Soigner, témoigner, transmettre la mémoire de la Nakba

Monique Etienne, Pour la Palestine n°53, mardi 21 août 2007

Camps de réfugiés du Liban /

Jean Déaux est médecin géné­ra­liste à Sainte Tulle dans les Alpes de Haute-​​ Pro­vence et membre de Médecins du Monde. Il a effectué plu­sieurs mis­sions dans les camps de réfugiés pales­ti­niens au Liban, la der­nière en décembre 2006. A Saïda, une zone contiguë au camp d’Aïn El Elweh, une école détruite a été bom­bardée cet été ; il y a eu trois morts. Para­doxa­lement pourtant, des liens nou­veaux se sont noués avec les popu­la­tions ter­ro­risées par la guerre, accueillies dans le camp lors des bom­bar­de­ments de leurs quar­tiers par les forces israé­liennes. Jean a été très marqué par les traces de la guerre et l’ampleur des des­truc­tions des infra­struc­tures dans le sud : « La pré­sence visible de la guerre va cer­tai­nement nous enjoindre à tra­vailler sur les psy­cho­traumas induits pas la guerre, un domaine où Médecins du Monde est très actif. »

Cela fait des années que Médecins du Monde est concerné par le pro­blème israélo-​​palestinien, puisque dès 1990, l’association ins­tallait des dis­pen­saires dans les camps de réfugiés en Jor­danie et ini­tiait en Palestine un pro­gramme de santé. Depuis 2000, MDM tra­vaille à Jérusalem-​​Est sur un pro­gramme de réduction des risques en direction des toxi­co­manes, à travers un lieu d’accueil, où des jeunes, pour la plupart, peuvent ren­contrer des thé­ra­peutes, des psy­cho­logues et des médecins. A Gaza, depuis la deuxième Intifada, outre des mis­sions de chi­rurgie répa­ra­trice et recons­truc­trice, des ambu­lan­ciers pales­ti­niens, avec l’appui de médecins urgen­tistes français, sont formés à condi­tionner les blessés direc­tement sur les zones de conflit car, faute de soins immé­diats, ils meurent souvent avant d’arriver à l’hôpital.

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France Arrestat et Jean Déaux avec une famille de réfugiés pales­ti­niens au Sud-​​Liban.
© Monique Etienne

« Destigmatiser » la maladie mentale

En Cis­jor­danie, après un travail d’enquête auprès des popu­la­tions de Naplouse en butte aux vio­lences israé­liennes quo­ti­diennes, un « café lit­té­raire » a été ouvert pour per­mettre l’expression des pro­blèmes psy­cho­lo­giques en évitant leur stig­ma­ti­sation par la société pour laquelle ils demeurent des tabous. Par ailleurs, MDM se posi­tionne poli­ti­quement pour la défense des droits des réfugiés, plus par­ti­cu­liè­rement les réfugiés libanais qui ont encore moins de droits que les autres. Il s’agit non seulement de soigner, mais aussi de témoigner sur leurs condi­tions de vie et de trans­mettre la mémoire de la Nakba dont les der­niers témoins vont bientôt disparaître.

Lutter contre l’enfermement et l’effacement

Jean est parti en mission avec France Arrestat, en décembre 2006 pendant trois semaines - cet été, une pre­mière mission avait été inter­rompue par la guerre - pour l’étude d’un pro­gramme de soins de santé psy­cho­lo­gique auprès des per­sonnes réfu­giées du sud Liban. Il s’articulera autour de deux axes prio­ri­taires : d’une part, l’enfermement, qu’il soit mili­taire dans les camps du sud ou psy­cho­lo­gique, dans la fidélité sans fin à l’histoire du retour dans une Galilée mythique. D’autre part, l’effacement ; celui de la société liba­naise pour laquelle les réfugiés n’ont pas de statut ; celui des per­sonnes âgées qu’on n’écoute plus parce qu’elles sont isolées, malades ou fati­guées ; ou encore celui des hommes qui, à cause du chômage qu’ils subissent, sont trans­formés en « assistés ». En s’appuyant également sur les constats d’un rapport com­mandé par l’UNRWA sur les pro­blèmes de santé mentale des popu­la­tions pales­ti­niennes au Liban, Médecins du Monde pense inter­venir auprès des adultes et des per­sonnes âgées laissés pour compte dans ce domaine, et implanter, au sud Liban, le même type de centre de soins que celui de Naplouse. Le but est de créer du lien autour de ce café-​​rencontre, en asso­ciant d’autres orga­ni­sa­tions laïques. « Nous vou­drions être par­te­naires de l’UNWRA, ajoute Jean, parce qu’il nous semble important au plan poli­tique de ren­forcer un orga­nisme inter­na­tional qui a une légi­timité his­to­rique et juri­dique et qui, parce qu’il est moins inféodé aux partis poli­tiques, peut être fédé­rateur au moment où les forces pales­ti­niennes se divisent. Paral­lè­lement au lieu de ren­contre, nous pensons déve­lopper un pro­gramme de for­mation de psy­cho­logues pales­ti­niennes avec une uni­versité de Bey­routh et des psy­cho­logues fran­co­phones de haut niveau. »

Monique Etienne