Scène de pogrom ordinaire à Hébron

Avi Assacharoff, lundi 8 décembre 2008

Après l’évacuation de la "maison de la dis­corde" occupée par les colons dans la ville de Cis­jor­danie, de jeunes Juifs s’en sont vio­lemment pris à une famille pales­ti­nienne, sous le regard passif de l’armée.

C’est une famille pales­ti­nienne inno­cente qui compte près de 20 membres, tous des femmes et des enfants en dehors de trois hommes. Autour d’eux, quelques dizaines de Juifs masqués veulent les lyncher. Un pogrom. Ici, on ne joue pas sur les mots. C’est un vrai pogrom, dans le pire sens du terme. D’abord, les hommes masqués mettent le feu au linge qui sèche dans la cour, puis ils tentent d’incendier une des pièces de la maison. Les femmes demandent de l’aide et crient "Allahu Akhbar" [Dieu est grand]. Mais les voisins ont trop peur de s’approcher, crai­gnant les agents de sécurité de Kiryat-​​Arba [la colonie juive près d’Hébron], qui ont bouclé la maison et inju­rient les jour­na­listes venus couvrir les événements. Comme la rafale de pierres jetées sur la maison, les cris dus aux hommes masqués pleuvent sur la famille Abu Saafan. Il se passe quelques secondes avant qu’un groupe de jour­na­listes, depuis long­temps habitués à ce genre de situation dif­ficile, ne décident de réagir et de pénétrer dans la maison pour sauver la vie de ses habi­tants. Il faut bien une minute ou deux pour saisir ce qui se passe. Des femmes et des enfants pleurent, le visage plein d’effroi à l’idée d’une mort immi­nente, sup­pliant les jour­na­listes de leur laisser la vie sauve.

Des pierres atter­rissent sur le toit de la maison, sur les fenêtres et les portes. Des flammes s’engouffrent dans l’entrée sud de la maison. La cour devant la maison est jonchée de pierres lancées par les hommes masqués. Les fenêtres sont brisées, les enfants ter­ro­risés. Tout autour, des cen­taines de témoins juifs [des colons] observent la scène avec grand intérêt, comme s’ils assis­taient à un concert de rock, sug­gérant même des moyens plus effi­caces pour nuire à la famille. La police est tota­lement invi­sible. Tout comme l’armée.

Il y a dix minutes, pendant que les forces de sécurité dis­per­saient les assaillants près de la "maison de la dis­corde" [un bâtiment occupé par 250 colons et évacué par la force le 5 décembre], des volutes de fumée noire se sont élevées de la vallée qui sépare Kiryat-​​Arba d’Hébron. Curieu­sement, aucun des offi­ciers supé­rieurs de la police ou de l’armée n’a semblé inquiet de ce qui se tramait au pied de Kiyrat-​​Arba. Même à plu­sieurs cen­taines de mètres, on pouvait remarquer des dizaines d’assaillants en train de grimper sur le toit de la famille Abu Saafan et de jeter des pierres. Mais il a fallu un moment avant de com­prendre que des gens se trou­vaient à l’intérieur de la maison.

Je des­cends rapi­dement et j’aborde trois soldats. "Qu’est-ce que vous voulez de moi ? Nous trois, on est res­pon­sables de tout ce secteur", me lance l’un d’eux, dési­gnant toute la vallée de la main. "Demandez de l’aide par radio", dis-​​je. Il me répond qu’il n’en a pas.

Des jour­na­listes approchent de la maison. C’est un vrai dilemme. Que faire ? Il n’y a aucun soldat dans les parages et les fau­teurs de troubles juifs ont main­tenant décidé de viser aussi les jour­na­listes. On demande aux agents de sécurité de Kiryat-​​Arba d’intervenir et de mettre un terme au lyn­chage. Mais ces der­niers encerclent la maison pour empêcher l’arrivée d’une "aide palestinienne".

La maison est détruite et la peur pal­pable sur le visage des enfants. Une des femmes, Jihad, gît au sol, à moitié incons­ciente. Son fils se prépare, un gros bâton dans la main, à affronter les assaillants. Tahana, l’une des filles, refuse de se calmer. "Regardez ce qu’ils ont fait à la maison, regardez."

Tess, la pho­to­graphe, éclate en san­glots en voyant ce qui se passe autour d’elle. Ce ne sont pas des larmes de peur, mais de honte. La honte qu’elle ressent à la vue de ces événe­ments, des agis­se­ments de jeunes qui se disent juifs. La honte de par­tager la même religion.

A 17 heures, un peu plus d’une heure après le début des inci­dents, une unité spé­ciale des forces de police (Yassam) arrive et dis­perse la foule des hommes masqués. Les membres de la famille Abu Saafan refusent de se calmer. En quittant la maison, on entend un colon hurler à l’officier de police : "Nazis, honte à vous." En effet, honte à vous.

Ha’Aretz