"Tout comme un mur est qua­lifié de bar­rière, les mer­ce­naires sont appelés des sous-​​traitants.”

Entretien avec Robert Fisk, mercredi 23 avril 2008

Robert Fisk a la répu­tation bien méritée d’être un des cor­res­pon­dants étrangers les plus hon­nêtes et pug­naces parmi les medias bri­tan­niques. Il a tra­vaillé en Irlande du Nord où il révéla la pré­sence des SAS (forces spé­ciales – NDT) au milieu des années 70, ainsi qu’en Bosnie, Palestine, Irak et Liban.

C’est ici, comme témoin au len­demain du mas­sacre de réfugiés pales­ti­niens organisé par Israël à Sabra et Chatila en 2000 que son jour­na­lisme prit sa forme actuelle : coléreux, pas­sionné, et comme il le dit lui-​​même « partial du côté des vic­times » - un style de jour­na­lisme qui, mal­heu­reu­sement, n’est pas très répandu dans la pro­fession. Au milieu des flots de men­songes et pro­pa­gande émis par les médias au sujet de la poli­tique Bri­tan­nique et Etats-​​unienne au Moyen Orient, les écrits de Fisk consti­tuent une bouffée d’air frais - même si la réalité sordide qu’il décrit n’en fait pas une lecture agréable.

Lorsque j’ai ren­contré Fisk au Christ­church College, entre une confé­rence à Bristol et une autre au Fes­tival Lit­té­raire d’Oxford – appa­remment sans un moment de répit – nous avons com­mencé à parler du rôle du jour­na­lisme en temps de guerre.

Je lui ai d’abord demandé si le jour­na­lisme, en asep­tisant ou en jus­ti­fiant la guerre, ne jouait pas un rôle dans son déclenchement.

Robert Fisk : "Il y a plu­sieurs choses. Avant tout, il y a l’incapacité chez de nom­breux jour­na­listes aux Etats-​​Unis à dire la vérité sur la situation Israelo-​​palestinienne. Ainsi, des ter­ri­toires occupés sont appelés des ter­ri­toires dis­putés, un mur est qua­lifié de bar­rière de sécurité, une colonie est appelée un quartier ou un cam­pement. Ce qui signifie que si vous voyez un Pales­tinien jeter une pierre, et s’il s’agit d’une occu­pation, là vous com­prenez son geste. Mais s’il s’agit d’une « litige », qui pourrait être réglée autour d’une bonne tasse de thé, alors les Pales­ti­niens appa­raissent comme des êtres intrin­sè­quement vio­lents. Vous rabaissez ainsi une des parties de ce ter­rible conflit.

Puis il y a ce que la télé­vision ne veut pas montrer pour des raisons soi-​​disant de « mauvais goût ». Je me sou­viens d’un coup de fil, avec un rédacteur de la télé­vision à Londres, lorsqu’on avait demandé à la chaine Al Jazeera quelques images sur des enfants tués et blessés par des tirs d’obus bri­tan­niques à Bas­sorah. Le type s’est mis à dire « inutile de nous envoyer ces images, nous ne pouvons pas les montrer ». La pre­mière excuse fût « les gens seront en train de boire leur thé, alors on ne peut pas montrer ces images ». Puis ensuite l’excuse est devenue « c’est comme pour la por­no­graphie, ce n’est pas mon­trable ». Puis il a terminé par dire – c’est vraiment incroyable d’entendre de telles choses – « il faut res­pecter les morts ». Eh oui, on ne montre aucun respect pour eux lorsqu’ils sont vivants, on les fait d’abord exploser en mille mor­ceaux et ensuite il faut leur montrer du respect. A cause de cela – et tous les généraux à la retraite en train de pon­tifier bien à l’abri – tout ça devient un jeu. Vous com­mencez par répandre l’idée que la guerre est d’abord une affaire de vic­toire ou de défaite - alors qu’en fait c’est une affaire de mort et de dou­leurs immenses.

J’étais en Irak en 1991, lorsque les Bri­tan­niques et les Amé­ri­cains ont bom­bardé une auto­route. Il y avait des femmes et des enfants morts et déchi­quetés, et tous ces chiens ont surgi du désert et ont com­mencé à les manger. Si vous aviez vu ce que j’ai vu, il ne vous vien­drait jamais à l’idée de sou­tenir une guerre quelle qu’elle soit, contre qui que ce soit.

Evi­demment, les poli­ti­ciens – nos diri­geants – sont très heureux que ces images ne passent pas, parce qu’ainsi ils rendent la guerre plus sédui­sante, moins pénible".

