Tout est calme sur le front de Gaza

Uri Avnery, mercredi 25 juin 2008

ET SOUDAIN : le calme. Pas de Qassams. Pas d’obus de mor­tiers. Les chars n’évoluent plus. Les avions ne bom­bardent plus. Á Sdérot, des soupirs de sou­la­gement. Les enfants s’aventurent au dehors. Les habi­tants qui ont émigré vers d’autres villes reviennent à la maison. Et quelle est la réaction ? Une explosion de joie ? Des danses dans les rues ? Des applau­dis­se­ments pour le Premier ministre et le ministre de la Défense qui ont fini par entendre raison ? Pas du tout.

Pas du tout. Ce que l’on observe sur le visage de la nation est une grimace de dégoût. Que se passe-​​t-​​il donc ? Où est notre vic­to­rieuse armée ?

Les gens de Sdérot sont vraiment en colère. OK, il n’y a pas de Qassam, mais cela ne devait se pro­duire qu’après que l’armée fut entrée à Gaza et l’eut anéantie.

Haaretz ouvre sa pre­mière page sur le titre men­songer : "Israël paie avec des actes – et obtient des promesses".

« C’est fragile » nous rassure Ehoud Olmert, cela peut se ter­miner d’une minute à l’autre. Et l’autre Ehoud, Barak, qui a poussé au cessez-​​le-​​feu, a une excuse : nous devons faire sem­blant avant de lancer la Grande Opé­ration à Gaza. Par souci des opi­nions publiques israé­lienne et internationale.

Et personne ne dit : grâce à Dieu, la tuerie a pris fin !

POURQUOI ? QUELLE est la cause de cette réaction presque unanime de déception ? Pourquoi observe-​​t-​​on un sen­timent général d’humiliation, presque de défaite ?

C’est parce que l’ego national est blessé. Comme il aurait été mer­veilleux de voir l’armée israé­lienne à Gaza en train de détruire le Hamas, et la ville entière avec. Mais, au lieu d’une vic­toire écra­sante, nous enre­gis­trons quelque chose comme le choc d’une déroute. Et cela malgré les dis­cours de ceux qui appellent main­tenant à réoc­cuper la Bande de Gaza : ceux qui disent que d’un moment à l’autre, avec seulement un peu plus de pri­va­tions et d’enfermement, la popu­lation aurait cédé et se serait révoltée contre le Hamas.

Du point de vue mili­taire, une année de guerre dans la bande de Gaza s’est conclue par un match nul. Armée israé­lienne – Hamas : 1 partout. Mais l’armée israé­lienne et le Hamas ne sont pas deux équipes de football de la même division. Le Hamas est un mou­vement politico-​​religieux armé que l’on qua­lifie dans le langage occi­dental habituel d’"organisation ter­ro­riste". Lorsqu’une telle orga­ni­sation obtient un match nul contre l’une des armées les plus puis­santes du monde, elle peut à bon droit crier victoire.

L’objectif de la guerre d’Olmert était de ren­verser le gou­ver­nement du Hamas dans la bande de Gaza et de détruire l’organisation elle-​​même. Ce but n’a pas été atteint. Au contraire, d’après tous les rap­ports, le Hamas est plus fort que jamais, et son emprise sur la bande de Gaza est forte. Même en Israël cela ne se discute pas.

Pendant une année, le gou­ver­nement israélien a imposé un blocus total à la bande de Gaza – ter­restre, maritime et aérien. Il a béné­ficié du soutien inqua­li­fiable de l’Europe qui a aidé à affamer une popu­lation d’un million et demi d’hommes et de femmes, d’enfants et de vieillards. Les États-​​Unis étaient, natu­rel­lement, un par­te­naire à part entière dans cette glo­rieuse entre­prise. L’Egypte de Hosni Mou­barak, dépen­dante des États Unis, y a col­laboré, même si c’est à contrecœur.

Tout cela n’a pas suffi à vaincre une bande de Gaza pauvre et sur­peuplée, un étroite bande de terre de 35 km de long sur 10 km de large. Non seulement les tirs de roquettes n’ont pas cessé mais leur nombre a aug­menté. Le nombre de vic­times en Israël a été faible, un enfant pourrait en faire le décompte, mais leur impact sur le moral a été considérable.

L’armée israé­lienne s’est révélée impuis­sante contre cette arme pri­mitive qui ne coûte presque rien. L’armée a tué en masse et de façon ciblée, sur terre et depuis les airs, à l’aide de mis­siles, d’obus et d’armes d’infanterie. Sans résultat.

