Roi de la planète

Uri Avnery - 25 octobre 2008, lundi 3 novembre 2008

LE PRÉ­SIDENT des États Unis est le roi de cette planète. Je vis sur cette planète. Par consé­quent, l’élection du pré­sident me concerne, moi aussi. Absolument.

Le Pré­sident n’est pas le seul à diriger le monde. Il y a aussi d’autres diri­geants, quoique moins puis­sants. Ses déci­sions sont sou­mises à de nom­breuses contraintes qui échappent à son pouvoir. Mais il n’est aucune autre per­sonne sur terre dont les déci­sions ont un pareil impact sur nos vies.

Les huit années de George W. Bush peuvent nous servir d’exemple. Le caractère pri­maire de l’homme, son faible niveau intel­lectuel, son passé de zélote "né de nouveau" – toutes ces choses ont eu une influence sur l’état du monde, depuis son échec à pré­venir le 9 sep­tembre jusqu’à l’effondrement de l’économie mon­diale, en passant par ses aven­tures san­glantes en Afgha­nistan et en Irak.

Mais, bien que les citoyens du monde que nous sommes, chacun d’entre nous, ne puis­sions pas voter dans cette élection, nous avons au moins le droit de dire lequel des can­didats nous pré­fè­re­rions voir à la Maison Blanche.

LES ÉLEC­TIONS NE SONT pas des concours de beauté. Un électeur sérieux doit définir les cri­tères selon les­quels il a l’intention de faire son choix.

En ce qui me concerne, la qualité prin­cipale, éclipsant toutes les autres, est la capacité à prendre rapi­dement conscience des évolu­tions majeures lorsqu’elles se pro­duisent et d’en tirer sans délai les conclu­sions qu’elles exigent.

Selon les mots du phi­lo­sophe grec de l’antiquité, "tout s’écoule" – nous savons que le monde ne reste pas immobile un seul instant. Á notre époque, avec le rythme rapide de la vie moderne, les chan­ge­ments sont plus rapides et plus spec­ta­cu­laires qu’ils ne l’étaient il y a deux cents ans. Le déve­lop­pement des tech­niques, le dif­fusion d’internet, la mon­dia­li­sation, le chan­gement cli­ma­tique, l’instabilité écono­mique, les flux de migra­tions humaines, les glis­se­ments des équi­libres de pouvoir au plan mondial – ces fac­teurs et un millier d’autres garan­tissent que les chan­ge­ments seront de plus en plus fré­quents et de plus en plus radicaux.

L’aptitude à s’adapter rapi­dement à des situa­tions nou­velles est une exi­gence essen­tielle pour un diri­geant. Après avoir géré avec succès la crise écono­mique mon­diale, Franklin Delano Roo­sevelt réagit rapi­dement à Pearl Harbor. Winston Chur­chill a pris conscience avant les autres du danger que repré­sentait l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Alle­magne. John Kennedy, jeune et sans expé­rience, a su prendre les bonnes déci­sions pour régler la crise des mis­siles cubains qui avaient conduit le monde au bord d’une troi­sième guerre mon­diale. Mikhail Gor­batchev a pris conscience du brusque effon­drement du bloc sovié­tique et évité une effusion de sang mon­diale. Le pro­chain pré­sident des États Unis aura immé­dia­tement à faire face à une crise écono­mique qui est en train de changer la face du monde.

Le Pré­sident est comme le barreur d’un voilier qui doit être à chaque instant prêt à réagir à une saute de vent sou­daine et même à un ouragan.

Lequel des deux – Barack Obama ou John McCain – est le plus apte à ce job ? Le vieux répu­blicain qui se considère comme le suc­cesseur d’une longue lignée d’amiraux et dont l’univers spi­rituel est encore celui du milieu du 20e siècle, ou le jeune (par com­pa­raison) démo­crate, un homme du 21e siècle ?

Le second critère, à mes yeux, concerne le caractère des can­didats. Une per­sonne peut changer d’opinion, mais dif­fi­ci­lement de caractère. Une solide confiance en soi – mais sans exa­gé­ration – un self contrôle, une aptitude à garder la tête froide dans une crise – voilà ce qui influera lar­gement sur sa capacité à remplir ses fonctions.

