois de “bail à long terme”, selon les talents créatifs des Pre­miers ministres suc­cessifs. Le déno­mi­nateur commun : la vallée devrait rester sous contrôle israélien.

Quel Front de l’Est ? Quelles sont à cet endroit les menaces de nos voisins de l’est ? Où est Saddam Hussein ? Où est Hafez al-​​Assad ? Mahmoud Ahma­di­nejad va-​​t-​​il envoyer les colonnes blindées des Gar­diens de la Révo­lution vers les points de passage du Jourdain ?

Eh bien, voici comment se pré­sentent les choses : les Amé­ri­cains vont quitter l’Irak un jour. Alors va surgir un nouveau Saddam Hussein, un Chiite cette fois, et qui va faire alliance avec l’Iran Chiite et les Turcs per­fides, et comment pouvez vous compter sur le roi de Jor­danie qui exècre Néta­nyahou ? Des choses ter­ribles peuvent sur­venir si nous ne main­tenons pas notre sur­veillance de la rive du Jourdain !

Cela est manifestement ridicule. Quel est alors le véritable objectif ?

Le monde entier s’active main­tenant avec la demande amé­ri­caine que s’engagent des “entre­tiens directs”entre Israël et l’Autorité Pales­ti­nienne. On pourrait avoir la ten­tation de penser que la paix du monde dépend de la trans­for­mation des “entre­tiens de proximité”en “entre­tiens directs”. Jamais tant de paroles d’hypocrisie mora­li­sa­trice n’ont été déversées sur une question aussi triviale.

Les “entre­tiens de proximité” se sont déroulés pendant plu­sieurs mois main­tenant. Ce serait une erreur de dire que leurs résultats ont été presque nuls. Ils ont été nuls. Abso­lument nuls. Alors, que va-​​t-​​il se passer si les deux parties s’assoient ensemble dans une seule pièce ? On peut prédire avec une cer­titude absolue : un autre résultat nul. À défaut d’une déter­mi­nation amé­ri­caine à imposer une solution, il n’y aura aucune solution.

Alors, pourquoi Barack Obama insiste-​​t-​​il ? Il y a une expli­cation : dans l’ensemble du Moyen Orient, sa poli­tique a échoué. Il a un besoin urgent d’une réa­li­sation impres­sion­nante. Il a promis de quitter l’Irak et la situation là-​​bas rend la chose impos­sible. La guerre en Afgha­nistan va de mal en pis, un général s’en va et un général arrive, et la vic­toire est plus éloignée que jamais. On peut déjà ima­giner le dernier Amé­ricain en train de grimper dans le dernier héli­co­ptère sur le toit de l’ambassade des États-​​Unis à Kaboul.

Reste le conflit israélo-​​palestinien. Là aussi, Obama se trouve en situation d’échec. Il espérait obtenir beaucoup sans rien investir et fut faci­lement vaincu par le lobby pro-​​Israël. Pour cacher sa honte, il a besoin de quelque chose qui puisse être pré­senté au public amé­ricain ignorant comme une grnde vic­toire amé­ri­caine. La reprise de « dis­cus­sions directes » peut servir à cela.

Néta­nyahou, quant à lui, est entiè­rement satisfait de la façon dont se pré­sente la situation. Israël demande des entre­tiens directs, les Pales­ti­niens refusent. Israël tend la main pour faire la paix, les Pales­ti­niens la refusent. Mahmoud Abbas exige qu’Israël pro­longe le gel des colonies et déclare par avance que les négo­cia­tions seront basées sur les fron­tières de 1967.

Mais les Amé­ri­cains sont en train d’exercer d’énormes pres­sions sur Abbas, et Néta­nyahou craint qu’Abbas ne cède. Voilà pourquoi il déclare qu’il ne peut pas pro­céder au gel des colonies, parce que dans ce cas – à Dieu ne plaise ! – sa coa­lition se dés­in­té­grerait. Et si cela n’est pas suf­fisant, voici le Front de l’Est. Le gou­ver­nement Israélien fait savoir aux Pales­tiens qu’il n’abandonnera pas la Vallée du Jourdain.

Pour bien enfoncer le clou, Néta­nyahou a com­mencé à évacuer la popu­lation pales­ti­nienne qui reste dans la vallée, quelques mil­liers de per­sonnes. Des vil­lages sont rasés, à com­mencer cette semaine par Farasiya où toutes les habi­ta­tions et toutes les ins­tal­la­tions d’eau ont été détruites. C’est du net­toyage eth­nique pur et simple, tout comme l’opération simi­laire conduite atuel­lement contre les Bédouins du Néguev.

Ce que Néta­nyahou est en train de dire, en moins de mots, c’est : Abbas devrait réfléchir à deux fois avant de s’engager dans des “entre­tiens directs”.

LA VALLÉE DU JOURDAIN descend au plus bas point de la surface ter­restre, la Mer Morte, 400 mètres au dessous du niveau moyen des mers.

La réac­ti­vation du Front de l’est pourrait bien indiquer le plus bas point de la poli­tique de Néta­nyahou, avec l’intention de mettre à mort défi­ni­ti­vement toute chance de paix qui subsiste.