Réflexions et interrogations sur un tournant historique

Bernard Ravenel, mercredi 22 février 2006

La presse a qua­lifié le résultat des élec­tions pales­ti­niennes de séisme - ou de tsunami - poli­tique. Pour moi, c’est beaucoup plus que cela.

C’est l’écroulement du monde pales­tinien que j’ai connu, laïque, démo­cra­tique, « de gauche », socia­lisant, et qui, à partir de la fin des années 60, a tenté d’être non seulement un mou­vement de libé­ration pour la conquête d’une terre et d’une indé­pen­dance, mais aussi le « sel » de l’émancipation des peuples au Moyen-​​Orient, trouvant sur son chemin non seulement la poli­tique colo­niale israé­lienne mais aussi la dure oppo­sition des régimes arabes. C’est l’écroulement des partis de l’OLP à com­mencer par le Fatah, avec, dans la foulée, la défaite de toutes les orga­ni­sa­tions de gauche et d’extrême gauche. C’est comme si Arafat était mort une deuxième fois.

Bien entendu, on ne peut séparer cet événement du contexte général du Moyen-​​Orient et du monde arabe carac­térisé par l’affirmation de l’islamisme poli­tique qui, en l’absence d’un pro­cessus de démo­cra­ti­sation, est apparu comme la seule alter­native possible.

Pour mieux faire res­sortir le tournant his­to­rique en Palestine, il faut évoquer - même rapi­dement - l’état du mou­vement pales­tinien en 1970. A ce moment-​​là s’affirme le Fatah qui pri­vi­légie la thèse maoïste de la révo­lution inin­ter­rompue à travers une « guerre popu­laire de longue durée » ; celle-​​ci devait déboucher sur une trans­for­mation de type socia­liste des rap­ports de pro­duction qui abo­lirait les pri­vi­lèges, dans le cadre d’une Palestine laïque et démo­cra­tique réunissant Juifs et Arabes. Pour leur part, le Front popu­laire et le Front démo­cra­tique insis­taient sur la nécessité d’un parti révo­lu­tion­naire marxiste-​​léniniste pour mener à terme, sous direction pro­lé­ta­rienne, la révo­lution pales­ti­nienne. A ce moment-​​là, l’islamisme n’était plus le fon­dement culturel de l’identification nationale et ne pouvait exercer un rôle idéo­lo­gique dominant.

Et main­tenant sur­vient ce qui, il y a 15 ans, au moment de la fin des blocs et de la confé­rence de Madrid était inima­gi­nable (et qui fina­lement est devenu, avec le temps inévi­table). Hamas est le produit de la guerre contre tout un peuple dans tous les moments de la vie quo­ti­dienne. C’est l’enfant du désespoir et de la liqui­dation du droit inter­na­tional, de l’indifférence de la com­mu­nauté inter­na­tionale face à la puis­sance d’Israël, dans un monde mono­po­laire où la « guerre pré­ventive contre le ter­ro­risme » a tota­lement rem­placé le droit inter­na­tional. Et que per­sonne ne vienne nous dire aujourd’hui que le dit pro­cessus de paix est bloqué parce que Hamas a gagné. Ce pro­cessus est mort en 1995 avec l’assassinat de Rabin.

Aujourd’hui le Fatah paie le prix d’avoir mal tenu à bouts de bras une Autorité pales­ti­nienne devenue une fiction juri­dique d’un pseudo-​​Etat qui n’a jamais trouvé depuis un inter­lo­cuteur de paix. Israël a tout fait pour délé­gi­timer et décré­di­bi­liser Arafat et a réduit Abou Mazen à une sorte de fan­toche devant son peuple quand il a été mis devant le fait accompli du retrait uni­la­téral de Gaza. Le monde a beaucoup applaudi. Mais « uni­la­téral » voulait dire « aux condi­tions du vainqueur »…

La vic­toire du Hamas se produit alors que la Cis­jor­danie est mili­tai­rement occupée. His­to­ri­quement, le mou­vement isla­mique a tiré sa force d’avoir été favorisé par Israël dès sa nais­sance, en alter­native au Fatah et à l’OLP. Il a tiré sa force ensuite de l’appauvrissement de la Palestine à laquelle il a apporté le secours d’un système de pro­tection isla­mique issu de finan­ce­ments privés du monde musulman. En même temps, depuis l’éclatement de la deuxième intifada, s’accentuait la mise hors jeu par l’assassinat ou l’emprisonnement de la majorité des cadres moyens du Fatah mais aussi d’une partie de ses diri­geants à com­mencer par Yasser Arafat et Marwan Bar­ghouti. Mais tant qu’Arafat était vivant, Hamas ne pouvait l’emporter. Une fois Arafat sorti de scène, il était la réponse à l’agressivité d’Israël.

Aujourd’hui, la droite israé­lienne n’est pas mécon­tente de ce résultat qu’elle a tout fait pour favo­riser. Pour elle, les choses devraient devenir encore plus simples. On pourra en toute tran­quillité com­pléter la construction du mur en Cis­jor­danie, enfermer tout Jéru­salem, entamer de nou­veaux plans uni­la­téraux : avec un gou­ver­nement Hamas, per­sonne au monde en dehors d’une partie des pays musulmans, espère-​​t-​​on, n’osera ouvrir la bouche.

Ce tournant his­to­rique impose une réflexion en forme de retour en arrière. Ceux qui, comme moi pendant un temps, ont partagé une vision idyl­lique d’une Palestine laïque et démo­cra­tique uni­taire ou bina­tionale, se sont peut-​​être mépris lour­dement à la fois sur les objectifs réels du mou­vement pales­tinien et sur les pos­si­bi­lités de mettre en œuvre cette vision. En fait, ce conflit, profond, total, est avant tout un conflit de déli­mi­tation de sou­ve­raineté sur une même terre entre deux peuples, l’un, écono­mi­quement déve­loppé, avec l’appui de l’Occident et l’autre écono­mi­quement sous-​​développé et éclaté, inséré dans un contexte de révo­lution arabe anti-​​coloniale et de recon­quête d’une identité nationale bafouée qui a échoué.

Le lien entre gauche et sud du monde, mou­vement de soli­darité et sud du monde, est ancien mais pas tou­jours limpide ni surtout com­plè­tement élaboré. La gauche a oscillé entre incom­pré­hension et soutien plus ou moins incon­di­tionnel aux luttes des peuples du Tiers-​​monde (tier­mon­disme, la cam­pagne qui va libérer la ville). Une partie de cette gauche a voulu croire, ou espérer, qu’un raïs ou qu’un imam ou qu’un cau­dillo popu­liste, suf­firait pour court-​​circuiter l’Histoire, l’accélérer, servir de cata­lyseur positif pour l’émancipation des peuples et des indi­vidus. Aujourd’hui, le réveil est dur.