Te souviens-​​tu d’Ophira ?

Uri Avnery, vendredi 13 mars 2009

À LA TÉLÉ­VISION on nous a pré­senté une confé­rence excep­tion­nel­lement impo­sante, une grande assemblée de diri­geants mon­diaux qui sont tous venus à Sharm-​​el-​​Sheikh (vous souvenez-​​vous que pendant notre occu­pation du Sinaï, on l’appelait Ophira ? Vous souvenez-​​vous de Moshe Dayan déclarant qu’il pré­férait Sharm-​​el-​​Sheikh sans la paix que la paix sans Sharm-​​el-​​Sheikh ? )

7 mars 2009

CETTE SEMAINE j’ai éprouvé de la nos­talgie. J’ai ren­contré une délé­gation de par­le­men­taires d’un pays européen. C’est le lieu de cette ren­contre qui en a fait pour moi quelque chose de particulier.

La "Salle du Pacha" de l’hôtel de l’"American Colony" à Jéru­salem Est est un beau hall carré, décoré dans le style arabe tra­di­tionnel. Je me trouvais dans ce hall au moment où Yitzhak Rabin a tendu la main à Yasser Arafat sur la pelouse de la Maison Blanche lors de la céré­monie de signature des accords d’Oslo.

Nous nous étions réunis spon­ta­nément, mili­tants de la paix israé­liens et leaders du Fatah pour fêter ensemble l’événement. Nous avions suivi la céré­monie à la télé­vision et débouché des bou­teilles de cham­pagne. J’ai encore l’un des bouchons.

Juste une heure plus tôt, j’avais assisté à une autre ren­contre beaucoup moins drôle. Un groupe de jeunes Pales­ti­niens, fous de joie, défi­laient dans les rues, des rameaux d’olivier à la main, avec un grand drapeau pales­tinien flottant au-​​dessus de leurs têtes. Au coin de la rue, une unité de la police des fron­tières – la force la plus anti-​​arabe d’Israël. À l’époque la simple détention d’un drapeau pales­tinien était un crime.

Pendant un moment, nous avons retenu notre souffle. Qu’allait-il se passer ? Les Pales­ti­niens cou­rurent vers les poli­ciers pour leur jeter des rameaux d’olivier dans les bras. Les poli­ciers ne savaient pas quoi faire. Ils étaient tel­lement déso­rientés qu’ils sont res­tèrent sans réaction. Les jeunes, enthou­siastes, ont pour­suivi leur chemin dans les rues de Jéru­salem Est en chantant joyeusement.

Aujourd’hui, quinze ans et demi plus tard, on peut seulement évoquer avec nos­talgie cette passion de la paix qui nous pos­sédait tous alors. Rien n’a sub­sisté de cette ferveur, de cet espoir, de cette ardeur de réconciliation.

Tout cela a main­tenant fait place à un mélange empoi­sonné de désespoir et de découragement.

Si vous arrêtez au hasard une dizaine de pas­sants dans les rues de Tel Aviv pour leur demander leur avis sur les chances de paix, neuf d’entre eux haus­seront les épaules et répon­dront : cela n’arrivera pas. Il n’y a aucune chance. Le conflit se pour­suivra indéfiniment.

Ils ne diront pas : nous ne voulons pas de la paix, le prix de la paix est trop élevé. Au contraire, beaucoup diront que pour obtenir la paix, ils sont prêts à rendre les ter­ri­toires occupés, même Jéru­salem Est et à consentir que les Pales­ti­niens aient leur propre état. Cer­tai­nement. Pourquoi pas ? Mais ils ajou­teront : aucune chance. Il n’y aura pas de paix.

Cer­tains diront : les Arabes n’en veulent pas. D’autres vont dire : nos diri­geants ne sont pas capables d’y arriver. Mais la conclusion est la même : cela ne va tout sim­plement pas se produire.

Un sondage du même genre chez les Pales­ti­niens conduirait pro­ba­blement aux mêmes résultats : nous sou­haitons la paix. La paix serait mer­veilleuse. Mais elle n’a aucune chance. Cela n’arrivera pas.

Ce sen­timent a produit la même situation poli­tique des deux côtés. Lors des élec­tions pales­ti­niennes, le Hamas l’a emporté, non pour son idéo­logie, mais parce qu’il exprime l’absence d’espoir de paix avec Israël. Lors des élec­tions israé­liennes, on a constaté une évolution générale vers la droite : les gens de gauche ont voté pour Kadima, les élec­teurs de Kadima ont voté pour le Likoud et les élec­teurs du Likoud ont voté pour les groupes fascistes.