Nous avons vu les deux hommes dans de grands débats. Il ne fau­drait pas accorder trop d’attention à ce qui s’est dit à ces occa­sions – tout ce qui est dit au cours d’une cam­pagne élec­torale à pour seule fonction de gagner des voix. Mais nous avons vu comment les deux can­didats se com­portent dans des moments de tension extrême. Obama a fait preuve d’une maî­trise admi­rable. Son self contrôle n’a pas été pris en défaut un seul instant. Il n’a pas réagi aux pro­vo­ca­tions et il a tou­jours gardé son sang-​​froid. McCain se maî­trisait beaucoup moins.

La décision la plus impor­tante que les deux avaient à prendre au cours de leur cam­pagne concernait le choix de leur par­te­naire pour la vice-​​présidence. Dés lors que le vice-​​président peut avoir à exercer le pouvoir d’un moment à l’autre – et il y a en réalité une pro­ba­bilité signi­fi­cative que cela peut arriver – la décision nous apprend beaucoup sur le décideur.

La décision d’Obama a été res­pon­sable et rai­son­nable. Il n’a pas choisi une per­sonne brillante ou cha­ris­ma­tique, mais quelqu’un très au fait des affaires de l’état et capable d’assurer la fonction sans le moindre problème.

La décision de McCain a été un scandale monu­mental. Elle suffit à elle seule à le dis­qua­lifier pour une charge impor­tante – non en raison des opi­nions de Sarah Palin ou de son caractère, mais parce qu’elle est tota­lement inca­pable de tenir le rôle de président.

Le choix témoigne d’un défaut fon­da­mental du caractère de McCain. Il l’a choisie en raison des besoins du moment – pour redy­na­miser une cam­pagne qui s’essoufflait et sur­prendre les medias, tout en séduisant les couches les plus pri­maires de la société amé­ri­caine. Il a com­promis l’avenir du pays par pur opportunisme.

Une per­sonne capable de com­mettre une erreur pareille ne devrait pas être en situation de diriger le pays le plus puissant et de com­mander la plus grande force mili­taire de la Planète.

En outre, l’électeur ou l’électrice doit se poser la question, si le Pré­sident est victime d’une attaque, comme Ariel Sharon, ou s’il est assassiné, comme John F. Kennedy, est-​​ce que je pré­fè­rerais voir Biden ou Palin dans le Bureau ovale ?

UN TROI­SIÈME critère est la capacité à se choisir des col­la­bo­ra­teurs. Cela, aussi, est une qualité importante.

Un diri­geant fort, qui a confiance en lui, choisit des col­la­bo­ra­teurs hau­tement qua­lifiés, des gens prêts à faire valoir leurs points de vue avec indé­pen­dance et à porter la contra­diction au patron en tête à tête. Un diri­geant qui manque de confiance en lui s’entoure de flat­teurs et de beni-​​oui-​​oui qui ne lui disent que ce qu’il sou­haite entendre. John Kennedy s’était entouré des meilleurs et des plus brillants. George W. appar­tient à la deuxième catégorie.

Je juge les diri­geants israé­liens à cette aune. Ygal Allon, un général et un poli­ticien très admiré, s’était entouré de jeunes gens brillants qui n’hésitaient pas à l’interrompre pour le contredire. Menachem Begin était entouré de gens qui expri­maient leur accord avec la moindre de ses paroles.

Un diri­geant fort invite à exprimer ses désac­cords, à débattre, au brains­torming. Un diri­geant qui agit avec force ne cherche pas à casser toute oppo­sition. (Comme le dic­tateur absolu Adolphe Hitler, qui explosait dans des accès de fureur lorsque quelqu’un osait le contredire.)

La poli­tique est une pro­fession en soi. La plupart des hommes poli­tiques n’ont aucune connais­sance appro­fondie dans d’autres domaines, cer­tai­nement pas dans les domaines dans les­quels ils ont à prendre des déci­sions lourdes de consé­quences – depuis l’économie jusqu’à la stra­tégie mili­taire. Ainsi, le choix des bons conseillers et la dis­po­ni­bilité à écouter avec un esprit ouvert, à apprendre et reprendre une réflexion sont des qua­lités essen­tielles. Je pense qu’Obama en est capable. Je ne suis par sûr que ce soit le cas de McCain.

Il y a une autre carac­té­ris­tique à prendre en compte au moment de choisir : dans une semaine et demie, ce n’est pas seulement un pré­sident qui va être choisi, mais aussi un groupe important de haut fonc­tion­naires dans tous les domaines du gouvernement.