Est-​​ce qu’il arrive que le public Bri­tan­nique voie des images plus réa­listes de la guerre ?

"Si un soldat irakien a l’extrême obli­geance de mourir au bord de la route dans une pose roman­tique, et que vous pouvez le pho­to­gra­phier devant un soleil cou­chant et sans trop de chair san­gui­no­lente – vous savez, avec un com­men­taire du genre « le prix de la guerre : un soldat irakien mort », ce genre de com­men­taire, alors oui, vous pouvez la montrer. Mais ça s’arrête à peu près là.

La qualité du jour­na­lisme est en train de dégé­nérer dans d’autres domaines aussi. Je regardais les infor­ma­tions il y a quelques semaines, et j’ai été choqué de voir Yassin Nassari et Abdul Patel qua­lifiés par la BBC de « ter­ro­ristes » - pas « accusés » ou « soup­çonnés », mais car­rément de « ter­ro­ristes », alors que les seules charges retenues contre eux sont en rapport avec la « pos­session de matériel » (lit­té­rature isla­miste et vidéos) et qu’ils n’ont même pas été accusés de pla­nifier des attaques ter­ro­ristes, encore moins de les réa­liser. On dirait que le mot « ter­ro­risme » est devenu un fourre-​​tout.

J’ai vu des cas aux Etats-​​Unis où la preuve du ter­ro­risme était un exem­plaire d’un journal libanais.

J’ai récemment eu un exemple inté­ressant de ce qui est en train de se passer. Je donnais une confé­rence à Ottawa devant 600 cana­diens musulmans, et je leur ai dit « vous avez abso­lument raison de pro­fiter de votre liberté d’expression pour cri­tiquer les Etats-​​Unis et Israël lorsqu’ils assas­sinent des gens, lorsqu’ils tor­turent, lorsqu’ils occupent des terres, mais pourquoi est-​​ce que je ne vous entends jamais cri­tiquer les régimes en Egypte, en Syrie, en Lybie etc ? » Silence total. Je ne com­prenais pas".

Vous avez une explication ?

Plus tard, je tra­versais le Canada en voiture avec deux musulmans et ils m’ont expliqué. Au Canada, s’ils s’exprimaient contre ces régimes, ces der­niers ont leurs propres agents au Canada, des agents de la sécurité, qui font ensuite passer le message au pays que cer­taines per­sonnes cri­tiquent Mou­barak ou Assad, ou n’importe qui. Ensuite, dans le cadre des nou­velles rela­tions ami­cales entre les dif­fé­rents ser­vices secrets, le régime syrien ou égyptien appelle les cana­diens pour leur signaler un ter­ro­riste potentiel – un opposant au régime, n’est-ce pas ? – et la CSIS, qui est la version cana­dienne du FBI, com­mence à les sur­veiller. Ainsi, en exerçant leur liberté d’expression contre des dic­ta­tures, ils deviennent des sus­pects de ter­ro­risme aux yeux de leur pays d’accueil. Le résultat est qu’ils se taisent. A leur place, je ferais la même chose.

Que dire du silence des autres, de tous ceux qui ont moins d’excuses ? Avec un nombre chaque jour plus faible de mani­fes­tants contre la guerre, avons-​​nous oublié ce qui se passe dans ces pays qui souffrent de la « libé­ration » occidentale ?

"Il faut sans cesse leur répéter « mais c’est réel » parce que la plupart des gens en occident n’ont aucune expé­rience de la guerre. Aucun de nos diri­geants poli­tiques n’a eu une expé­rience de guerre. Bush l’a esquivée. Cheney l’a esquivée. Powell était au Vietnam, mais il est parti. Leur seule expé­rience de la guerre, c’est Hol­lywood. Alors lorsque vous envoyez des gens faire la guerre, et que votre expé­rience se limite à Hol­lywood, vous pouvez vous retrouver un tan­tinet choqué de les voir mourir. Pour eux, la guerre n’a rien de concret".

Mais elle n’est que trop concrète pour les habi­tants du Moyen Orient, qui subissent depuis des décennies les guerres éclairs et les mas­sacres initiés par l’Occident – depuis l’exode des Pales­ti­niens en passant par l’invasion du Liban par Israël en 1982, l’armement de l’Irak par les Etats-​​Unis pendant la guerre de 8 ans contre l’Iran, la "guerre" du Golfe en 1991, puis les sanc­tions écono­miques géno­ci­daires de l’ONU contre l’Irak – sans parler du soutien occi­dental aux dic­ta­tures en Egypte, en Arabie Saoudite, au Koweït. Fisk a été témoin de tous ces événe­ments, et il pense que le monde musulman a fait preuve d’une incroyable retenue devant tant d’oppression.