Sans espoir, il ne peut pas y a avoir de Gauche. La Gauche est opti­miste par nature, elle croit à un avenir meilleur, à la pos­si­bilité de faire tout évoluer vers quelque chose de meilleur. La droite est pes­si­miste par nature. Elle ne croit pas qu’il soit pos­sible de faire évoluer la nature humaine et la société vers un mieux, elle est convaincue que la guerre est une loi de la nature.

Mais parmi ceux qui déses­pèrent, il y a encore ceux qui espèrent qu’une inter­vention étrangère – des Amé­ri­cains, des Euro­péens, même des Arabes – nous imposera la paix.

Cette semaine, cet espoir a été sérieusement ébranlé.

À LA TÉLÉ­VISION on nous a pré­senté une confé­rence excep­tion­nel­lement impo­sante, une grande assemblée de diri­geants mon­diaux qui sont tous venus à Sharm-​​el-​​Sheikh (vous souvenez-​​vous que pendant notre occu­pation du Sinaï, on l’appelait Ophira ? Vous souvenez-​​vous de Moshe Dayan déclarant qu’il pré­férait Sharm-​​el-​​Sheikh sans la paix que la paix sans Sharm-​​el-​​Sheikh ? )

Qui pouvait bien manquer là-​​bas ? Les Japonais et les Chinois côtoyaient les Saou­diens et les Qataris. Nicolas Sarkozy était partout (En effet, il était presqu’impossible de prendre une photo sans que l’hyperactif pré­sident français n’y figure quelque part). Hilary Clinton était la star. Hosni Mou­barak fêtait sa réussite à les réunir tous en ter­ri­toire égyptien.

Et pour quel objet ? Pour la petite, la pauvre Gaza. Il fallait la reconstruire.

Ce fut une céré­monie d’hypocrisie mora­li­sa­trice, dans la meilleure tra­dition de la diplo­matie internationale.

Tout d’abord, il n’y avait là per­sonne de Gaza. Comme aux beaux jours de l’impérialisme européen, il y a 150 ans, on a décidé du sort des indi­gènes en l’absence des indi­gènes eux-​​mêmes. Qui a besoin d’eux ? Après tout, ce ne sont que des pri­mitifs. Il vaut mieux faire sans eux.

Le Hamas ne fut pas le seul à être absent. Une délé­gation d’hommes d’affaires et de mili­tants de la société civile n’a pas pu venir non plus. Mou­barak leur a tout sim­plement interdit de franchir le passage de Rafah. La porte de la prison nommée Gaza était tenue fermée par les geô­liers égyptiens.

En l’absence de délégués de Gaza, en par­ti­culier de délégués du Hamas, la confé­rence a tourné à la farce. Le Hamas gou­verne Gaza. Il y a gagné les élec­tions, là comme dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, et il continue d’y exercer le pouvoir même après que l’une des plus puis­santes armées de la planète eut passé 22 jours à tenter de l’en déloger. Rien ne peut se faire dans la Bande de Gaza sans l’accord du Hamas. La décision mon­diale de recons­truire Gaza sans la par­ti­ci­pation du Hamas est une pure folie.

La guerre a pris fin sur un fragile cessez-​​le-​​feu qui s’effondre sous nos yeux. Dans son dis­cours d’ouverture de la confé­rence, Mou­barak suggéra que c’était Olmert qui s’opposait à un armistice (Tadyah ou calme en arabe). Per­sonne à la confé­rence n’a réagi. Mais, en l’absence de cessez-​​le-​​feu, c’est une autre guerre encore plus des­truc­trice qui menace. Ce n’est qu’une question de temps – de mois, de semaines, peut-​​être de jours. Ce qui n’a pas encore été détruit sera alors détruit. Quel intérêt y a-​​t-​​il alors à investir des mil­liards dans la recons­truction d’écoles, d’hôpitaux, d’immeubles gou­ver­ne­mentaux et de maisons d’habitation qui vont tous être de nouveau détruits de toutes façons ?

Mou­barak a parlé d’échange de pri­son­niers. Sarkozy a parlé avec beaucoup de pathos du soldat "Gilad Shalit”, un citoyen français que tous les Français veulent voir libérer. Il y a 11.000 pri­son­niers pales­ti­niens dans les prisons israé­liennes. Combien parmi eux pos­sèdent aussi la citoyenneté fran­çaise ? Sarkozy n’en a pas parlé. Cela ne l’intéresse pas. Même dans cette bro­chette d’hypocrites, il fait tout pour l’emporter.

Les membres de la confé­rence ont promis des sommes d’argent fabu­leuses à Mahmoud Abbas. Près de cinq mil­liards de dollars. Combien sera réel­lement versé ? Combien va passer au travers du filtre de la haute admi­nis­tration de Ramallah pour atteindre Gaza ? Pour une femme de Gaza que l’on a vu à la télé­vision, une mère sans maison qui vit sous une tente au milieu d’un vaste espace boueux : pas un centime.

