Témoignage d’un chirurgien orthopédiste présent à Gaza en décembre 2007

Professeur Dominique Le Nen, mardi 8 avril 2008

Gaza. Lundi 17 décembre 2007

En mission pour la 9ème fois en Palestine (du 15 au 23 décembre), la 5ème fois à Gaza, nous opérons ce jour, le 17 décembre, trois patients pro­grammés. Deux patients pour un transfert de tendons au niveau du poignet et de la main, l’un après para­lysie ner­veuse secon­daire à une plaie par pro­jectile au niveau du bras, juste sur le trajet du nerf extenseur du poignet et des doigts, l’autre chez un enfant de 4 ans, pour une séquelle de para­lysie obs­té­tricale, para­lysie sur­venant à la nais­sance, au moment de la déli­vrance, par une traction excessive sur le bras.

Nous com­mençons notre troi­sième patient du jour, une greffe de nerf, pour réanimer la fonction d’une main, après un trau­ma­tisme balis­tique de l’avant-bras : point d’entrée interne, sortie en pleine face anté­rieure de l’avant-bras. Au passage, le pro­jectile a dilacéré les deux nerfs prin­cipaux assurant la flexion et l’écartement des doigts. C’est alors que je perçois, en plein milieu de l’après midi -et semble être le seul dans la salle d’opération-, un bruit sourd et lointain. Peut-​​être une hal­lu­ci­nation ! Je n’y prête pas plus d’attention sur le moment. Mais ce bruit ne restera pas isolé. Il se trame visi­blement quelque chose. Je revis dans mes sou­venirs, à cette même place, des ins­tants iden­tiques. Ma crainte de voir se répéter cer­tains évène­ments dif­fi­ciles, notamment lors de la nuit du 11 mars 2002, en pleine deuxième Intifada, m’a rendu depuis prudent et surtout attentif, consciemment ou non, à tout bruit, ne serait-​​ce que le banal cla­quement d’une fenêtre ou d’une porte. Les yeux rivés sur les optiques du micro­scope de fortune qui nous a été trouvé, et animé de la concen­tration néces­saire per­mettant de manier les micro ins­tru­ments, mon esprit, libre de toute contrainte, s’emploie avec minutie à percer la rumeur qui monte. Mon cœur bat plus fort, je le sens bien mais ne le contrôle pas. Un liquide glacé me descend dans les jambes, et au passage me pro­voque quelques nouures dans le ventre, lorsque les sons com­mencent à se bous­culer. Une crainte bien contenue, une forte inquiétude m’envahissent au fur et à mesure que les bruits se font plus fré­quents et plus nom­breux, ces bruits au sein des­quels je dis­tingue, entre les mors de ma pince et le reflet de mon porte aiguille, les voci­fé­ra­tions et les gron­de­ments d’une foule qui se ras­semble devant l’Hôpital Shifa. Une ambu­lance, puis une autre, au son perçant de leur sirène, s’engouffrent dans les urgences chi­rur­gi­cales. Cette foule qui continue à s’amasser devant l’hôpital fait entendre le son des mitraillettes Kalach­nikov qui claquent par salves inter­rompues de silences, rompant l’air ambiant fait d’excitation, de dis­cus­sions agres­sives, de mou­ve­ments jusque dans l’enceinte même des urgences -nous savons qu’a priori les tirs sont ceux émis par des pales­ti­niens désireux de marquer leur colère. Nous opérons, salle ouverte sur le couloir central, alors que passe en trombe un petit groupe d’hommes, des chi­rur­giens et des infir­miers, qui s’affèrent avec empres­sement sur un jeune patient de 15 ans. Il est entre la vie et la mort, étendu sur un chariot qui fonce vers une salle d’opération voisine, au niveau de laquelle, en levant le nez de mon micro­scope, je peux en partie voir et deviner ce qui s’y trame. Ce groupe de per­sonnes, dont la vitesse d’exécution et l’agitation laissent pré­sager du drame qui se déroule, déchire une atmo­sphère de bloc au préa­lable rela­ti­vement pai­sible, ali­mentée des com­mandes ver­bales d’instruments et du bip/​bip inin­ter­rompu du scope, du côté des anes­thé­sistes. L’adolescent a été victime, d’après ce qui nous a été dit, de ce qu’il est convenu d’appeler un « dégât collatéral ».

Nous appren­drons, qu’avec deux autres ado­les­cents qui seront pris en charge au bloc opé­ra­toire, il est la victime mal­heu­reuse d’un attentat contre le com­mandant général des bri­gades Al-​​Quds du Jihad isla­mique, Majid Al-​​Harazin, âgé de 36 ans, ainsi que Jihad Ath-​​Thahir, son second âgé de 38 ans. Un missile a frappé la voiture dans laquelle ils se dépla­çaient dans Gaza. La deuxième victime a été reçue peu de temps aupa­ravant. Son passage au bloc opé­ra­toire nous a permis de constater des lésions de poly cri­blage tho­ra­cique, mais sans que sa vie ne soit mise en danger. De même, la troi­sième victime sera prise en charge par une autre équipe chi­rur­gicale, pour des éclats de pro­jectile à la racine d’une cuisse ayant entraîné des dégâts vas­cu­laires, mais là de même, sans risque vital.

