Rendre l’aide internationale plus concrète

Pour La Palestine n°44, lundi 7 mars 2005

Villes sous occupation /

Le maire de Qal­qiliya, Marouf Zahran, était (ainsi que ses col­lègues de Jénine et de Tul­karem) à Bobigny du 23 au 26 sep­tembre dernier pour la troi­sième édition de la Biennale de l’environnement, au titre de la coopé­ration décen­tra­lisée, avec les dépar­te­ments de Seine-​​ Saint-​​Denis et du Val-​​de-​​ Marne.

Le maire de Qal­qiliya, Marouf Zahran, était (ainsi que ses col­lègues de Jénine et de Tul­karem) à Bobigny du 23 au 26 sep­tembre dernier pour la troi­sième édition de la Biennale de l’environnement, au titre de la coopé­ration décen­tra­lisée, avec les dépar­te­ments de Seine-​​ Saint-​​Denis et du Val-​​de-​​ Marne. Il a bien voulu accorder un entretien à Pour la Palestine, le 25 sep­tembre, donc bien avant la dis­pa­rition du Pré­sident Arafat. L’entretien s’est déroulé en arabe (avec Mme Kaoutar Hmimou, interprète).

PLP : Quelle est la situation écono­mique et sociale des habi­tants de Qalqiliya [1] aujourd’hui ?

Marouf Zahran : Le Mur encercle la ville et il y a une seule porte de huit mètres de large qui en permet l’entrée et la sortie. Cette porte est fermée la plupart du temps. Les habi­tants, essen­tiel­lement des agri­cul­teurs, n’ont plus accès à leurs terres ; 32% des res­sources en eau sont de l’autre côté du Mur, ainsi que 56% des terres agri­coles. L’économie s’est effondrée. Six mille ouvriers qui tra­vaillaient dans des usines, des ate­liers, dans le bâtiment ou sur des ter­rains agri­coles israé­liens ne peuvent plus aller tra­vailler. Six cents com­merces et quarante-​​deux usines ou ate­liers ont été fermés.

L’environnement est saccagé. Pour construire le Mur, 2200 dunums (220 hec­tares) ont été détruits ; 110 000 oli­viers et arbres frui­tiers ont été arrachés.

La cir­cu­lation des étudiants, des col­lé­giens, des lycéens est entravée. Alors qu’il fallait une demi-​​heure pour se rendre de Qal­qiliya à Naplouse, il faut compter aujourd’hui entre quatre et cinq heures. L’exportation de ce qui peut encore être produit est plus que pro­blé­ma­tique en raison des dif­fi­cultés de cir­cu­lation. Aussi trois mille jeunes hau­tement qua­lifiés et des ouvriers ont dû quitter la ville.

C’était aupa­ravant une ville prospère qui com­prenait aussi des indus­tries. Il y avait beaucoup d’échanges com­mer­ciaux entre Pales­ti­niens et Israé­liens d’Israël et même des colonies (qui se trouvent à 500 mètres de là). Beaucoup d’habitants de Qal­qiliya parlent hébreu. C’était la ville de la paix. Aujourd’hui, plus de 60% de la popu­lation vit au-​​dessous du seuil de pau­vreté, 74% de la popu­lation active est au chômage. Il y a une émigration de jeunes vers les pays du Golfe, l’Europe ou les Etats-​​Unis. L’enseignement connaît des pro­blèmes sans pré­cédent. La situation sociale est exa­cerbée. Les habi­tants des vil­lages enclavés à l’extérieur ne peuvent pas avoir accès à l’hôpital et aux cli­niques de la ville. Cent trente-​​ deux familles sont séparées du fait des natio­na­lités israé­lienne et pales­ti­nienne car beaucoup d’habitants de Qal­qiliya ont de la famille en Israël. Moi-​​même j’ai des sœurs en Israël. Qal­qiliya, qui a accueilli beaucoup de réfugiés des dif­fé­rentes vagues d’expulsion, vit la même souf­france depuis 1948.

PLP : Selon vous, pourquoi les Israéliens ont-​​ils construit ce Mur ?

M.Z :Les Israé­liens pré­tendent qu’ils ont construit le Mur pour des ques­tions de sécurité. Si c’était la sécurité qui était en jeu, le Mur serait seulement sur la fron­tière. De sur­croît, de 1995 à 2000 il n’y a eu aucun incident impli­quant des habi­tants de Qal­qiliya. Il y avait avec les Israé­liens des rela­tions d’échange et de respect. Après le début de la deuxième Intifada, quatre attentats ont été per­pétrés par des habi­tants de Qal­qiliya en Israël et la mairie a dénoncé les actes de ter­ro­risme. Le parti qui sou­tient les attentats ne jouissait que de 8% des voix à Qal­qiliya mais après la construction du Mur les choses ont com­mencé à changer. Le Mur n’a pas pour objectif la sécurité mais il vise à capter des res­sources en eau, annexer les terres agri­coles les plus fer­tiles, construire de nou­velles colonies et casser la sou­ve­raineté de l’Etat palestinien.