Le Hamas a survécu mais lui non plus n’a pas atteint ses objectifs. Il n’a pas trouvé de réponse au blocus. C’est seulement la pression de l’opinion publique inter­na­tionale (et aussi celle des forces de paix israé­liennes) qui a permis d’éviter la famine com­plète, mais on man­quait de tout dans la Bande de Gaza. Le chômage était général, le car­burant man­quait, de nom­breux habi­tants souf­fraient de sous-​​alimentation, à la limite de la famine.

C’est ce qui carac­térise un match nul : aucune des parties n’est capable de faire la décision et d’imposer sa volonté à l’adversaire.

UN CESSEZ-​​LE-​​FEU inter­vient lorsque les deux parties en ont besoin. (Il est vrai que Carl von Clau­sewitz, le penseur mili­taire prussien, a dit qu’à la guerre il est impos­sible qu’une situation soit avan­ta­geuse pour les deux anta­go­nistes au même moment, qu’une chose bonne pour l’un est néces­sai­rement mau­vaise pour l’autre. Mais dans la vraie guerre, il y a des exceptions.)

En réalité, l’armée israé­lienne n’avait pas moins besoin du cessez-​​le-​​feu que le Hamas. Cela est apparu clai­rement dans les com­men­taires des "cor­res­pon­dants mili­taires", qui sont presque tous des porte-​​parole à peine masqués de l’armée. Natu­rel­lement, pas un membre du gou­ver­nement n’aurait donné son accord à un cessez-​​le-​​feu si les res­pon­sables de l’armée y avait été opposés.

En général, les chefs de l’armée poussent à une action de plus, une opé­ration de plus, une guerre de plus. Se sont-​​ils soudain méta­mor­phosés en colombes ? Pas vraiment. Mais ils avaient conscience de devoir choisir entre deux "mau­vaises" options : un cessez-​​le-​​feu ou la "Grande Opération" – la recon­quête de l’ensemble de la bande de Gaza.

L’état-major n’aimait pas la pre­mière option, et c’est un euphé­misme. Cela signi­fiait un aveu d’échec. Mais la seconde option les séduisait encore moins – beaucoup, beaucoup moins.

La Grande Opé­ration, qui avait les faveurs d’une grande partie de l’opinion publique, que presque tous les media exi­geaient à grands cris, est très pro­blé­ma­tique. Le Hamas a eu beaucoup de temps pour s’y pré­parer. Aucune armée n’aime com­battre dans une zone urbaine, au milieu d’une popu­lation nom­breuse. Chaque ruelle est un piège potentiel, chaque homme – et chaque femme – un kamikaze potentiel. Même si l’armée réus­sissait à entrer dans la Bande et à l’occuper avec seulement des pertes "tolé­rables", ce ne serait que le début des soucis. Tous les jours des soldats seraient tués. Les effu­sions de sang mutuelles n’auraient pas de fin. Il suffit de regarder la guerre d’Irak.

L’opinion publique est ver­satile. Chaque soldat mort dont la télé­vision montre le visage sou­riant accroît la pression à se dégager. Tôt ou tard l’armée devrait se retirer – et la situation revien­drait à l’état anté­rieur, en pire.

Les chefs de l’armée ont conscience de cela. Olmert et Barak en ont aussi conscience. La leçon de la seconde guerre du Liban n’a pas été oubliée. Il n’y a chez eux aucune envie de faire la guerre.

CE CESSEZ-​​LE-​​FEU a des impli­ca­tions poli­tiques d’une portée consi­dé­rable. Il modifie la carte de la Palestine – et peut-​​être celle de la région.

On peut bien pro­tester jusqu’à la fin des temps, on peut crier sur les toits que "nous ne négo­cions pas avec le Hamas" et que "nous n’avons aucun accord avec le Hamas" – n’importe quel enfant com­prend qu’en réalité nous négo­cions et qu’en réalité nous avons un accord.

Aux yeux des Pales­ti­niens, la situation est claire : Mahmoud Abbas à Ramallah n’a rien obtenu des Israé­liens, le Hamas oui.

