Regards croisés sur le baroud d’Israël à l’ONU

TDH (tribune des droits humains), samedi 13 décembre 2008

Deux jour­na­listes, l’israélienne Gaby Goldman et le pales­tinien Nasser Laham, ont suivi l’examen d’Israël par le Conseil des droits de l’homme, le 4 décembre dernier. Réac­tions anta­go­nistes ? Oui, mais sur le rôle de l’ONU.

Israël a réussi a pré­senter un rapport sur la situation des droits de l’homme dans son pays, sans même parler des ter­ri­toires occupés. C’était la semaine der­nière au Conseil des droits de l’homme, où l’Etat hébreu passait son examen pério­dique uni­versel (EPU). Deux jour­na­listes venus assister aux ses­sions de l’EPU dans le cadre d’un pro­gramme de for­mation (*) ont suivi la pres­tation avec une attention par­ti­cu­lière : Gaby Goldman, du grand quo­tidien israélien Maariv à Tel Aviv ; et Nasser Laham, rédacteur en chef de l’agence de presse pales­ti­nienne Maan basée à Beth­lehem. Une occasion unique pour un entretien croisé

Vous avez quitté la salle du Conseil avant la fin de l’examen d’Israël la semaine der­nière, pourquoi ?

Nasser Laham Un rapport sur la situation des droits de l’homme en Israël qui ne men­tionne pas les Pales­ti­niens, c’est comme un steak sans viande. Israël a tenté d’imaginer un pays limité aux affaires inté­rieures [sans les Pales­ti­niens]. Mais c’est la même terre, la même eau, la même vie…

Gaby Goldman J’ai eu le sen­timent d’un total gas­pillage de temps, chacun disant ce qu’on attendait qu’il dise. Le pro­cessus est tota­lement politisé, la plupart des com­men­taires étaient juste… je ne dirais pas des volées contre Israël, je m’attendais à plus virulent. C’était juste la répé­tition des mêmes choses, encore et tou­jours. Cela m’a fait com­prendre clai­rement pourquoi les gens disent que les Nations Unies c’est prin­ci­pa­lement des paroles, et pour ainsi dire du temps perdu. C’est peut-​​être un nouveau méca­nisme, mais les pro­blèmes demeurent et cela ne semble mener nulle part.

Avez-​​vous appris quelque chose du rapport présenté par Israël ?

G.G. J’ai trouvé le rapport très inté­ressant sur les ques­tions domes­tiques, il faisait un bon résumé de ce qui se passe en Israël, dont j’ignorais moi-​​même une large part. Mais de nouveau, on peut pré­sumer qu’il y a nécessité d’améliorer le droit des femmes ou celui des han­di­capés en Israël, ou la liberté de religion, ou des choses comme ça. Mais le sujet vraiment prin­cipal, c’est celui des Pales­ti­niens. Même moi, comme Israé­lienne, j’ai trouvé que c’était une lacune de ne pas le mentionner.

N.L. Beaucoup de choses manquent. Comme expert en affaires israé­liennes, je trouve qu’on devrait parler plus à fond des pro­blèmes du pays. Par exemple, des femmes qui sont amenées en Israël de Russie, comme des chevaux, c’est un pro­blème très important et très délicat ; et les ques­tions de droit civil, de religion, de mariage, de divorce, ne sont pas men­tionnées clai­rement dans le rapport. Il n’était pas complet, même sur les pro­blèmes israé­liens, tout argument poli­tique mis à part.

Cette coupure entre Israël d’un côté qui ne pré­sentait que des affaires inté­rieures et les réac­tions de la salle de l’autre, qui a posé des ques­tions prin­ci­pa­lement sur les ter­ri­toires occupés, reflète-​​t-​​elle la situation sur le terrain ?

