Terrorisme : il n’est pas interdit de réfléchir

Saint-Etienne du Rouvray. Un nom supplémentaire sur la liste des lieux d’attentats. Et comme à chaque fois, la classe politique s’illustre par son indécence politicienne.

Laurent Bigot (chroniqueur Le Monde Afrique), vendredi 29 juillet 2016

L’opposition crie, vitupère et dénonce, non pas parce qu’elle a le souci réel de contribuer au débat et à l’élaboration de solutions mais juste parce qu’elle pense à l’élection présidentielle de 2017. La communication politique ne s’embarrasse pas de nuances ni de retenue.

A chacun sa démagogie : rendre illégal le salafisme (attaquons-nous plutôt à la bêtise, ça rendra service à l’humanité !), enfermer toutes les personnes faisant l’objet d’une fiche S dans des camps d’internement (l’étape suivante c’est d’enfermer tous les musulmans ou de leur faire porter un croissant jaune sur le revers de la veste ?)…

L’Occident fabrique ses propres ennemis

Quant au président de la République et au gouvernement, ce n’est guère plus brillant. D’abord cette manie de se rendre immédiatement sur les lieux alors qu’à ce moment-là les services de secours et de sécurité ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper du déplacement des plus hautes autorités de l’Etat.

Lorsque j’étais directeur de cabinet de préfet, nous savions qu’en cas de catastrophe, nous n’avions pas le choix, il fallait être prêt à détourner des moyens dédiés à la gestion de la crise pour prendre en charge les hautes autorités en goguette. On appelait cela le « sur-accident ». Venir sur place, rien de tel pour dramatiser sa communication.

Mais le plus fort dans toute cette mise en scène médiatique, c’est la désignation quasi immédiate de l’ennemi, Daech. Qu’il est confortable d’avoir un ennemi ! Surtout quand il est extérieur à nous. Quel soulagement quand la revendication tombe !

En nommant l’ennemi, on lui attribue tous les torts et on s’exonère de sa propre responsabilité. On évite ainsi de se poser des questions sur les conséquences de notre politique. Michel Onfray dans son essai « Penser l’Islam » (Grasset, 180p) rappelle qu’à force d’exporter la guerre on finit par l’importer sur son territoire. Le terrorisme n’est jamais spontané, il est toujours en réaction à une colère, une frustration.

Depuis vingt ans, c’est l’Occident qui fabrique ses propres ennemis. Oussama Ben Laden a été construit par les Américains avant de leur échapper. Daech est né de la persécution des sunnites en Irak par le gouvernement chiite de Nouri Al-Maliki, soutenu par les Américains. Les bombes que nous larguons au-dessus de la Syrie et de l’Irak n’ont visiblement pas d’impact positif sur notre sécurité nationale (bien au contraire) sans compter qu’elles tuent aussi des innocents, les anonymes victimes collatérales.

Hystérie anti Daech

Après Nice, François Hollande a annoncé que la France allait envoyer de l’artillerie en Irak. Les Rafale, le Charles de Gaulle, voilà donc l’artillerie française. Il ne manque plus que la bombe nucléaire de notre arsenal…

L’hystérie anti Daech permet ainsi de masquer les hypocrisies et incohérences de la classe politique dans son ensemble. Les principaux sponsors de l’obscurantisme religieux et du terrorisme que sont l’Arabie Saoudite et le Qatar sont pourtant ceux devant lesquels les dirigeants occidentaux sont prêts à toutes les contorsions pour signer des contrats (il est vrai souvent d’armement).

Alors on nous explique que l’Arabie Saoudite est un allié dans la lutte contre Daech. Un allié pas si déterminé a priori car il n’engage que dix avions dans la coalition contre Daech quand il en engage cent (oui, cent !) contre les rebelles chiites houthis au Yémen. On déclare faire la guerre à Daech sans couper les voies de contrebande du pétrole. On dit lutter contre les flux financiers du terrorisme en réduisant le montant de paiement en espèces à 1 000 euros en France, mesure hors sujet, alors que les dits flux se chiffrent en millions voire milliards de dollars et transitent par les paradis fiscaux et le système bancaire.

Que dire du soutien français au front Al-Nosra, dont l’idéologie et la barbarie n’ont rien à envier à Daech ? Et des livraisons d’armes aux rebelles syriens, dans une région qui en est saturée ? Pas certain que ce soit la bonne option. On nage en pleine hypocrisie, on prend les opinions publiques en otage avec la peur pour masquer les contradictions d’une politique étrangère qui se réduit désormais à faire la guerre et signer des contrats.

Regardons ce que sont devenues l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et la Syrie. Qui peut dire que les interventions militaires occidentales ont été efficaces ? L’Occident s’arroge le droit de décréter quelles guerres sont justes. Seule la paix est juste. Nous jetons à la face du monde nos valeurs universelles mais nous choisissons nos causes : qui s’est ému de la mort de 1 900 civils lors de l’opération de Tsahal dans la bande de Gaza en 2014 ?

Ces hypocrisies alimentent la haine vis-à-vis de l’Occident, cette prétention que nous avons de faire la leçon au monde, de distribuer des bons points (souvent à des régimes prédateurs et corrompus dont la nature même est le principal carburant du terrorisme), de condamner et de tuer à distance ceux que nous avons désignés comme nos ennemis. Il ne faut pas s’étonner après de ce que nous obtenons en retour.

Il ne s’agit pas de faire de l’angélisme mais d’ouvrir les yeux sur nos propres incohérences car ce sont elles qui nous coûtent cher. Et en plus elles sont de notre seule responsabilité.

Laurent Bigot est un ancien diplomate français devenu consultant indépendant.