Sur la frontière (Extraits)

vendredi 13 mai 2005

Sur la frontière

Michel Warschawski

Édition Stock, 2002, 250 pages

[…] En 1967, tout va bas­culer et, en l’espace d’une géné­ration, la religion et les com­mu­nautés reli­gieuses ne vont pas seulement cesser d’être opprimées par le régime, elles vont en devenir une com­po­sante essen­tielle. Ce ren­ver­sement se fera en deux mou­ve­ments complémentaires.

La guerre de juin 1967 va éveiller un sen­timent mes­sia­nique sans pré­cédent, en par­ti­culier dans les cercles sio­nistes reli­gieux. La vic­toire « mira­cu­leuse » sur les armées arabes, la « libé­ration de Jéru­salem » et d’autres lieux saints qui se trou­vaient aupa­ravant sous contrôle jor­danien créent une atmo­sphère tout à fait nouvelle.

Pour les uns, c’est l’ère mes­sia­nique qui est arrivée ; pour les laïcs, ou pré­tendus tels, c’est la réa­li­sation de l’objectif ultime du sio­nisme. Rapi­dement, ces deux cou­rants d’opinion vont se confondre en un grand mou­vement mes­sia­nique et natio­na­liste dont le dis­cours va pro­gres­si­vement devenir hégé­mo­nique dans l’opinion publique israé­lienne, du moins dans son expression modérée.

Dans le monde reli­gieux, le courant repré­senté par les dis­ciples du rabbin Kook qui, jusqu’en 1967, était resté mar­ginal, prend un essor consi­dé­rable. Ses rabbins deviennent des per­son­na­lités cour­tisées par les poli­ti­ciens de tous les partis sio­nistes, et ses pro­ces­sions, reli­gieuses à l’origine, vers le mur des Lamen­ta­tions, deviennent rapi­dement des parades natio­na­listes et mili­ta­ristes de masse, pour dégé­nérer, à partir des années 1980, en raton­nades san­glantes, deux ou trois fois par an.

C’est ce mou­vement qui va créer le Gush Emounim (« Bloc de la foi ») qui sera à l’avant-garde et à la tête de la colo­ni­sation entre 1970 et la fin des années 1980. Les dis­ciples du rabbin Kook et les dizaines de mil­liers de jeunes qui les suivent n’essaient plus de mimer les laïcs : ils fixent la nou­velle norme, celle de l’après-1967, pour les laïcs d’abord, mais rapi­dement aussi pour les religieux.

Parmi les pre­miers, même ceux qui ne par­tagent pas le natio­na­lisme mes­sia­nique du Gush Emounim lui recon­naissent un grand idéa­lisme et lui donnent faci­lement le titre de « nou­veaux pion­niers du sio­nisme ». Et, en effet, ce sont ses membres qui vont pro­pulser la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie et de la Bande de Gaza, entraînant der­rière eux les divers gou­ver­ne­ments, de droite et de gauche, l’armée, et, petit à petit, une majorité de l’opinion publique. « Mes frères chéris », dira le Premier ministre tra­vailliste Ehud Barak aux colons d’Ofra et de Beit-​​El, bas­tions du Gush Emounim en Cis­jor­danie, quelques jours après son élection en 1999. Il inclura dans son gou­ver­nement les repré­sen­tants de cette ten­dance, alors qu’il pro­vo­quera sans grands états d’âme le départ du Meretz de sa coalition.

En moins d’une géné­ration, le mes­sia­nisme natio­na­liste devient une com­po­sante essen­tielle du nouveau dis­cours national, y compris dans les milieux sio­nistes ouvriers. De droite à gauche, on parle de terre sacrée, on évoque la pro­messe divine, on vénère les lieux saints. Le mou­vement sio­niste et Israël ne sont plus une solution à la question juive, mais des éléments de la rédemption du peuple juif et de la libé­ration de la Terre sainte. […]
(pp. 239-​​241

