Riklis plante ses Citronniers entre la chronique et la fable

Olivier de Bruyn, vendredi 25 avril 2008

D’un côté de la fron­tière, les Ter­ri­toires occupés et une Pales­ti­nienne ordi­naire. De l’autre, Israël et le ministre de la Défense. Entre les deux, des bar­belés, des arbres voués à la des­truction et une lutte à armes inégales. Avec "Les Citron­niers", Eran Riklis ("La Fiancée syrienne") signe un film poli­tique qui confirme l’excellente santé du cinéma israélien. Entretien.

Elle s’appelle Salma Zidane, mais le foot est bien la der­nière de ses pré­oc­cu­pa­tions. Et pour cause. Veuve pales­ti­nienne vivotant avec les (faibles) moyens du bord, Salma voit son destin bou­le­versé quand un nouveau venu s’installe à deux pas de chez elle, juste de l’autre côté de la frontière.

’Les Citron­niers’ (Océan Films).Ce dernier n’est pas n’importe qui, pas vraiment, mais le ministre de la Défense israélien. Il redoute que la plan­tation de citron­niers jouxtant sa demeure, côté Cis­jor­danie, ne serve de planque pour des ter­ro­ristes. Fort de la sacro-​​sainte raison d’Etat, il ordonne donc la des­truction des arbres, jetant Salma dans le désarroi et la misère.

L’héroïne (Hiam Abbas, excep­tion­nelle) refuse de se sou­mettre au mauvais sort. Elle se rebelle, lutte et affronte les pré­jugés de ses com­pa­triotes, empêtrés dans un machisme d’un autre âge. Salma est prête à tout. Y compris à plaider sa cause devant la Cour suprême…

Trois ans après le succès inter­na­tional de "La Fiancée syrienne", Eran Riklis revient avec "Les Citron­niers", fable poli­tique qui cloue au pilori les abus de pouvoir, les inté­grismes, le natio­na­lisme. Après "La Visite de la fanfare" (Eran Korilin), "Beaufort" (Joseph Cedar), "Désen­ga­gement" (Amos Gitaï) ou "My Father, my Lord" (David Volach), également sorti le 23 avril, "Les Citron­niers" confirment la vitalité actuelle du cinéma israélien.

Rue89 : Dans quelles circonstances avez-​​vous écrit "Les Citronniers" ?

Eran Riklis (Océan Films).Eran Riklis. Après "La Fiancée Syrienne", je désirais de nouveau tourner avec Hiam Abbas. Je savais que l’histoire se dérou­lerait en Israël et évoquerait notre époque. Je me suis alors souvenu d’un fait-​​divers. Il y a trois ans, un article dans la presse israé­lienne relatait le conflit larvé entre le ministre de la Défense, qui venait de démé­nager, et ses nou­veaux voisins pales­ti­niens. Un sujet for­mi­dable pour un film.

"Les Citronniers" s’inspirent donc de faits réels ?

Oui, mais j’ai suivi l’affaire de loin, sans vraiment enquêter. De toute façon, des épisodes comme celui-​​ci, il en sur­vient cent par an en Israël. Dans un si petit pays, les "pro­blèmes de voi­sinage" (appelons-​​les ainsi) sont fré­quents. Ils prennent bien sûr une ampleur consi­dé­rable quand un ministre est impliqué.

Der­rière l’argument (la des­truction des arbres), "Les Citron­niers" évoquent les ten­sions et incom­pré­hen­sions entre israé­liens et pales­ti­niens. N’y avait-​​il pas un risque de sombrer dans une sym­bo­lique écrasante ?

Il fallait en effet se méfier de la méta­phore lourde, du mani­chéisme. "Les Citron­niers", je l’espère, main­tiennent un équi­libre entre la chro­nique réa­liste et la fable. Je voulais rester au plus près des per­son­nages pour que le sym­bo­lisme n’écrase jamais leurs singularités.

Vous sentez-​​vous proches d’autres cinéastes qui tra­vaillent dans un genre similaire ?

J’aime le cinéma anglais de Ken Loach et de Mike Leigh. Ils savent évoquer des sujets poli­tiques et sociaux brû­lants sans jamais oublier leurs pro­ta­go­nistes. Fatih Akin m’intéresse également. "De l’autre côté", son dernier film, évoque d’ailleurs les pro­blèmes de fron­tière. Sinon, j’apprécie Scorsese, Wenders (surtout ses films des années 1970) et mon idole reste défi­ni­ti­vement Jean Renoir.