La preuve en est le tunnel qui a été construit en passant sous le Mur entre la ville de Qal­qiliya et les vil­lages qui se trouvent au sud-​​est de la ville. Sur la pression des Amé­ri­cains, de l’Union euro­péenne et des Nations unies qui dénon­çaient la sépa­ration des familles et vou­laient que la conti­nuité ter­ri­to­riale ne soit pas rompue, Sharon a accepté de construire ce tunnel qui a été inauguré le 1er sep­tembre dernier. Il aurait dû des­servir 42 vil­lages mais seulement 9 en ont « béné­ficié ». En fait, pour Israël, les Pales­ti­niens n’ont plus le droit de cir­culer sur terre ; ils doivent cir­culer dans des cou­loirs comme des rats. Et que s’est-il passé depuis l’ouverture de ce tunnel ? Il y avait deux petites portes dans le Mur, une au nord et l’autre au sud. Elles per­met­taient un accès (réduit) des agri­cul­teurs vers leurs terres. Ces portes étaient ouvertes un quart d’heure trois fois par jour pour les per­sonnes munies d’autorisations. Depuis le 1er sep­tembre, même ces portes sont fermées. Ces terres ne sont pas acces­sibles par la porte prin­cipale. Donc l’accès aux terres culti­vables n’est plus possible.

Ces terres seront de fait annexées aux colonies avoi­si­nantes. Vingt-​​six pour cent des colons de Cis­jor­danie (non compris Jéru­salem) se trouvent dans la région, et il y a trois semaines on a annoncé la construction de quatre cents loge­ments nou­veaux dans les colonies israé­liennes au sud-​​est de Qalqiliya.

PLP : Quel est le rôle de la muni­ci­palité dans cette situation ? Quels sont vos moyens pour aider la population ?

M.Z : La gestion admi­nis­trative est rendue très dif­ficile. Un comité d’urgence tra­vaille 24 h/​24 avec des groupes d’intervention qui peuvent agir sans avoir besoin de consulter le conseil muni­cipal. Les inter­ven­tions se font dans les domaines de l’eau, de l’énergie et de la santé. Des études pré­vi­sion­nelles sont faites sur dif­fé­rentes hypo­thèses de nou­velles mesures d’embargo. La mairie dispose de qua­rante voi­tures qui inter­viennent en per­ma­nence pour des appro­vi­sion­nement en eau, en nour­riture, pour trans­porter des malades. Comme 60% de la popu­lation est constituée de réfugiés, l’ONU apporte une aide en nour­riture chaque mois.

PLP. Qu’en est-​​il de l’aide internationale ?

M.Z : Nous avons des rela­tions avec des struc­tures publiques dans de nom­breux pays. Selon les sub­ven­tions reçues, nous arrivons à aider environ 3000 familles (sur 6000) en créant des emplois dans la ville per­mettant aux citoyens de tra­vailler au moins trois mois dans l’année. Mais le soutien inter­na­tional est plus moral que matériel. On ne nous apporte pas grand-​​chose concrè­tement. Rien n’est fait pour des gens qui vivent dans une prison. Les Pales­ti­niens sont déçus. Il y a trois semaines, nous avons eu la visite d’une délé­gation du Par­lement suisse, avant une délé­gation du Par­lement bri­tan­nique. Nous avons beaucoup de visites mais elles ne débouchent sur rien. Nous avons des coopé­ra­tions avec la France, l’Allemagne, la Hol­lande, mais elles sont surtout sym­bo­liques. Nous sommes membres per­ma­nents du congrès mondial des villes et cher­chons à établir des rela­tions mais n’obtenons rien de concret. Nous sommes déçus des posi­tions inter­na­tio­nales. Toutes les orga­ni­sa­tions dont nous sommes membres sont très bien, elles se montrent très soli­daires ; mais dès qu’il y a des impli­ca­tions finan­cières, il n’y a plus rien.

PLP : Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez aupa­ravant de bonnes rela­tions de voi­sinage avec les Israé­liens. Où en sont vos rela­tions avec vos voisins israéliens ?

M.Z : Les citoyens israé­liens ont reçu de fausses infor­ma­tions sur les Pales­ti­niens et ils n’ont pas une vision claire des liens avec nous. Nous avons pris contact avec le pré­sident de l’Union des auto­rités locales israé­liennes. Il y a eu trois ren­contres en 2003 à Athènes, à Rome, à La Haye, où nous avons essayé d’expliquer les tenants et abou­tis­sants du Mur. Avant, il y avait une cer­taine confiance qui per­mettait des rela­tions d’échanges mais la poli­tique israé­lienne a entravé l’application des accords conclus pendant ces rencontres.

Aucun maire israélien ne peut se rendre dans une ville pales­ti­nienne et vice versa. Une réunion avait été prévue à Naplouse mais elle n’a pas pu avoir lieu. La ville israé­lienne voisine de Qal­qiliya, Kfar Saba, a eu le même maire pendant trente ans. Je le connaissais assez bien. Mais il a changé. J’ai lancé une invi­tation pour ren­contrer le nouveau maire à l’occasion d’une ren­contre à La Haye le 4 octobre.