RF : "Ce qui m’étonne c’est que le 11 Sep­tembre n’ai pas eu lieu plus tôt. Peut-​​être parce que l’opération a demandé beaucoup de pré­pa­ration, je ne sais pas, mais je suis étonné de voir qu’on peut aller frapper à n’importe quelle porte en Cis­jor­danie et ne pas recevoir une baffe. Au lieu de ça, ils vous offrent un café ou à manger. Ima­ginez le contraire, que nous soyons bom­bardés et occupés par des pays arabes et qu’un jour­na­liste arabe vienne gen­timent bavarder avec nous, je ne sais pas si nous ouvri­rions la porte. Vous le feriez, vous ?"

La véri­table étendue de l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan est masquée par le recours massif aux mer­ce­naires, qui ne sont pas inclus dans les chiffres sur les troupes. Cer­taines esti­ma­tions parlent de 1000 mer­ce­naires tués, rien qu’en Irak. Fisk est l’un des rares jour­na­listes à les appeler par leur nom, au lieu d’utiliser l’euphémisme « sous-​​traitant ».

RF : "De la même manière qu’un mur est qua­lifié de bar­rière, une colonie de cam­pement, les mer­ce­naires sont devenus des sous-​​traitants. Moi je les ai tou­jours appelé mer­ce­naires. Lorsqu’ils annoncent que deux « sous-​​traitants » ont été assas­sinés, la pre­mière image qui vous vient à l’esprit n’est pas celle de types cir­culant dans une Humvee lour­dement armée, n’est-ce pas ?"

Quelle expérience avez-​​vous de ces mercenaires ?

RF : "Je les ai remarqués en 2003, ils ont com­mencé à se pointer bardés de cein­tures de muni­tions, dans l’hôtel où je me trouvais. Il était évident qu’ils allaient attirer l’attention et devenir des cibles. Alors je suis allé en voir quelques uns et je leur ai dit « écoutez, vous ne pourriez pas laisser vos armes dans les chambres ? » - à cette époque, on ne se faisait pas d’être attaqué dans la rue – « vous êtes en train de trans­former cet endroit en un cam­pement mili­taire – vous vous mettez en danger et vous nous mettez en danger ». Alors ce type s’est approché de moi, en tenant deux fusils, il avait entendu la conver­sation, et il me dit « quand tu seras dans le pétrin mon pote, ne viens pas nous appeler à l’aide. » J’ai répondu « je n’en veux pas de votre putain d’aide, je veux que vous partiez. »"

Mais ils ne sont pas partis. Et la grande excuse de leur pré­sence aujourd’hui, bien sûr, c’est la menace d’une guerre civile. La « théorie de la guerre civile » joue-​​t-​​elle un rôle dans cette occupation ?

RF : "La pre­mière per­sonne que j’ai entendu parler d’un danger de guerre civile en Irak était Dan Semor, porte-​​parole de la puis­sance occu­pante dans la Zone Verte en août 2003. Per­sonne n’avait entendu parler d’un danger de guerre civile aupa­ravant, aucun Irakien n’en avait parlé. Je me sou­viens d’avoir pensé « qu’est-ce qu’ils essaient de faire ? Effrayer les Ira­kiens pour les rendre dociles ? »

Je ne suis pas en train de sug­gérer que l’armée amé­ri­caine tente de créer des conflits sec­taires, mais il n’est pas impos­sible que cer­taines orga­ni­sa­tions – com­posées ou non d’irakiens – tentent de faire en sorte que les milices se battent entre elles plutôt que de se battre contre les amé­ri­cains. Les Français l’ont fait en Algérie, c’est un fait. Je ne sais pas si c’est la même chose en Irak, mais étant donné tout ce qui s’y passe, meurtres, tor­tures, etc, qui sait ?

