Tabourets bancals

Uri Avnery – 12 septembre 2009, mercredi 16 septembre 2009

Obama a pré­senté au gou­ver­nement israélien une exi­gence sans équi­voque : un arrêt immédiat de toute construction dans les colonies, y compris à Jérusalem-​​Est. Une exi­gence claire et logique. Mais alors qu’il fait pression sur Néta­nyahou, il est lui-​​même exposé dans son pays à une forte pression sur le système d’assurance santé et sur la guerre en Afghanistan.

MÊME LES Romains n’ont jamais vu un tel jeu dans leurs arènes : trois gla­dia­teurs se com­battent entre eux, pendant que chacun d’eux doit se défendre contre des atta­quants qui arrivent par derrière.

Tous les trois – Barack Obama, Ben­jamin Néta­nyahou et Mahmoud Abbas – se battent pour leur vie poli­tique. Les trois batailles sont très dif­fé­rentes l’une de l’autre bien qu’interconnectées.

OBAMA est en grande dif­fi­culté. Grande ? Enorme ! Son combat le plus important concerne l’assurance santé.

Ceci n’a aucun rapport avec Israël. Surtout, pour un Israélien c’est même dif­ficile à comprendre.

Pour nous il est dur – et même impos­sible – de saisir qu’un pays moderne, avancé, puisse fonc­tionner sans aucune assu­rance maladie. Notre système de santé existait long­temps avant la fon­dation de l’Etat d’Israël. Une caisse maladie cou­vrait pra­ti­quement l’ensemble de la popu­lation juive de Palestine. Après la fon­dation d’Israël, elle fut un droit pour tous les citoyens. Chaque citoyen est assuré par une des quatre caisses offi­ciel­lement reconnues. Toutes sont lar­gement financées par le gou­ver­nement qui décide aussi quels ser­vices doivent être obli­ga­toi­rement fournis.

Dans une société avancée, une per­sonne a droit à des soins médicaux de base, com­prenant l’hospitalisation, des opé­ra­tions, des médi­ca­ments. Aussi semble-​​t-​​il très bizarre que, dans la nation la plus riche du monde, il y ait des dizaines de mil­lions de per­sonnes qui manquent de cette pro­tection essen­tielle. En par­ti­culier dans un pays où la dépense publique médicale – en pour­centage du produit national brut – est de loin supé­rieure aux nôtres.

C’est alors qu’Obama arrive et propose un plan qui offre à ces per­sonnes une pos­si­bilité d’assurance médicale gou­ver­ne­mentale. Quoi de plus naturel ? Mais aux Etats-​​Unis, des forces très puis­santes sont prêtes à tout pour l’en empêcher, au nom de la liberté d’entreprise, du Marché, du droit à la vie privée, et autres pré­textes gran­di­lo­quents. Ils décrivent Obama comme un second Hitler ou un second Staline, sinon les deux, et sa popu­larité connaît une chute spectaculaire.

Curieux ? Insensé ? Peut-​​être. Mais nous devons le prendre au sérieux. Ça nous concerne directement.

PARCE QU’Obama est un acteur central dans notre propre jeu.

Quand il accéda au pouvoir, il comprit qu’il devait changer la situation au Moyen-​​Orient. La plupart des musulmans du monde, qui com­prennent la plupart des Arabes, haïssent les États-​​Unis. Même un pouvoir impérial ne peut fonc­tionner effec­ti­vement dans une atmo­sphère de haine générale. La prin­cipale raison de cette haine est le soutien indé­fec­tible amé­ricain au gou­ver­nement d’Israël, qui opprime les Palestiniens.

Pendant huit ans, le Pré­sident Bill Clinton a agi comme un agent du lobby juif pro-​​israël. Après cela, pendant huit autres années, le Pré­sident Georges W.Bush a agi comme un agent du lobby chrétien fon­da­men­ta­liste pro-​​Israël. Le Pré­sident Obama com­prend que les intérêts fon­da­mentaux des États-​​Unis exigent la fin du conflit israélo-​​palestinien qui empoi­sonne toute la région.

La guerre en Afgha­nistan a aggravé la situation. Obama s’est retrouvé englué dans le bourbier par erreur : En pleine cam­pagne élec­torale il a annoncé qu’il pro­cè­derait au retrait d’Irak. Mais, pour ne pas être accusé de défai­tisme, il a ajouté qu’il inten­si­fierait l’intervention amé­ri­caine en Afghanistan.