Bien sûr il y a des Israé­liens contre le Mur. Des mani­fes­ta­tions ont réuni devant le Mur des Israé­liens, des Pales­ti­niens et des inter­na­tionaux - jusqu’à 12 000 per­sonnes. Même des membres de la Knesset sont venus mani­fester devant la porte du Mur mais la majorité des Israé­liens sont pour ce Mur. D’ailleurs c’est pro­ba­blement pour cette raison qu’une pro­po­sition des maires de Bar­celone, Genève et Paris d’organiser une ren­contre des maires pour la paix s’est heurtée au refus de quelques maires israéliens.

PLP : Dans ce contexte, que pouvez-​​vous dire de la crise inter-​​palestinienne ?

M.Z : Sur la scène pales­ti­nienne, il y a des opi­nions diverses. En raison de l’occupation, il y a des ten­sions et des conflits entre Pales­ti­niens. Il y a les partis extré­mistes qui ont des rela­tions et des finan­ce­ments à l’extérieur. Ils orga­nisent des actions vio­lentes à l’intérieur de la Palestine et d’Israël et sont ren­forcés dans leur action par la poli­tique israé­lienne. Il existe aussi un courant libéral et modé­rateur qui appelle à l’arrêt de l’Intifada car il refuse l’Intifada armée. Il repré­sente la majorité de la popu­lation pales­ti­nienne mais il n’est pas entendu à cause de la poli­tique israé­lienne et des conflits internes. Il y a une remise en question de cer­tains diri­geants par la société pales­ti­nienne. Il faut com­battre la cor­ruption. Mais la cor­ruption n’est pas un fait pales­tinien. Ces pra­tiques sont mêmes contraires à la culture pales­ti­nienne. Elle est due à l’absence de cadre contrai­gnant, à la des­truction de la police et de toutes les struc­tures nor­males dans un pays qui fonc­tionne. Les délits ne sont pas pour­suivis, encore moins sanc­tionnés. Et cela peut pousser à la cor­ruption. L’absence de l’autorité entraîne l’anarchie. Les poli­ciers pales­ti­niens n’ont pas le droit de porter des armes alors que les milices israé­liennes ont des armes lourdes. Les Israé­liens encou­ragent à l’anarchie.

PLP : Des élec­tions muni­ci­pales sont prévues en 2005 avec une pre­mière expé­rience limitée en décembre. Qu’en pensez-​​vous ?

M.Z : Il fau­drait orga­niser des élec­tions muni­ci­pales mais les Israé­liens ne veulent pas donner des garanties au dérou­lement démo­cra­tique de ces élec­tions. Et je crains qu’il n’y ait pas de modi­fi­ca­tions dans cette poli­tique. Je ne crois pas à la pos­si­bilité d’organiser des élec­tions car les Israé­liens n’en veulent pas, ni muni­ci­pales, ni légis­la­tives. Il est prévu de faire le 23 décembre une expé­rience en orga­nisant des élec­tions dans trente-​​deux petites villes. Deux petites villes proches de Qal­qiliya y par­ti­ci­peront. Et il est aussi prévu de faire des élec­tions géné­rales en 2005. Mais rien ne dit que les Israé­liens n’interviendront pas lors de la cam­pagne ou des opé­ra­tions élec­to­rales. Si les Israé­liens empêchent les élec­teurs d’aller s’inscrire sur les listes élec­to­rales, les can­didats de mener leur cam­pagne, etc., les élec­tions ne pourront pas avoir lieu. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir de démo­cratie sous occupation.

PLP : Enfin, que pensez-​​vous de l’avis de la CIJ sur le Mur ?

M.Z : La Cour inter­na­tionale de justice s’est montrée forte et ferme. Mais elle n’a pro­noncé qu’un avis. Il fau­drait que le Conseil de sécurité puisse en assurer l’application. Mais avec l’attitude des Etats-​​Unis, on n’y arrivera pas.

Propos recueillis par Sylviane de Wangen

[1] Qal­qiliya est la ville la plus occi­dentale de la Cis­jor­danie. sa partie ouest se trouve sur la ligne d’armistice de 1949 (ligne verte). Cette ville de 45.000 habi­tants sym­bolise tota­lement le projet annexion­niste que repré­sente le Mur. Le Mur l’entoure tota­lement, séparant non pas seulement les Pales­ti­niens des Israé­liens mais les Pales­ti­niens entre eux, sépa­rantles familles, coupant les habi­tants de leurs champs et de leurs verges, isolant la villes les vil­lages de la cir­cons­cription, privant les habi­tants d’une grande parte de leurs res­sources en eau et de la quasi-​​​​totalité de leurs revenus. Ville jusque-​​​​là flo­ris­sante de la partie la plus fertile du pays, elle est devenue une ville aspyxiée, presque morte.