Mais vous n’avez pas besoin de piéger des voi­tures pour obtenir ce résultat. Regardez les cartes publiées par les jour­na­listes, vous savez, les Chiites en bas, les Sun­nites au milieu et les Kurdes tout en haut. Les Bri­tan­niques ont fait la même chose en Irlande – vert pour les catho­liques, orange pour les pro­tes­tants, une couleur mitigée pour les zones mixtes, là où les gens étaient assez incons­cients pour se marier entre dif­fé­rentes reli­gions… Par contre, nous ne publions pas de cartes eth­niques pour les villes comme Bir­mingham, Bradford ou Washington. Je pourrais vous des­siner la carte eth­nique de Toronto, avec la ban­lieue de Mis­sis­sauga en vert pour les musulmans, mais elle ne serait pas publiée parce que dans nos sociétés supé­rieures occi­den­tales nous refusons de recon­naitre cer­tains faits. Dans nos sociétés, nous passons notre temps à pointer du doigt les autres. J’étais à New York il y a quelques mois, et en cou­verture du magazine Time il y avait « comment recon­naitre un Chiite d’un Sunnite. » Incroyable, non ? Et un des moyens pré­sentés était d’examiner la plaque d’immatriculation de la voiture. C’est ainsi que nous ali­mentons les ten­sions en répétant sans cesse « regardez ce type du village d’à côté ». Ainsi vous n’avez pas besoin de faire sauter des voi­tures pour monter les gens les uns contre les autres, vous pouvez le faire assez effi­ca­cement en répétant sim­plement « guerre civile », « Chiites », « Milices », « Sun­nites », « pouvoir »… Ainsi, vous créez la nar­rative. Ensuite, petit à petit, les gens finissent par y adhérer parce que c’est la seule qu’ils entendent.

Un jour j’ai demandé au frère d’un den­tiste sunnite qui avait été tué par balles, « Alors, y’aura-t-il une guerre civile ? » Il m’a répondu, « Pourquoi voulez-​​vous que nous ayons une guerre civile ? Je suis marié à une chiite. Vous voulez que je tue ma femme ? » Il dit « Nous ne sommes pas une société sec­taire, nous sommes une société tribale, les Duleimis sont com­posés de nom­breux Sun­nites ET Chiites. » C’était là une réaction à une idée qui avait été lancée par Dan Senor, le porte parole officiel de la puis­sance occupante".

Mal­heu­reu­sement, les cli­vages sec­taires sont en train de devenir de plus en plus nets en Irak, avec l’armée US en train de construire des murs pour séparer les ghettos à Bagdad, et avec les Kurdes dans le nord en train de négocier leurs propres affaires dans le pétrole. La solution imposée par l’Occident à la Bosnie fut le partage eth­nique total. Est-​​ce que ce sera la même chose pour l’Irak ?

RF : "La Bosnie était en Europe, alors nous avons fini par mettre fin à la guerre. L’Irak, c’est dif­férent. Nous sommes en Irak pour le pétrole. Si la pro­duction prin­cipale de l’Irak avait été les asperges, je vous assure que nous n’y aurions pas mis les pieds.

Il y a des simi­li­tudes avec la Bosnie, comme par exemple l’indifférence à l’égard du sort des musulmans – nous n’avons rien fait pour eux avant que la guerre n’en ait emporté 250.000 – et nous nous fichons aussi des Ira­kiens. Mais il y aussi de grandes dif­fé­rences avec la Bosnie. Je pense qu’on trouve plus de simi­li­tudes avec la guerre OTAN-​​Kosovo Serbe, par exemple. C’est là que nous avons habitué les gens à accepter l’idée que nous pou­vions bom­barder des trains civiles sur un pont, bom­barder des hôpitaux, des sta­tions de télé­vision, que cela n’avait rien de répré­hen­sible. Alors, lorsque nous bom­bar­dions un bon paquet de civils ira­kiens, ça devenait « ben quoi ? C’est bien ce que nous fai­sions en Serbie, non ? » Ils ont bom­bardé Al Jazeera à Kaboul, ils ont bom­bardé Al Jazeera à Bagdad, qui n’était même pas une station ira­kienne. Je pense que la guerre du Kosovo a été le point de départ de notre accep­tation de tels actes".

Quels que soient les plans futurs de l’occupant pour l’Irak, et quels que soient les bar­baries qui seront infligés, une chose est cer­taine, l’avenir de leur pays n’est pas tota­lement entre leurs mains. Mais même avec l’organisation à grande échelle de vio­lences sec­taires dans les années 50 en Algérie, les français ont fini par partir. Le dilemme pour les Etats-​​Unis en Irak, comme le dit Fisk, est « ils doivent partir, ils vont partir, mais ils ne peuvent pas partir – c’est le genre d’équation qui trans­forme le sable en sang ». Pour ceux qui vou­draient com­prendre ce pro­cessus et ce qu’il en coûte en termes humains, plutôt que d’avaler leurs men­songes, les repor­tages de Robert Fisk consti­tuent un bon point de départ.