Ce fut une pro­messe bien impru­dente. L’Afghanistan est bien pire même que l’Irak. C’est une guerre dif­fé­rente, dans un envi­ron­nement dif­férent, contre un ennemi dif­férent. Les États-​​Unis n’ont aucune chance de “gagner” cette guerre, qui n’a aucun objectif clair et aucun ennemi clair, contre une popu­lation qui, depuis l’Antiquité, n’a cessé de per­fec­tionner sa capacité à chasser les enva­his­seurs étrangers.

Il est facile d’aller dans un marécage, dif­ficile d’en sortir. Obama n’a aucune stra­tégie pour sortir de l’Afghanistan. Cela aussi mettra en danger sa popu­larité dans l’avenir proche.

C’EST LA situation dans laquelle il inter­vient dans la lutte avec Ben­jamin Nétanyahou.

Il ne fait plus aucun doute que la seule façon de guérir la plaie israélo-​​palestinienne est de mettre fin à l’occupation et d’établir la paix entre l’État d’Israël et le nouvel État de Palestine à côté de lui. Ceci exige des négo­cia­tions signi­fi­ca­tives et intenses, à l’intérieur d’un délai fixé. C’est impos­sible si, en même temps, les colonies conti­nuent de s’étendre. Comme l’avocat pales­tinien Michael Tarasi l’a déclaré judi­cieu­sement : “Nous négo­cions au sujet du partage d’une pizza pendant qu’Israël est en train de manger la pizza.”

C’est pourquoi Obama a pré­senté au gou­ver­nement israélien une exi­gence sans équi­voque : un arrêt immédiat de toute construction dans les colonies, y compris à Jérusalem-​​Est. Une exi­gence claire et logique. Mais alors qu’il fait pression sur Néta­nyahou, il est lui-​​même exposé dans son pays à une forte pression sur le système d’assurance santé et sur la guerre en Afghanistan.

LA SITUATION de Nétanyahou n’est pas moins complexe.

Son gou­ver­nement est fondé sur une coa­lition de cinq partis dif­fé­rents. Les colons et leurs sou­tiens en consti­tuent la majorité. L’“homme de gauche” de la coa­lition, Ehoud Barak, est res­pon­sable de la mise en place de davantage de nou­velles colonies que Néta­nyahou lui-​​même.

Néta­nyahou danse sur une mince corde raide à la foire israé­lienne, bien au-​​dessus des têtes des spec­ta­teurs, sans filet de sécurité. Il doit éviter un clash frontal avec Obama, tout en satis­faisant les natio­na­listes de son propre parti et de sa coalition.

Comment le faire ? Il s’agit de convaincre Obama de per­mettre un peu de construc­tions dans les colonies, juste encore un tout petit peu, pour apaiser les colons. Et de convaincre les colons que la pro­messe du gel des construc­tions n’est qu’un effet d’annonce mais qu’en réalité les construc­tions conti­nueront à toute vitesse.

Les Amé­ri­cains savent bien sûr que notre gou­ver­nement essaie de les tromper. S’ils per­mettent de construire ne serait-​​ce qu’encore 500 appar­te­ments dans les blocs de colonies, et d’achever la construction des 2500 loge­ments en cours, et juste encore un peu à Jérusalem-​​Est, en pra­tique les construc­tions conti­nueront sans aucun contrôle.

Les colons savent par­fai­tement bien que l’ensemble de leur entre­prise a été fondée sur la trom­perie et la ruse, maison après maison, quartier après quartier, et ils sont heureux de per­mettre à Neta­nyahou de continuer à uti­liser leur méthode. Pendant ce temps, ils ne pro­testent pas, ils ne sont pas inquiets, d’autant plus qu’il n’y a pas de large mou­vement public israélien pour sou­tenir les efforts de paix d’Obama.

Les ennuis d’Obama concernant la question de la santé ont semblé aux yeux de Néta­nyahou comme une réponse à une prière. Peut-​​être ne se contente-​​t-​​il pas de la seule aide divine, et le lobby pro-​​Israël est-​​il en train d’aider dis­crè­tement les ennemis de la réforme. Si l’équipe d’Obama décide que le moment n’est pas opportun pour une confron­tation avec Néta­nyahou et qu’il vaut mieux céder sur de petits points – quelques maisons par ci, quelques maisons par là – ce pourrait être une énorme vic­toire pour Neta­nyahou. C’est ainsi que tous les Israé­liens l’interpréteront : Néta­nyahou s’est dressé comme un homme, Obama a vacillé le premier. Mais par la suite, dans les seconde et troi­sième batailles, si Obama insiste et ne veut céder, ni en parole ni en acte, Neta­nyahou sera en difficulté.