Le chariot déboule dans la salle d’opération où le jeune va être opéré. Nous apprenons qu’un pro­jectile est allé se loger dans son thorax, entraînant une grave hémor­ragie. A l’arracher, aux urgences même, dans les condi­tions de l’extrême, c’est-à-dire avec une asepsie plus que som­maire, sans perte de temps aucune, le thorax a été ouvert pour tenter d’arrêter l’hémorragie et com­mencer un massage car­diaque interne. Les pre­miers points sur mon nerf per­mettent le rap­pro­chement de la pre­mière partie de la suture ner­veuse. Mes mains manient les ins­tru­ments sans le moindre trem­blement, comme si ces mains, par habitude, gar­daient toute leur lucidité, leur presque auto­ma­tisme, laissant le soin à mes oreilles de tout capter, à l’esprit et aux vis­cères de mon ventre celui de vaciller. Quelques mani­fes­tants, devant l’hôpital, se sai­sissant de haut par­leurs, haranguent la foule qui grossit régu­liè­rement, c’est du moins ce que les sons que j’épie me per­mettent de tra­duire. Les tirs spo­ra­diques conti­nuent à claquer, à fendre le gron­dement des voix de ces hommes amassés devant les urgences. Les mou­ve­ments se font plus pres­sants autour de l’adolescent. A peine en salle, les chi­rur­giens lui ouvrent la poi­trine en sec­tionnant avec un gros ciseau le sternum, afin d’accéder au cœur. Le sternum fendu, le bilan lésionnel est fait, l’aorte est lésée, le cœur continue à être massé, des points sont posés sur cet grosse artère pour arrêter le saignement.

Nous ter­minons notre suture, l’esprit en alerte, concentré sur ce qui se passe dans la salle d’à côté. A un moment, un des infir­miers nous annonce que l’adolescent se meurt. Quelques ins­tants après, le chi­rurgien géné­ra­liste qui a pris en charge ce jeune patient entre dans notre salle et nous annonce qu’il est tiré d’affaire, qu’il part en réani­mation. « A Gaza, nous dit-​​il, nous devons faire face à toute situation ». Nous lui sommes recon­naissant d’avoir sauvé ce jeune pales­tinien. Pour nous, il s’agit d’un blessé. Et quelle que fut la couleur de sa peau, sa religion, sa culture, nous féli­citons notre col­lègue chi­rurgien, non sans une cer­taine émotion : cet enfant aurait pu être mon fils aîné, qui au même moment, devait pro­ba­blement rentrer du lycée, et débuter sa soirée de devoirs d’école.

Notre inter­vention achevée - elle paraît bien « déri­soire », cette chi­rurgie fonc­tion­nelle, si l’on considère celle, vitale, que vient de subir ce jeune palestinien-​​, nous quittons notre salle d’opération pour regagner celle où les chi­rur­giens com­mencent à fermer le thorax et le sternum. L’enfant gît, endormi, res­sem­blant à tous ces enfants que l’on aime regarder alors que le sommeil les gagne, à ceci près que son sommeil est arti­ficiel. Il n’ y aucun champ le recou­vrant ou encore séparant, comme c’est de règle, la zone opérée de la tête où tra­vaillent les anes­thé­sistes. L’urgence a bousculé tout principe. Sous ce visage calme, dont la res­pi­ration est rythmée par le res­pi­rateur arti­ficiel, nous observons ses poumons roses se rem­plissant d’air, se vidant ensuite, son cœur battant et battant, nous voyons sur ses organes la tra­duction de la vie, de cette vie que le pro­jectile a bien failli lui prendre. Les chi­rur­giens ferment cette enve­loppe osseuse qui protège ses organes vitaux, passant des fils de métal dans son sternum. La peau du thorax, les bras, les rares champs opé­ra­toires, sont maculés de sang, du sang de la blessure, du sang de la vie. Nous sommes là, immo­biles, silen­cieux, à regarder, hagard, la fin de l’intervention. Les tirs au dehors se pour­suivent par salves.