[…] Comme l’exprime avec beaucoup de per­ti­nence le titre du livre de Seffi Rachlevsky sur la montée de l’intégrisme mes­sia­nique en Israël, le sio­nisme a été l’« âne du messie », le bras séculier et incons­cient par lequel se réalise la volonté divine et la rédemption du peuple juif. Dans la conclusion, Seffi Rachlevsky décrit ce que res­sentent aujourd’hui les reli­gieux en Israël : « Le résultat des élec­tions de 1996 a signifié pour le judaïsme reli­gieux le signe de la vic­toire. Sa voie est la voie gagnante, et la cer­titude mes­sia­nique s’est encore affermie. À l’avancée vers la rédemption par la conquête de ter­ri­toires et la venue d’un certain messie [1], s’ajoute une nou­velle avancée : celle du retour à la foi du peuple d’Israël. Tous le res­sentent : le peuple pécheur fait péni­tence. L’heure de cette gauche qui pousse au péché et coupe les papillotes est ter­minée ; celle du véri­table coeur juif est arrivé, et ce coeur veut du judaïsme. Le peuple a voté, et malgré le meurtre et l’incitation contre les reli­gieux, malgré les médias, le peuple veut Eretz-​​Israël, veut du natio­na­lisme et surtout veut du judaïsme [2]… »

Sur un point au moins les reli­gieux ont raison dans leur arro­gance condes­cen­dante envers les brebis égarées : le sio­nisme non-​​religieux est pathé­ti­quement impuissant à offrir un projet alter­natif, laïque et démo­cra­tique à celui que défendent les reli­gieux. Il n’y a pas, et il n’y a jamais eu, de courant véri­ta­blement laïque en Israël, doté d’une phi­lo­sophie et d’un projet de société dans lequel la religion ne joue pas un rôle consti­tutif. Il y a quelques années, après une mani­fes­tation où près d’un quart de million de reli­gieux exi­geaient l’abolition de la Cour suprême et l’institution d’un « véri­table État juif », la pre­mière chaîne de télé­vision inter­viewait l’ancien ministre tra­vailliste Shimon Shetrit, par ailleurs pro­fesseur de droit consti­tu­tionnel à l’université hébraïque. À la question « Quelle réponse proposez-​​vous à cette reven­di­cation d’un État juif tel que le veulent les partis reli­gieux ? » le ministre répondit, après avoir long­temps réfléchi : « Un État tra­di­tio­na­liste. » Il ne pouvait répondre un « État laïque », ou un « État démo­cra­tique » sans remettre en question la nature même de l’État d’Israël. De même en est-​​il de la plupart des partis et poli­ti­ciens qui croient être laïques en reven­di­quant moins de pouvoir pour les partis reli­gieux, plus de tolé­rance pour les cou­rants reli­gieux non-​​orthodoxes, le droit d’élire des femmes dans les conseils reli­gieux [3] ou de laisser les femmes diriger le culte au mur des Lamen­ta­tions, mais en aucun cas ils ne reven­diquent la sépa­ration de la religion et de l’État. Ces « laïcs » trouvent d’ailleurs tout à fait normal que la Knesset délibère sur les types de conversion valides, estime quel divorce reli­gieux est pra­tiqué dans les règles et quel courant, dans la religion juive, a le droit de repré­senter la tra­dition et de légi­férer sur des ques­tions rituelles…, ce qui, démo­cratie oblige, fait souvent que ce sont des députés arabes qui tranchent sur des ques­tions d’ordre stric­tement rabbinique. […]
(pp. 249-​​251

[…] La laïcité doit être, en Israël, l’objet d’un combat, mais d’un combat tout autre que celui qui se mène actuel­lement contre les reli­gieux. Un combat pour une sépa­ration totale de la religion et de l’État, autant qu’un combat pour la sépa­ration de l’ethnie et de l’État. Un combat pour un État laïque et démo­cra­tique, un État qui soit celui de tous ses citoyens. […]
(pp. 253)

[1] Il s’agit de Menachem Mendel Schneersohn, dernier rabbi des Luba­vitch, perçu par ses dis­ciples comme le messie.

[2] Seffi Rachlevsky, Messiah’s Donkey, Tel-​​​​Aviv, Yediot Aha­ronoth Publi­shers, 1998, p. 319.

[3] Les conseils reli­gieux sont des ins­ti­tu­tions d’État, élus par les conseillers muni­cipaux pour gérer l’aspect matériel des affaires reli­gieuses (juives uniquement).