MAHMOUD ABBAS est le plus faible des trois gla­dia­teurs. Sa situation est la plus précaire.

Il est sur une pente savon­neuse et doit se fier au soutien d’Obama, qui se trouve lui-​​même au sommet d’une tour qui peut s’écrouler. Il a déjà compris que Néta­nyahou n’avait aucune intention de mener des négo­cia­tions réelles avec lui. Et le Hamas l’accuse de col­la­bo­ration avec l’occupation.

Les son­dages d’opinion en Cis­jor­danie semblent montrer que la popu­larité du Fatah remonte et que celle du Hamas chute. Mais on peut consi­dérer que les son­dages en Palestine ont de fortes chances d’être faux (comme à la veille des der­nières élec­tions où ils pré­voyaient une vic­toire écra­sante du Fatah). Plus d’un millier de mili­tants du Hamas sont dans les prisons pales­ti­niennes. Les ser­vices de sécurité de l’Autorité, qui sont formés par le général amé­ricain Keith Daylon, tra­vaillent en étroite col­la­bo­ration avec les forces d’occupation et leur servent, presque ouver­tement, de sous-​​traitants. Que peut en penser le Pales­tinien de la rue ?

La vie en Cis­jor­danie occupée repose sur une illusion. Les com­men­ta­teurs font l’éloge du succès du Premier ministre de l’Autorité pales­ti­nienne, dans la recons­truction de l’économie pales­ti­nienne. Ramallah est flo­ris­sante. La “paix écono­mique” de Neta­nyahou est en train de devenir une réalité. Mais ceci, bien sûr, n’est qu’une bulle de savon : l’armée israé­lienne peut anni­hiler tout cela en une demi-​​heure, comme elle l’a fait en 2002 dans l’opération “Rempart”.

Si Abbas n’obtient pas des progrès effi­caces vers la paix en quelques mois, l’ensemble de la structure peut s’effondrer. Le général Dayton a déjà prévenu que si la paix n’est pas obtenue “dans les deux ans”, les forces qu’il entraîne pour­raient se sou­lever contre l’occupation israé­lienne (et contre Abbas, bien sûr). Le Hamas les sur­veille de près avec insistance.

DANS QUELQUES JOURS, les trois – Obama, Néta­nyahou et Abbas – sont sup­posés tenir une confé­rence à New-​​York et lancer le Vaisseau de la Paix.

Ce sera une ren­contre inté­res­sante – si elle a lieu – car chacun des trois sera assis sur un tabouret bancal, avec des pieds inégaux. Tout en parlant avec ses deux col­lègues, chacun sera pré­occupé par ses ennemis dans son propre pays.

Ce n’est certes pas une situation inha­bi­tuelle. Henry Kis­singer a dit un jour qu’Israël n’avait pas de poli­tique étrangère, seulement une poli­tique inté­rieure. Mais c’est plus ou moins vrai pour tous les pays. Les États-​​Unis, Israël et la Palestine ne sont pas les seuls dans ce cas.

Les com­men­ta­teurs dans leurs tours d’ivoires, qui ont l’habitude de délivrer des conseils gra­tuits aux leaders poli­tiques et de leur dire ce qu’ils ont à faire, oublient souvent cette dimension. Une per­sonne qui n’a jamais eu l’expérience de la fièvre d’une cam­pagne élec­torale ne peut pas arriver à com­prendre en pro­fondeur les moti­va­tions d’une homme poli­tique. Comme l’a exprimé Otto von Bis­marck, poli­tique jusqu’au bout des ongles : “la poli­tique est l’art du possible”.

Comment faire revenir les efforts de paix du royaume de l’impossible ? Dans cette cam­pagne, le camp de la paix israélien a une double tâche : pre­miè­rement, exposer la poli­tique de dérobade et de trom­perie de notre gou­ver­nement et, deuxiè­mement, encou­rager Obama dans sa ten­tative pour apporter la paix à cette région. Il est important qu’un camp de la paix israélien fort et authen­tique exprime son soutien pour ces efforts. Nos amis aux Etats-​​Unis, en Europe et dans le monde entier ont une tâche similaire.

Cette bataille à trois n’a pas eu lieu dans les arènes romaines, et nous ne sommes pas des spec­ta­teurs des tri­bunes. Ce qui se joue ici n’est pas moins que nos vies.