Pourrons-​​nous sans inquiétude entrer à l’hôtel Marna house où nous résidons durant le séjour ? Il était vingt deux heures lorsque notre inter­vention s’est ter­minée. Nous sommes là depuis 8h30 le matin. Un mélange de tris­tesse, de rési­gnation s’empare de nos esprits déjà fatigués par le voyage récent, le long bloc du jour, les courtes nuits. Nous res­sentons bien le malaise d’une situation qui pour nous, euro­péens, est inha­bi­tuelle, cho­quante, mais ô combien fré­quente, hebdomadaire…voire quo­ti­dienne pour les pales­ti­niens, pour les adultes et les plus jeunes, pour ces enfants à l’esprit tel­lement vifs et ouverts à tout ce qui les entoure, apprenant de tout, observant tout, ce qui est bien comme ce qui est mal ou cho­quant pour leurs esprits fragile. Nous sortons de l’hôpital, alors que les tirs sont plus espacés, mais encore là. Des hommes vont et viennent, animés d’une grande agi­tation. Les armes sont sorties, en ban­dou­lière pour les uns, à la main pour d’autres. Les hauts par­leurs passent en boucle de longs mes­sages des­tinés au plus grand nombre. Nous ima­ginons, pour l’avoir vécu à plu­sieurs reprises, que la télé­vision passe en boucle les évène­ments qui viennent de se pro­duire : la vision des lieux du mas­sacre, la vision des vic­times affluant aux urgences de Shifa, et les urgences mêmes. L’Hôtel n’est qu’à 200 m de l’hôpital. Nous sommes quatre, et quatre nous restons, groupés comme un seul être. Nous res­sentons les mêmes choses, le même malaise. Point besoin de s’exprimer, nous nous com­prenons sans mot dire. Le silence qui nous gagne contraste avec les tirs qui reten­tissent ça et là, dans la nuit. La rue où se situe l’entrée de l’hôtel n’est pas éclairée et nous croisons quelques hommes. Qui sont-​​ils ? Sont-​​ils armés ? Il est temps d’arriver. Lorsque l’on regagne ce havre de paix qu’est Marna House, cette bâtisse située dans un écrin de lau­riers et d’ibiscus, les tirs se pour­suivent, mais nous avons main­tenant une impression de sécurité. Selon des sources média­tiques consultées le mardi 18 décembre, nous appren­drons que neuf mili­tants des bri­gades Al-​​Quds du Jihad isla­mique, dont le com­mandant général, ont été assas­sinés entre la soirée et la nuit du lundi au mardi à Gaza, lors de dif­fé­rentes attaques aériennes israé­liennes, et un dixième en Cis­jor­danie (http://www.info-palestine.net/). Pour Infolive​.TV, les dix com­bat­tants ont été tués à Gaza. Par une autre source (RSR​.Ch), nous appren­drons qu’en dehors des dix com­bat­tants du Jihad abattus, « cinq per­sonnes » blessées ont été déplorées, dont une est décédé à l’hôpital.

En dehors de cet évènement, nous aurons vu encore, comme lors des autres mis­sions, ces dizaines de jeunes hommes vic­times de plaies par pro­jectile, sources de séquelles au niveau de la fonction des mains ou de la marche, parfois d’amputations. Le 18 décembre 2007, sept consul­tants nous sont amenés pour une consul­tation, entre deux inter­ven­tions chi­rur­gi­cales, vic­times de la même alter­cation deux mois aupa­ravant (octobre 2007). Tous ont reçu un pro­jectile dans la cuisse qui a entraîné soit une fracture du fémur, soit une lésion des vais­seaux, soit les deux, mais dans tous les cas une section du nerf scia­tique, ce nerf res­pon­sable de la sen­si­bilité du pied et surtout qui nous permet de marcher en relevant le pied pour passer le pas, et sans lequel, le pied tombe et empêche une déam­bu­lation normale. Il convient de prendre en charge ces jeunes patients chi­rur­gi­ca­lement, et pour cinq d’entre eux du moins, une greffe ner­veuse est néces­saire. Mais à Gaza, il n’y a pas de com­pé­tence pour une chi­rurgie qui est à pro­grammer rapidement.

Sur le chemin du retour, nous arrivons au check-​​point de Erez –cette for­te­resse de béton et de bar­belés entourée des ruines de maisons et d’industries –passage obligé au nord de la bande de Gaza, pour regagner Israël. Du côté pales­tinien, où nous attendons l’autorisation de nous pré­senter côté israélien, l’administrateur du Pales­tinian Children’s Relief Fund (PCRF) -orga­nisme dont nous dépendons lors de cette mission -, alors présent sur place, me montre le dossier radio­gra­phique d’un ado­lescent de 15-​​16 ans pour savoir ce que l’on pouvait faire ; il a été victime d’un tir ; il est amputé des deux jambes et d’un bras !

Les faits rap­portés ici, sans doute une goutte d’eau dans ce contexte chro­nique de guerre, les flash régu­liers et souvent laco­niques des médias télé­vi­suels français concernant la bande de Gaza depuis mon retour ; tout cela me révolte. Quand cessera donc ce conflit entre deux nations que l’on sou­hai­terait, l’une comme l’autre, l’une et l’autre, sou­ve­raine et vivant dans la paix ?

Professeur Dominique Le Nen

Brest, mercredi 16 janvier 2008