"Rien ne dit que les vio­lences à Jéru­salem débou­cheront sur une troi­sième Intifada"

entretien avec JF Legrain, vendredi 19 mars 2010

Pour Jean-​​François Legrain, cher­cheur au CNRS et auteur des Pales­tines du quo­tidien. Les élec­tions de l’autonomie, janvier 1996 (Bey­routh, Cermoc, 1999), les vio­lences qui secouent Jérusalem-​​Est rap­pellent celles, brèves mais bru­tales, de 1996.

De vio­lents affron­te­ments opposent depuis cinq jours des Pales­ti­niens aux forces de l’ordre israé­liennes à Jérusalem-​​Est. Le bilan, mardi soir (17 mars), était d’une qua­ran­taine de blessés parmi les mani­fes­tants et de quinze autres parmi les forces de l’ordre. Une soixan­taine de per­sonnes ont été inter­pellées. Qu’est-ce qui a déclenché ces violences ?

Contrai­rement à ce que j’ai entendu dire, ce n’est pas l’annonce de la construction de nou­velles colonies qui a mis le feu aux poudres. Les vio­lences ont com­mencé après les décla­ra­tions de Benyamin Néta­nyahou sur l’inscription au patri­moine his­to­rique israélien du caveau des Patriarches à Hébron et du tombeau de Rachel à Bethléem à la fin du mois de février (Lire : De l’usage très poli­tique des caveaux et tom­beaux en Terre sainte).

L’annonce de l’inauguration, lundi soir, de la syna­gogue Hourva, dans le quartier juif de la vieille ville, a aggravé la crise. La colère des Pales­ti­niens s’est cris­tal­lisée sur ces sym­boles davantage que sur la colo­ni­sation, qui est un mou­vement continu depuis des dizaines d’années. Ce n’est pas une vio­lence télé­guidée. Les émeu­tiers ont pour la plupart entre 13 et 20 ans. Comme leurs aînés, ils appar­tiennent à une géné­ration sans avenir.

Un diri­geant du Hamas a appelé mardi à une nou­velle intifada. Comme en 1987 et 2000, y a-​​t-​​il aujourd’hui un risque d’embrasement ?

Il ne faut jurer de rien, rien ne dit que ces vio­lences vont déboucher sur un mou­vement qui durerait et s’étendrait à l’ensemble de la Cis­jor­danie. Les affron­te­ments d’aujourd’hui sont très com­pa­rables aux événe­ments qui ont secoué Jéru­salem en 1996. A l’époque, Benyamin Néta­nyahou, qui effec­tuait son premier mandat en tant que premier ministre, avait annoncé l’ouverture au public d’un ancien tunnel construit le long du mur d’enceinte de l’actuelle mosquée Al Aqsa. La décision avait pro­voqué de vio­lentes émeutes, très brèves mais très brutales.

Quelle influence a le mouvement islamiste dans les Territoires occupés ?

La popu­larité du Hamas s’étend bien au-​​delà des limites de Gaza. Lors des élec­tions de 2006, le parti avait obtenu des scores aussi impor­tants dans l’enclave côtière qu’en Cis­jor­danie. Contrai­rement aux autres mou­ve­ments pales­ti­niens, il a su conserver de puis­sants réseaux dans la Ville sainte. Ses membres sont influents dans les asso­cia­tions proches des mos­quées et des auto­rités reli­gieuses. Le Fatah, lui, s’est peu à peu désengagé. Depuis la mort de Fayçal Hus­seini [ancien directeur de la Maison de l’Orient, mort en 2001 et membre du comité exé­cutif de l’OLP, chargé du dossier de Jéru­salem], il n’y a plus de lea­dership natio­na­liste à Jérusalem.

Pourquoi les ten­sions se cristallisent-​​elles aujourd’hui autour de Jérusalem ?

Jéru­salem a un statut tri­plement par­ti­culier. D’abord, la ville est presque tota­lement isolée du reste de la Cis­jor­danie. La poli­tique israé­lienne, et notamment la construction du mur de sépa­ration entre Israël et les ter­ri­toires pales­ti­niens, a trans­formé l’ancienne capitale en enclave. Les auto­rités de Ramallah n’ont plus prise sur ce qui se passe dans la ville. Mais malgré cela Jéru­salem est restée un lieu de ren­contre entre les Pales­ti­niens vivant en Israël et les habi­tants de la partie orientale de la ville. Tous se retrouvent le ven­dredi à la grande mosquée Al Aqsa pour prier.

Ce point de contact entre Pales­ti­niens repré­sente un danger pour Israël, parce qu’il pourrait faire éclore la "menace inté­rieure", celle d’un mou­vement qui unirait Arabes israé­liens et habi­tants des Ter­ri­toires occupés contre l’Etat hébreu. Enfin, Jéru­salem est une ville sainte. Le sen­timent reli­gieux y est par­ti­cu­liè­rement exacerbé.

L’Autorité palestinienne est-​​elle en mesure de contrôler la situation ?

Non, pas du tout. Le gou­ver­nement de Ramallah est com­plè­tement décon­necté de ce qui se passe à Jéru­salem. Depuis deux ans, les Etats-​​Unis et la Jor­danie aident les auto­rités à former des bataillons pales­ti­niens. Environ deux mille hommes sont aujourd’hui en mesure d’intervenir sous l’autorité du gou­ver­nement pales­tinien en cas de vio­lences anti-​​israéliennes ou pour pro­téger le Fatah, au pouvoir à Ramallah. Mais rien ne dit que ces bataillons soient en mesure de juguler un mou­vement qui pren­drait de l’ampleur dans les Territoires.

Le pré­sident Mahmoud Abbas et son premier ministre, Salam Fayyad, sont pieds et poings liés. En acceptant les condi­tions de la négo­ciation portées par les Etats-​​Unis, ils se sont enfermés dans une poli­tique qui les a coupés du reste de la société palestinienne.