Pourquoi avoir choisi le nom de Zidane pour votre héroïne ?

Beaucoup de pales­ti­niens portent ce nom. J’aime sa sonorité. Au début, je ne pensais pas du tout au footballeur.

On a du mal à vous croire.

Bon, j’avoue, j’ai rapi­dement joué avec l’homonymie. Dans le film, on aperçoit fur­ti­vement une photo du vrai Zidane accroché dans une chambre. Le plan dure dix secondes, mais, dans tous les pays où "Les Citron­niers" est projeté, on m’en parle ! Ce n’est pas un hasard : Zidane est popu­laire partout dans le monde, et notamment en Palestine. Son par­cours -celui d’un garçon pauvre, d’origine algé­rienne, devenu une icône dans son pays-​​ fait rêver ceux qui se sentent mis à l’écart.

Parlons de Hiam Abbas. Qu’appréciez-vous le plus chez elle ?

Sa faculté insensée à incarner les contra­dic­tions et l’humanité de ses héroïnes. Même le plus fana­tique parmi les fon­da­men­ta­listes reli­gieux ne pourra pas ne pas être touché par son inter­pré­tation dans "Les Citron­niers" ! Sinon, Hiam partage ma vision des choses, ce qui facilite le travail. Pour elle comme pour moi, les indi­vidus importent plus que les natio­na­lités et les reli­gions. Nous avons mis beaucoup de notre tris­tesse commune dans cette histoire.

Est-​​il facile de produire un tel film en Israël ?

Rien n’est simple en ce domaine. Surtout avec ce genre de sujet et un per­sonnage de ministre de la Défense. Cela dit, grâce au succès de "La Fiancée Syrienne", je n’ai pas ren­contré de dif­fi­cultés insur­mon­tables. Le film est sorti depuis quelques jours en Israël et les pre­miers résultats au box-​​office sont encou­ra­geants. Les com­men­taires dans la presse ont été élogieux, même si, ici et là, on me reproche de me situer beaucoup trop à gauche sur l’échiquier politique [1].

On a l’impression d’un nouvel essor pour le cinéma israélien. Vous confirmez ?

Dans les années 1960 et 1970, il existait beaucoup de bons cinéastes dans mon pays. Leurs films étaient popu­laires. Ensuite, les spec­ta­teurs ont déserté les salles, qui pro­je­taient essen­tiel­lement des block­busters amé­ri­cains. Depuis quelques années, heu­reu­sement, de jeunes réa­li­sa­teurs apparaissent.

Ils n’ignorent rien des tech­niques du cinéma car ils ont étudié à l’étranger ou ont accompli leurs gammes à la télé­vision. Surtout, ils ont des choses à dire et à filmer. Il est vrai qu’en Israël, ce pays si jeune et si com­plexe, les bonnes his­toires à raconter ne manquent pas. Résultat : depuis cinq ans, le public revient dans les salles.

Connaissez-​​vous les autres cinéastes israéliens ? Vous fréquentez-​​vous ?

Nous sommes une petite com­mu­nauté dans un petit pays. Nous voyons nos films res­pectifs et je crois que nous les appré­cions. Mais nous ne nous parlons pas assez. Rien à voir avec les mou­ve­ments col­lectifs, comme la Nou­velle Vague en France. Ce type de com­por­tement ne cor­respond pas à la men­talité de mon pays.

C’est-à-dire ?

Nous sommes juste des Israé­liens (rires). Donc un peu égoïstes, un peu arrogants.

Et le cinéma pales­tinien ? A part Elia Suleiman ("Inter­vention divine"), on en ignore presque tout.

Le cinéma ne fait que refléter une situation plus générale. J’ai moi-​​même beaucoup de mal à tra­vailler avec des acteurs ou des tech­ni­ciens pales­ti­niens. Tou­jours les pro­blèmes de fron­tières. Les fron­tières géo­gra­phiques et, pire encore, celles dans les esprits.

► Les Citron­niers de Eran Riklis - 1h46 - avec Hiam Abbas, Ali Suliman et Rona Lipaz-​​Michael.

[1] Comme le dit Hiam Abbass selon un article du Monde la concernant, "Si ce pays n’était fait que de pla­teaux de cinéma, il n’y aurait plus de pro­blème" http://​www​.lemonde​.fr/​c​i​n​e​m​a​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2008​/​​04/​22/​ hiam-​​abbass-​​etoile-​​de-​​nazareth_​1036963_​3476.html