Dans le système amé­ricain, le nouvel occupant de la Maison Blanche amène avec lui des mil­liers de fonc­tion­naires, dont les équi­va­lents dans les autres pays appar­tiennent à la fonction publique per­ma­nente. On peut aisément ima­giner l’énorme dif­fé­rence entre ceux qu’Obama amè­nerait avec lui et ceux qui pour­raient venir avec McCain.

Il ne fau­drait pas oublier la Cour Suprême qui joue un rôle central dans le système amé­ricain (comme c’est le cas aujourd’hui en Israël). C’est le pré­sident qui choisit les nou­veaux juges. La dési­gnation d’un ou deux d’entre eux peut entraîner des chan­ge­ments d’une très grande portée.

LORSQUE L’ON parle de l’élection du pré­sident des États Unis, il est aussi très important de prendre en consi­dé­ration l’ouverture du can­didat à l’égard du vaste monde.

Les États-​​Unis ne sont pas seulement un pays, c’est la moitié d’un continent. Beaucoup de ses citoyens ne montrent aucun intérêt pour le monde exté­rieur et n’ont aucune envie d’en entendre parler. Les enfants des écoles sont inca­pables de situer la Chine ou le Brésil sur une carte. Comme des empires du passé, les États Unis se voient comme un îlot de civi­li­sation dans une mer de bar­bares. (Exac­tement comme Ehoud Barak, avec son Israël vu comme une "villa au milieu de la jungle".)

George Bush est arrivé à la Maison Blanche avec un minimum de connais­sances sur le monde. John McCain n’en sait pas beaucoup plus. En vérité, il est né dans le ghetto amé­ricain de Panama et s’est mor­fondu cinq ans dans une prison viet­na­mienne, mais cela n’en fait pas un citoyen du monde.

Á cet égard, Obama a un avantage inégalé par aucun des pré­si­dents pré­cé­dents. Il est le fils d’un père noir venu du Kenya et d’une mère blanche amé­ri­caine. Dans son enfance il est allé à l’école en Indo­nésie. Ses racines diverses et son expé­rience lui ouvrent des horizons beaucoup plus larges. Pour une nou­velle arrivée à la Maison Blanche, c’est là un trésor important. Il y a des choses que l’on ne saurait apprendre des autres. L’expérience per­son­nelle est précieuse.

JE DOIS ajouter une remarque sub­jective. J’appartient à une géné­ration qui a grandi dans l’admiration de l’Amérique. Nous voyions les États-​​Unis comme le pays le plus libre au monde, une société idéale, le bastion de la démo­cratie et des droits humains. Au cours de deux guerres mon­diales elle est accourue au secours de ceux qui s’opposaient à la tyrannie.

Quand nous avons grandi, nous avons découvert qu’il n’en allait pas néces­sai­rement ainsi. Nous consta­tions que les États Unis étaient comme la plupart des autres états, et pires que cer­tains. Au cours des huit der­nières années, les États-​​Unis se sont révélés au monde comme un pays arrogant, tyran­nique, pri­maire et agressif qui piétine les droits humains de ses propres citoyens et des étrangers, qui jus­tifie la torture et entre­tient d’abominables camps de concen­tration, et la liste ne s’arrête pas là.

L’élection de Barak Obama, un homme à moitié noir et à moitié blanc dont les convic­tions sont libé­rales (NDT : de gauche) et démo­cra­tiques, peut nous rendre un peu de notre foi dans les États-​​Unis. Elle mon­trerait, comme cela s’est produit plu­sieurs fois dans le passé, que l’Amérique peut s’éloigner à temps du bord du gouffre et se retrouver elle-​​même, comme elle l’a fait à la fin de l’ère Joe McCarthy.

Je ne me fais pas beaucoup d’illusions. Je sais que même dans les cir­cons­tances les plus favo­rables, une per­sonne seule ne peut pas faire changer de cap à un navire aussi énorme et lui faire prendre une direction com­plè­tement opposée. Cependant, même de petits chan­ge­ments peuvent être d’une impor­tance consi­dé­rable pour le monde.

Un jour, peut-​​être, je regret­terai chacun des mots que j’ai écrit ici. Obama peut se révéler décevant, et très décevant. Nous ne pouvons pas connaître l’avenir. Nous ne pouvons porter un jugement aujourd’hui que sur la base de ce que nous savons aujourd’hui, en fonction de nos impres­sions et de nos sen­ti­ments d’aujourd’hui.

Et tout cela me dit : Obama.