Roni Hammermann, âme de dissuasion massive

Caroline Stevan, mardi 9 décembre 2008

Roni Ham­mermann. Née à Tel-​​Aviv en 1940. Biblio­thé­caire à la retraite. Deux enfants. Milite au sein de l’ONG Machsom Watch ; A reçu en août 2008 le Prix de la paix de la ville d’Aix-la-Chapelle. L’Israélienne consacre une partie de son temps à pro­téger les Pales­ti­niens des mauvais trai­te­ments infligés par les soldats de son pays.

Elles sont plu­sieurs cen­taines à s’installer chaque jour aux abords des check points, aux heures de pointe. Observer, noter, dis­suader. Par leur pré­sence, elles entendent adoucir le com­por­tement des soldats israé­liens vis-​​à-​​vis des Pales­ti­niens de passage. Roni Ham­mermann, 68 ans, est l’une d’elles. Mili­tante de la deuxième heure, elle a com­mencé à s’engager à la fin des années 1980. « C’était la pre­mière Intifada ; de nom­breux mineurs étaient empri­sonnés. J’ai adhéré à un groupe qui faisait le lien entre ces enfants et leurs familles. Nous assu­rions également leur défense. » En 2001, la biblio­thé­caire tombe sur un rapport évoquant les postes de contrôle israé­liens. Le récit d’une Pales­ti­nienne contrainte à accoucher sur le sol faute d’autorisation de cir­culer la bou­le­verse. Mère de deux enfants, elle décide de rejoindre Mach­som­Watch, asso­ciation de quelques femmes scru­teuses de check points [1].

Elles sont aujourd’hui 350, aux aguets de 34 points de passage, les prin­cipaux. Mach­som­Watch est une affaire de dames : « La société israé­lienne est très mili­ta­risée. Après leurs trois années d’armée, les hommes retournent chaque année au service. Les femmes, elles, se contentent de deux ans de régiment. Nous sommes, dès lors, un peu exclues du dis­cours mili­taire. Nous nous sentons davantage appar­tenir à la société civile. Si un homme était dans l’équipe, il ne pourrait s’empêcher de causer armée avec les soldats. Nous offrons un regard neuf. Nous avons un autre rapport aux Pales­ti­niens car nous ne sommes pas des recrues potentielles. »

Née en 1940 à Tel-​​Aviv d’un père autri­chien et d’une mère hon­groise, Roni Ham­mermann est retournée très jeune en Europe, juste à la fin de la guerre. Son père, com­mu­niste, était per­suadé qu’il pouvait construire une « nou­velle société » sur le Vieux Continent. A la fin de ses études, la jeune fille décide de repartir en Israël, elle aussi investie par la nécessité : « Je ne savais pas trop ce que j’allais y faire, mais je savais que je devais y retourner. » Qua­rante ans après, elle s’attache à rendre son pays meilleur.

Par groupe de deux ou trois, les femmes s’installent chaque matin et chaque soir à côté des fan­tassins de leur contrée. La mission est double : empêcher un certain nombre de vexa­tions et d’exactions, mais aussi consigner toutes les obser­va­tions dans des rap­ports régu­liè­rement envoyés à la Knesset, le par­lement israélien. Les rela­tions avec les mili­taires sont assez hou­leuses. « Au départ, elles n’étaient pas mau­vaises. Ces jeunes pour­raient être nos fils et nous pour­rions être leurs mères. Mais lorsqu’ils ont com­mencé à lire nos comptes rendus, lorsqu’ils ont entendu nos cri­tiques, ils sont devenus beaucoup plus agressifs. Ils nous consi­dèrent comme étant de l’autre camp », note la grande dame aux cheveux courts. Régu­liè­rement, les soldats essaient d’empêcher Roni Ham­mermann et ses aco­lytes d’approcher. Cer­tains tracent un trait au-​​delà duquel les femmes n’ont pas le droit d’aller. Elles le fran­chissent imman­qua­blement, se font arrêter parfois pour être libérées quelques heures plus tard.

C’est avec les colons qu’a lieu le véri­table affron­tement. L’ancienne biblio­thé­caire s’est fait asperger d’eau, a reçu des insultes et des menaces. Parfois, un groupe tente de pousser les mili­tantes à bout, tandis qu’un individu filme dis­crè­tement la scène, espérant un éclat de vio­lence qui pourra être utilisé contre Machsom Watch. « Ils nous détestent car nous clamons haut et fort que les check points ne sont pas une affaire de sécurité. Et lorsqu’ils le sont, il s’agit uni­quement de la pro­tection des colons, pas de celle de la popu­lation israé­lienne », argue Roni Hammermann.

Pour elle, ces points de contrôle épar­pillés à travers le ter­ri­toire - dont 85% ne sont pas aux fron­tières mais à l’intérieur des terres - consti­tuent en soi une vio­lation des droits des Pales­ti­niens, une punition col­lective. « Empêcher les Pales­ti­niens de cir­culer librement est une for­mi­dable mesure de répression car elle concerne tout le monde ; les enfants qui doivent se rendre à l’école, les malades qui doivent se faire soigner… Tous ne sont pas mal­traités ou empêchés de tra­verser, mais tous doivent passer par ces postes de véri­fi­cation. Ils ont besoin d’autorisation pour eux, pour leur voiture, leurs mar­chan­dises ; il y en a tou­jours de nou­velles. Cela trouble pas­sa­blement leur quo­tidien. Quant aux jeunes hommes de 16 à 30 ans, ils n’ont tout sim­plement pas le droit de se déplacer car ils sont consi­dérés comme poten­tiel­lement les plus dan­gereux. Or ce sont jus­tement eux qui ont à charge des familles et qui doivent aller tra­vailler », dénonce la passionaria.

Mach­som­Watch, dès lors, essaie d’éviter que d’autres injus­tices ne s’ajoutent à celle-​​ci. La liste des mauvais trai­te­ments notés par la sexa­gé­naire en dix-​​sept ans de service est longue et variée. Ici, un homme souf­frant empêché de tra­verser et mis à l’isolement pour avoir osé pro­tester. Il s’effondrera dans sa cellule. Là, un père de famille dont le contenu du sac est dis­persé sur le sol, une arme pointée dans sa direction, sa femme et ses enfants à côté de lui. Des heures d’attente pour tous, parfois pour rien, lorsque le jeune soldat décide qu’on ne passe plus.

"Les mili­taires partent du principe que les Pales­ti­niens leur mentent ou estiment que « de toute façon, ils sont tou­jours malades », ce qui est vrai d’une cer­taine manière, comment être en bonne santé en vivant dans ces condi­tions", s’énerve l’observatrice. "Tout cela fabrique une rage contre Israël, un véri­table terreau pour la radi­ca­li­sation." Quand les dames sont là, au moins, les offenses dimi­nuent et les files avancent. Mais Roni Ham­mermann ne se fait guère plus d’illusions. Les relais de l’ONG à la Knesset se comptent sur les doigts d’une main. "Nos rap­ports ne sont jamais remis en cause, mais ça s’arrête là ; le gou­ver­nement se fout de ce que nous pouvons bien dire. Quant à l’armée, ils nous invitent de temps en temps à boire un café, seulement parce que c’est bien pour leur image."