La partie poli­tique de la ren­contre a-​​t-​​elle été plus sérieuse ? Hilary a parlé de "Deux États pour deux peuples". D’autres ont parlé du "pro­cessus poli­tique" et de "négo­cia­tions de paix". Et tous, la totalité d’entre eux, savaient que ce n’était là que des mots creux.

DANS SON poème "Si", Rudyard Kipling demandait "Si tu peux sup­porter d’entendre tes paroles /​ tra­vesties par des gueux pour exciter des sots." C’est main­tenant un test pour tous ceux qui se tenaient près du berceau de l’idée de "Deux États" il y a quelques 60 années.

Cette vision était – et reste – la seule solution viable au conflit israélo pales­tinien. La seule solution alter­native réa­liste est le maintien de la situation actuelle – occu­pation, oppression, apar­theid, guerre. Mais les ennemis de cette vision sont devenus plus malins et pré­tendent la défendre à chaque occasion.

Avigdor Liberman est en faveur de "Deux États". Abso­lument. Il précise sa conception : plu­sieurs enclaves pales­ti­niennes, chacune encerclée par l’armée israé­lienne et des colons comme lui-​​même. Ces ban­toustans s’appelleraient un "État Pales­tinien". Une solution idéale en effet : l’État d’Israël serait nettoyé des Arabes, mais conti­nuerait à imposer sa loi à toute la Cis­jor­danie et à la Bande de Gaza.

Benyamin Neta­nyahu a une conception sem­blable qu’il énonce dif­fé­remment : les Arabes "se gou­ver­neront eux-​​mêmes". Ils gou­ver­neront leurs villes et leurs vil­lages, mais pas le ter­ri­toire, ni la Cis­jor­danie, ni la Bande de Gaza. Ils n’auront pas d’armée, évidemment, ni aucun contrôle de l’espace aérien au-​​dessus de leurs têtes. Ils n’auront aucun contact phy­sique avec les pays voisins. C’est ce que Menahem Begin avait coutume d’appeler "autonomie"

Mais il y aura une "paix écono­mique" L’économie pales­ti­nienne pourra "pros­pérer". Même Hilary Clinton a qua­lifié publi­quement cette idée de ridicule avant sa ren­contre avec Netanyahu.

Tzipi Livni veut "Deux États Nations". Oui M’dame. Quand ? Eh bien… Avant tout il faut des négo­cia­tions, sans limite de temps. Elles n’ont pas porté de fruits pendant les années au cours des­quelles elle les a conduites et elles n’ont mené à rien. Ehoud Olmert parle de "pro­cessus politique" – pourquoi ne l’a-t-il pas fait aboutir à un résultat positif pendant les années où il a été aux affaires ? Pendant combien de temps faudra-​​t-​​il que le "pro­cessus" se pour­suive ? Cinq ans ? Cin­quante ? Cinq cents ?

Ainsi Hillary parle de "Deux États" Elle en parle avec beaucoup de force. Elle est prête à en parler avec n’importe quel gou­ver­nement israélien qui va être constitué, même s’il s’inspire des idées de Meir Kahane ? La chose essen­tielle, c’est qu’il parle avec Mahmoud Abbas, et que, dans le même temps Mahmoud Abbas reçoive de l’argent, beaucoup d’argent.

Un gou­ver­nement d’EXTRÊME droite est sur le point d’être constitué. Kadima à eu le mérite de refuser d’en faire partie. D’un autre côté, Ehoud Barak, le père de la formule "Nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix" cherche déses­pé­rément à y entrer.

Et pourquoi pas ? Il ne sera pas le premier poli­ticien de son parti à se prostituer.

En 1977, Moshe Dayan a quitté le parti tra­vailliste pour devenir ministre des Affaires étran­gères et servir de "feuille de vigne" à Menahem Begin qui s’opposait éner­gi­quement à la consti­tution d’un État Pales­tinien. En 2001, Shimon Peres a conduit le Parti Tra­vailliste à rejoindre le gou­ver­nement d’Ariel Sharon, afin de devenir Ministre des Affaires Étran­gères et de servir de "feuille de vigne" à l’homme dont le seul nom faisait frémir le monde entier après le mas­sacre de Sabra et Shatila. Alors, pourquoi Ehoud Barak n’irait-t-il pas servir de "feuille de vigne" à un gou­ver­nement qui com­prend des fas­cistes absolus ?

Qui sait, il va peut-​​être même nous repré­senter à la confé­rence d’Ophira – pardon, de Sharm-​​el-​​Sheikh – celle qui se réunira après la pro­chaine guerre, au cours de laquelle Gaza sera rasée. Après tout, il faudra beaucoup d’argent pour la reconstruire.