Abbas essaie par des moyens paci­fiques. Il est le chouchou des Amé­ri­cains et des Israé­liens. Mais depuis le grand cinéma d’Annapolis, non seulement il n’a pas arraché la moindre concession signi­fi­cative ni obtenu la libé­ration d’un seul pri­sonnier, mais de nou­veaux pri­son­niers sont faits chaque nuit, les colonies sont agrandies et le gou­ver­nement israélien annonce des projets gran­dioses de nou­velles construc­tions à Jéru­salem Est et dans toute la Cis­jor­danie. Et le gou­ver­nement israélien ne son­gerait même pas à y chercher un accord de cessez-​​le-​​feu.

Et dans le même temps, le Hamas, assiégé par le monde entier, perdant des com­bat­tants tous les jours, a obtenu un résultat mili­taire et poli­tique signi­fi­catif : des mar­chan­dises vont entrer dans la Bande, des voi­tures vont de nouveau se presser le long des routes défoncées, le point de passage de Rafah qui sépare la Bande du monde va être ouvert. Dans le cadre de l’échange de pri­son­niers à venir, des cen­taines de pri­son­niers pales­ti­niens vont être libérés en échange du soldat israélien capturé, Gilad Shalit.

La conclusion ? Chacun peut se poser la question : si j’étais pales­tinien, quelle conclusion en tirerais-​​je ?

Le cessez-​​le-​​feu influence l’équilibre des pou­voirs au sein du peuple pales­tinien. Le Hamas a prouvé qu’il peut assurer un gou­ver­nement régulier. Main­tenant il est en train de prouver qu’il est capable aussi de contrôler les orga­ni­sa­tions radicales.

La chose la plus sage que peut main­tenant faire Mahmoud Abbas est de constituer un gou­ver­nement d’unité, en s’appuyant à la fois sur le Hamas et sur le Fatah.

EST-​​CE QUE le cessez-​​le-​​feu va tenir ? Les cor­res­pon­dants disent que per­sonne ne s’y attend.

Lorsque Olmert dit qu’il est fragile, il sait de quoi il parle.

Il n’y a aucun accord écrit. Aucune pro­cédure n’est prévue pour régler les dif­fé­rends. Il n’y a aucun arbitre pour décider, en cas de besoin, quelle partie est res­pon­sable d’une violation.

Si quelqu’un en Israël a envie de rompre le cessez-​​le-​​feu, rien ne sera plus facile : un chef de patrouille ouvre le feu sur un groupe de Pales­ti­niens près de la clôture de la fron­tière, parce qu’il les soup­çonne de se pré­parer à déposer une charge explosive. Un héli­co­ptère espion croit qu’on lui tire dessus et lance un missile. Le res­pon­sable du ren­sei­gnement de l’armée prétend que de grandes quan­tités d’armes sont intro­duites clan­des­ti­nement dans la Bande.

Cela peut se faire aussi d’autres façons. L’armée tue une demi-​​douzaine de mili­tants du Jihad en Cis­jor­danie. En repré­sailles, l’organisation tire une salve de Qassam sur Sdérot. L’armée annonce qu’il s’agit d’une vio­lation de l’accord et répond par une incursion dans la bande de Gaza. Ce sera même jus­tifié for­mel­lement puisque le cessez-​​le-​​feu ne concerne pas la Cisjordanie.

Tout accord tient aussi long­temps que les deux parties estiment qu’il sert leurs intérêts. Si l’une d’entre elles pense le contraire, elle rompra l’accord (et pré­tendra que c’est l’autre partie qui l’a rompu d’abord). Dans notre cas, la pre­mière à le rompre sera selon toute pro­ba­bilité la partie israélienne.

UN CESSEZ-​​LE-​​FEU n’est pas la paix (salaam), ni même un armistice ou une trêve (hudna). Ce n’est rien de plus qu’un accord entre com­bat­tants d’arrêter de tirer pendant un certain temps.

Il est dans la nature des choses que chaque partie tire parti du cessez-​​le-​​feu pour se pré­parer à la pro­chaine phase de combat – pour res­pirer pro­fon­dément, pour se reposer, pour s’entraîner, pour faire des projets, pour se pro­curer des armes plus performantes.

Mais le cessez-​​le-​​feu peut devenir plus que cela. Il peut conduire à l’unité pales­ti­nienne, à une remise en question israé­lienne, à un progrès concret vers une solution paci­fique. Á tout le moins, chaque jour de cessez-​​le-​​feu sauve des vies humaines.

Et dans l’intervalle les dic­tion­naires hébreux et inter­na­tionaux ont intégré un autre mot arabe : Tah­diyeh, calme.