Résistance populaire et lutte non violente.

Bernard Ravenel, vendredi 28 novembre 2008

Décla­ration de Bernard Ravenel du 18 novembre 2008 lors d’une soirée hommage à Mahmoud Darwich et ren­contre débat sur la situation actuelle en Palestine orga­nisée par les groupes locaux de l’AFPS en Ile de France.

A l’occasion de cette belle soirée orga­nisée par la coor­di­nation Ile de France de l’AFPS, je vou­drais faire quelques remarques sur le thème de cette ren­contre consacrée à la résis­tance popu­laire non vio­lente contre le mur en Palestine.

Parler de non-​​violence en Palestine, lieu emblé­ma­tique de la vio­lence qui carac­térise le fonc­tion­nement du monde aujourd’hui (à la fois en termes de rela­tions inter­na­tio­nales et dans la gestion interne des Etats) apparaît comme paradoxal.

La Palestine est en effet le lieu d’exercice de la vio­lence mili­taire d’Israël et aussi de la contre-​​violence pales­ti­nienne dans un contexte poli­tique de situation colo­niale – d’oppression et d’humiliation et de résis­tance anti-​​coloniale. Mais aussi dans un lieu géos­tra­té­gique essentiel pour la super­puis­sance mili­taire amé­ri­caine alliée décisive d’Israël, ce qui permet à celui-​​ci de refuser par la force tout pro­cessus de déco­lo­ni­sation sou­haité par le monde entier.

Rap­pelons en effet la nature nou­velle de la période qui nous autorise à parler de chan­gement d’époque à l’aube du XXIème siècle. Ce chan­gement porte surtout sur la nature de la guerre. Aujourd’hui, du fait en par­ti­culier de la crise écolo­gique la guerre tend à devenir prin­ci­pa­lement une lutte pour la survie que les plus forts (les Etats-​​Unis et leurs alliés d’abord) sont en train d’engager contre le reste de la planète. Une lutte qui implique, au cas où les choses tour­ne­raient mal pour les plus forts, y compris des doses d’extermination de masse, l’utilisation d’armes extrêmes – de des­truction de masse – jusqu’au recours – prévu – à l’arme nucléaire. Et ce dans la cadre d’une guerre « pré­ventive » décidée uni­la­té­ra­lement par la puis­sance attaquante.

Cette dimension nou­velle du contexte porte sur les limites fon­da­men­tales de l’actuel modèle de déve­lop­pement mon­dialisé tel que les Etats-​​Unis l’ont imposé et géré. Ce modèle on le sait, com­promet gra­vement les condi­tions d’habitabilité de la planète et surtout empê­chera la majorité de la popu­lation du monde – des mil­liards d’hommes et de femmes – d’accéder à un niveau minimum de bien-​​être (parce que considéré comme contra­dic­toire avec le niveau de bien-​​être atteint par les pays riches). Or la crise finan­cière actuelle et les « solu­tions » qui se pro­filent vont accentuer ce décalage meurtrier.

Tel est le sens d’ensemble, en partie nouveau, de la guerre menée au Moyen-​​Orient par l’alliance israélo-​​américaine et en par­ti­culier contre le peuple palestinien.

Ce contexte est posé aux forces – aux mou­ve­ments – contre la guerre et pour la paix en Occident et dans le monde. Ce mou­vement – qui s’est exprimé mas­si­vement contre la guerre en Irak, mais qui ne s’est pas vraiment structuré – est contraint d’affronter les guerres actuelles rigou­reu­sement « désarmé » dans ses formes de lutte et dans ses mots d’ordre, s’il veut rester un mou­vement popu­laire et démo­cra­tique réunissant des forces nou­velles issues du mou­vement écolo­gique et des mou­ve­ments de matrice religieuse.

L’aggravation de la tra­gédie pales­ti­nienne s’explique par cette volonté d’imposer et d’appliquer cette conception du monde à venir que pro­posent les forces domi­nantes de la mon­dia­li­sation libérale. Après le 11 sep­tembre qui a accéléré cette ten­dance, il s’agit alors d’enfermer le peuple pales­tinien à l’intérieur du binaire guerre-​​terrorisme. Depuis Sharon en par­ti­culier, le pouvoir israélien veut empêcher le peuple pales­tinien de rester sur le terrain du projet poli­tique. Pour y par­venir, il a mené une des­truction sys­té­ma­tique de l’organisation économico-​​sociale et politico-​​institutionnelle pales­ti­nienne allant jusqu’à la liqui­dation de Yasser Arafat pour pouvoir réduire la question pales­ti­nienne à un pro­blème de ter­ro­risme ( rap­pelons nous la phrase de Sharon : « Arafat = Ben Laden ») et pour cela, il a consciemment aidé à la crois­sance du phé­nomène radical islamiste.