G.G. Non abso­lument pas. En Israël le sujet n’est pas évacué. La presse, le système poli­tique, en fait tout Israël est pris au quo­tidien par la question pales­ti­nienne. Beaucoup plus que par les droits des femmes, ou des enfants… des ques­tions dont on devrait s’occuper. Dans ce sens, c’est l’exact opposé de ce qu’on voit ici. Si ces pro­blèmes béné­fi­ciaient de la même attention et des mêmes res­sources que le rapport le dit, Israël serait un paradis.

Etes-​​vous surpris de la manière dont la délégation a présenté son rapport ?

N.L. Je pense que le rapport était fait de manière pro­fes­sion­nelle, mais que son contenu était faible.

G.G. J’étais un peu sur­prise. Mais après avoir discuté avec l’ambassadeur israélien, j’ai compris sa démarche. Il m’a dit, écoutez, on s’occupe de ce sujet (pales­tinien) chaque semaine et presque chaque jour. Chaque fois que nous sommes invités en session, ou ici ou là, on nous pose des ques­tions sur le conflit israélo-​​palestinien. Nous vou­lions uti­liser ce forum [l’EPU] pour pré­senter autre chose.

Qu’allez-vous écrire pour vos médias, depuis Genève ou de retour dans votre rédaction ?

G.G. D’une cer­taine manière, j’amènerai un élément de preuve de ce qu’on dit tou­jours en Israël sur l’ONU, inca­pable de changer. Même un méca­nisme supposé être plus prag­ma­tique, plus constructif, est tota­lement politisé, c’est une perte de temps, y compris sur des sujets aussi impor­tants que les droits de l’homme.

N.L. J’ai écrit deux rap­ports, un avant, un après la session sur Israël. Je vais aussi écrire après les ren­contres avec les ambas­sa­deurs israé­liens et pales­ti­niens. A mon sens, l’EPU et le pro­cessus de l’ONU sont très utiles pour la psy­cho­logie du peuple pales­tinien, cela signifie que la vie n’est pas une jungle, et que nous pouvons dis­cuter de nos pro­blèmes d’une manière civilisée…

Mais l’ONU parle de vos problèmes depuis 40 ans… N.L. Oui, je sais…

G.G. …et le problème se porte bien !

N.L. Je sais, mais l’autre alter­native est de croire en Osama Ben Laden. Alors ne nous posons pas la question.

Qu’attendez-vous des recommandations qui vont suivre l’examen ?

N.L. De ce que j’ai entendu des Israé­liens, ils veulent régler le pro­blème… Je crois qu’ils veulent cesser l’occupation.

G.G. Comme je l’ai compris de l’ambassadeur israélien, dès lors qu’il s’agit d’un pro­cessus basé sur la dis­cussion, ils ne vont pas intégrer les recom­man­da­tions sur la fin de l’occupation ou le renon­cement à la Cis­jor­danie. Donc, du point de vue israélien, il n’y a pas grand souci à se faire. D’abord, ils ne vont pas accepter ces recom­man­da­tions. C’est leur pré­ro­gative, beaucoup de pays ont refusé de nom­breuses recom­man­da­tions, c’est ainsi que fonc­tionne le processus .

Vous sentez-​​vous d’abord Pales­tinien et Israé­lienne, ou d’abord journalistes ?

N.L. Les deux, il n’y a pas de conflit. Je me sens Pales­tinien, natio­na­liste, mobilisé, et je me sens jour­na­liste, par­ti­cipant des droits de l’homme et du monde, je crois en cela.

G.G. Je suis d’accord. Je dirais d’abord jour­na­liste, mais aussi être humain. Bien sûr, ici je suis comme jour­na­liste. Mais le fait est que les Pales­ti­niens et nous, pas seulement ici, mais aussi sur place, nous sommes si proches, nous sommes cousins, nous nous connaissons beaucoup mieux que nous connaissons des Juifs et eux des Arabes dans d’autres pays. Sur de nom­breux points, je suis plus en accord avec les Pales­ti­niens qu’avec, disons les extré­mistes ou les gens d’un autre bord poli­tique dans ma propre société.