En un mot, Sharon a voulu par la recon­quête mili­taire de la Palestine annuler l’alternative à la guerre, c’est à dire la mise en œuvre du droit, c’est à dire de l’Etat pales­tinien sou­verain dans les fron­tières de 1967.

D’où l’extrême vio­lence de l’occupant – soutenu par les Etats-​​Unis – qui a mis la volonté indé­ra­ci­nable de résis­tance du peuple pales­tinien au cœur du cyclone.

Le dilemme qui est posé à la résis­tance pales­ti­nienne est, en gros, celui-​​ci : Face à la fer­meture poli­tique totale du pouvoir israélien et face à son agres­sivité mili­taire, faut-​​il pour­suivre l’utilisation de moyens mili­taires pour pro­voquer chez les israé­liens un nombre de vic­times qui deviendra insup­por­table – un peu comme au Liban Sud – face au Hez­bollah ? Ou faut-​​il mettre l’accent sur une relance de la mobi­li­sation popu­laire paci­fique y compris pour s’affronter au « mur » et aux routes blo­quées ? Ce qui n’exclue pas un certain nombre de vic­times du fait de la répression pré­vi­sible israélienne.

Les enjeux de ce débat, après l’échec de la deuxième Intifada « mili­ta­risée » et la prise de conscience qu’en l’état il n’y a pas d’« option mili­taire » sont, on le voit, énormes.

En par­ti­culier, ces enjeux portent sur les rap­ports entre société civile et insur­rection civile et/​ou mili­taire sur la nécessité d’éviter la mili­ta­ri­sation de la société et du système poli­tique pour garantir la démo­cra­ti­sation, sur l’impact poli­tique immédiat et à terme des dif­fé­rents moyens de lutte, en un mot sur les rap­ports entre diplomatie-​​négociation et mobi­li­sation de la société.

Le choix actuel de l’action non-​​violente n’est donc pas le produit d’un choix éthique, idéo­lo­gique, mais est issu à la fois d’une pra­tique et d’un débat poli­tique et stra­té­gique : il entend répondre à une nécessité poli­tique et prag­ma­tique immé­diate et peut-​​être à une nécessité his­to­rique. Il n’est pas une condam­nation de la résis­tance armée – tou­jours consi­dérée comme une forme légitime de résis­tance à l’oppression et exercice du droit de résis­tance à l’oppression.

Par consé­quent, il ne s’agit pas d’opposer résis­tance popu­laire armée et résis­tance popu­laire non-​​violente : il s’agit d’opposer résis­tance et terrorisme.

Il y a résis­tance popu­laire (armée ou non-​​violente) et non ter­ro­risme lorsque celle-​​ci se propose : d’impliquer les masses, de devenir lutte popu­laire et s’organiser dans ce but, de construire des alliances – des coa­li­tions – internes et inter­na­tio­nales, de tra­vailler sur les contra­dic­tions de l’adversaire, d’exprimer un projet de pouvoir démo­cra­tique et, par consé­quent, de main­tenir au premier rang, au poste de com­mande, la poli­tique et non les armes.

Ce fut le cas exem­plaire de la résis­tance (armée) viet­na­mienne. Ce fut le cas aussi de la résis­tante (non-​​violente) en Inde et en Afrique du Sud.

Il n’y a donc pas à s’interroger lon­guement sur la légi­timité de la résis­tance popu­laire, il faut partir de l’illégitimité fon­da­mentale de l’occupation.

Il faut donc voir pourquoi et comment l’objectif de la fin de l’occupation israé­lienne amène, après l’impasse de la deuxième Intifada, à des formes nou­velles de lutte de libé­ration nationale.

En résumé, le choix actuel de nos amis pales­ti­niens s’appuie sur trois ordres de consi­dé­ra­tions : 1.La mobi­li­sation contre le Mur est une priorité stra­té­gique dans la lutte contre l’occupation, dans la lutte pour la terre et l’eau. 2.Cette mobi­li­sation doit s’articuler sur une stra­tégie d’ensemble de résis­tance popu­laire non-​​violente contre l’occupation et la colo­ni­sation. 3.Cette mobi­li­sation doit d’emblée avoir une dimension inter­na­tionale, impliquer sur le terrain, en Palestine, toutes les forces soli­daires dans le monde. C’est à dire tous les anti­co­lo­nia­listes et paci­fistes israé­liens et internationaux

Le succès – ou la défaite – de ce mou­vement pèsera dans l’avenir non seulement – mais d’abord – en Palestine, mais aussi en Israël et d’une manière générale sur la logique de guerre au Moyen-​​Orient qui peut déboucher sur une catas­trophe pour tous les peuples de la région. On mesure donc la signi­fi­cation et l’importance que repré­sente l’engagement de sou­tenir ce choix opéré par des sec­teurs impor­tants de la société civile pales­ti­nienne qui tend à se struc­turer de manière autonome et peut constituer le noyau d’une recons­truction par le bas du mou­vement national de libé­ration de la Palestine actuel­lement en perdition.